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Journal - Jardin


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Juillet


Mercredi 5 juillet 2001

         J’ai enfin déménagé de Bordeaux : deux jours à faire des cartons, et sûrement encore longtemps à les défaire. Je suis ici, à Mont-de-Marsan, perdu au milieu de mes livres, que j’ai toute la peine du monde à ranger convenablement.

 

*

 

         Nous (Myriam, Laurence et moi) avons fait, il y a quelques jours, une sorte de farce à Gaëlle L***, qu’elle ne semble pas avoir appréciée. Elle s’en est plainte à la police et cela figure à leur registre de main courante. Ce n’était pourtant presque rien : nous avions simplement accroché devant la sortie du Théâtre de feu, où se donnait une pièce dans laquelle elle jouait, une banderole portant l’inscription :

 

GAELLE

T’ES SOMBRE

T’ES CONNE

T’ES UNE SOMBRE CONNE

 

         Nous n’avons pas encore reçu de convocation de la police. Je tiens ces informations (main courante) de Matthieu, qui connaît les acteurs de la troupe du Théâtre de feu. D’après lui, notre petite opération a porté ses fruits : Gaëlle, après lecture de la banderole, était dans tous ses états, états qu’ont dû supporter tous ses compagnons de scène, que je plaindrais volontiers, s’ils ne lui avaient conseillé de porter plainte contre nous, preuve qu’ils n’ont guère plus d’humour qu’elle. Elle se serait rendue le soir même au commissariat, où on lui a demandé de revenir avec l’objet du délit : je l’imagine, la pauvre fille, entrant dans l’hôtel de police comme en scène, drapée dans son drap blanc souillé des mots qui l’insultent, inconsciente d’être plus ridicule encore en s’entêtant à vouloir être plainte quand elle ne parvenait probablement qu’à faire sourire.

 

Myriam et moi avions pris une photo de la banderole

Jeudi 12 juillet 2001

         Je néglige trop ce journal. C’est bien dommage. Il faudrait que je lui sois plus fidèle. C’est une discipline comme une autre, et j’ai grand besoin de discipline. Peut-être le problème vient-il de ce que je voudrais faire de ce journal une œuvre parfaite et que, n’y parvenant évidemment pas, puisque je n’arrive jamais à rien, je préfère m’en détourner. Mais il sera toujours temps de polir  ces pages. Se contenter, pour l’instant, de les remplir. Ne pas regarder ce journal comme autre chose qu’un aide mémoire, ou qu’un premier jet, pour autre chose, ou d’autres choses.

         Je rentre du 10 bis où j’ai passé un petit moment avec Julie et Matthieu. Laurence et Myriam sont à Bordeaux. Je ne les ai guère vues ces derniers temps : à peine étaient-elles rentrées d’Espagne (c’est la période des fêtes de Pampelune) qu’elles repartaient. J’espère leur retour pour demain, qu’elles soient là pour l’anniversaire de Julie, cela lui ferait plaisir, je pense.

 

         Suite de Gaëlle. Je fais un récit complet de « l’affaire Gaëlle » dans une lettre que j’ai récemment écrite à Augustin. Je recopie les passages la concernant :

 

« Il faut tout de même que je te raconte quelque chose qui m’est arrivé ici, à Mont-de-Marsan, et dont je ne suis pas très fier. Avec deux de mes amies, nous avons voulu faire une petite farce à une certaine fille que, pour des raisons sans importance, nous ne portons plus exactement dans nos cœurs. Comme cette dernière fait du théâtre, et qu’elle devait monter sur scène à l’occasion d’un festival, (c’était, je crois, le trente juin,) nous avions décidé de fabriquer une petite banderole, destinée à lui faire honte, que nous avons accrochée juste en face de l’entrée du lieu où elle se produisait, afin de la ridiculiser le plus largement possible. Nous avions écrit, en grosses lettres noires, sur la banderole : ‘‘Gaëlle, (c’est son nom, je crois que tu l’as déjà vue,) t’es sombre, t’es conne, t’es une sombre conne.’’ Je sais, c’est un peu puéril, mais cela nous amusait. Toujours est-il que notre petite plaisanterie a porté ses fruits, puisque notre malheureuse victime, volontiers tragédienne, s’est rendue, dès la fin de la représentation, (où, paraît-il, – mais nous n’y étions pas, – sa performance d’actrice fut troublée par notre forfait,) au commissariat signaler son malheur, inscrit au registre de la main courante de la police. Me voici donc, quelques jours plus tard, convoqué, interrogé et déposant devant un policier presque plus dérangé par l’ennui que pouvait me causer ma petite victime en se plaignant que par celui que j’avais pu lui causer moi en l’insultant. Je t’assure qu’il était difficile de garder son sérieux dans cette situation : je devais expliquer, dans le détail, ce que nous avions fait, comment nous nous y étions pris et pourquoi. Bref, nous étions sans doute la cocasserie du mois pour ces policiers probablement plus familiers des vrais drames humains.

         Ne te fais pas de souci, je ne pense pas être inquiété davantage par cette histoire insignifiante : nous avons signalé à la police que ladite Gaëlle laissait entendre à qui le voulait que mes deux amies et moi-même nous droguions avec de la cocaïne, ce qui a eu pour conséquence d’inciter notre policier à entendre Gaëlle une deuxième fois, afin de lui démontrer qu’il n’est pas plus acceptable de faire courir de fausses rumeurs sur nous, et de la dissuader par la même occasion de porter plainte, ce qu’elle était en droit de faire pour « injure sur la voix publique », auquel cas nous encourions une amende de trois mille francs chacun, et peut-être aussi une peine de prison.

         Tu dois me trouver bien bête, n’est-ce pas ? Mais je ne pensais pas que notre petite victime, suffisamment ridiculisée par nous, se ridiculiserait davantage en donnant suite à cette affaire. Ce que fait faire le désœuvrement ! »

 

Elle n’a donc pas porté plainte contre nous. Simplement, notre petit forfait a été inscrit sur la main courante de la police. D’autre part, Gaëlle, décidément mauvaise, fait courir de fausses rumeurs sur nous. D’où lui viennent ces idées ! Evidemment, nous ne nous droguons pas.

 Mardi 17 juillet 2001

         Le mauvais temps s’est installé. Je ne me baigne pas. Vais beaucoup chatter. Fais ainsi la connaissance de bien des gens. Trop peut-être. Dois rencontrer, vendredi normalement, un certain Jean-André, qui est de Morcenx, ou d’à côté. Il semble être parfaitement écervelé, mais peut-être en pourra-t-on tirer quelque chose. J’ai pu l’apercevoir avant-hier en ville, (il m’avait dit qu’il y serait, et que je pourrais donc m’y rendre pour l’observer pendant qu’il attendrait son rendez-vous ; il n’était pas difficile à reconnaître : il se teint les cheveux en gris.) Je n’ai pas bien vu son visage : il portait des lunettes de soleil. Mais son corps semble assez bien fait. Peut-être quelques heures de plaisir en perspective. Mais peut-être pas : il semble que ce soit un sentimental, de plus, il est encore puceau. C’est aussi (on n’en peut guère douter à son apparence) ce que j’appellerais volontiers un pédé des campagnes. Efféminé, plein de recherche dans sa tenue, mais tout en est comme trop épais, trop voyant, pas assez naturel. On dirait qu’il est déguisé, comme le sont tous les pédés des campagnes lorsqu’ils sont à la ville. Mais il est vrai que Mont-de-Marsan ne compte dans sa population homosexuelle que de ces pédés des campagnes.

Mercredi 18 juillet 2001

         Viens de rentrer d’une petite soirée sympathique passée chez Julie et Hieronymus avec Laurence et Myriam. Je leur ai tout raconté (sauf à Hieronymus qui était couché) sur ce Jean-André que je viens de rencontrer sur Internet. Le conseil de Julie est que je ne dois, en aucun cas, pousser plus avant cette étrange relation qui ne me serait qu’une perte de temps : je n’ai rien à faire avec cet individu qui ne me mérite pas, dit ma sœur. Moins encore à faire avec quelqu’un d’aussi laid. Car j’ai reçu sa photo (que j’ai bien sûr montrée aux filles) et force m’est de reconnaître que Jean-André n’est pas très beau.

         Je ne sais que faire. Le rencontrer vendredi, comme nous en sommes convenus, ou bien l’oublier tout à fait, et dès maintenant. Je sens la lâcheté poindre en moi. Je ne me sens pas le courage de l’abandonner. Je voudrais ne jamais l’avoir connu. Je sais qu’il ne peut y avoir rien de bien sérieux entre nous mais je ne sais comment lui dire sans le froisser. L’on ne peut entendre ces choses-là sans l’être. On verra bien demain comment s’y prendre.

Jeudi 19 juillet 2001

         Jean-André : je règle tout d’un courriel.

Dimanche 29 juillet 2001

         C’étaient les fêtes de la Madeleine. Elles se sont terminées jeudi soir. Pour la première fois de mon existence, j’ai été assidu à ces festivités, d’où que je n’ai guère fréquenté ce journal ces derniers jours. Je le regrette d’ailleurs, car j’aurais bien aimé en tenir la chronique : il s’est passé beaucoup de choses, et je crains de n’être pas capable de me les rappeler toutes.

         Commençons par l’essentiel. Peut-être le reste me viendra-t-il plus tard. Tous les soirs, nous nous retrouvions Laurence, Myriam et moi à l’hôtel du Sablar, qui est généralement considéré comme l’hôtel où logent les aficionados. Nous y restions jusque vers une ou deux heures, le temps de boire quelques coups, dont beaucoup de gratuits, l’établissement appartenant à la famille Laurence. Après cela, nous partions dans la ville, le plus souvent dans les bodegas, où nous buvions encore jusqu’au moment de nous coucher. La journée, je dormais, sauf mardi et mercredi où je suis allé aux corridas, (qui sont de dix-huit heures à vingt heures.) Le mardi soir, El Juli devait se rendre à la peña qui porte son nom : je l’ai raté de peu : il s’en allait quand j’arrivais. Il n’a dû rester qu’un instant : la corrida avait été mauvaise. J’étais à la novillada non piquée du jeudi matin, (onze heures,) la première que je vois, et force m’est de dire que le spectacle y était de bien meilleure qualité qu’à la corrida de mardi, où toréaient pourtant des toreros accomplis. Après la novillada, une réception était organisée à l’hôtel du Sablar, où l’on devait remettre un prix au jeune Fernando Cruz, l’un des novilleros. C’est un garçon fort sympathique, très poli et très discret, (alors qu’il avait brillé dans l’arène et coupé trois oreilles.) Il a bien voulu me signer mon billet et Laurence nous a pris tous les deux en photo, (elle n’est pas encore développée.) La dédicace de Fernando :

 

Para Olivier

Con afectio, de :

Fernando Cruz

 

Il n’est pas encore fameux, mais qui sait ce qu’il deviendra ?

         Le dernier soir, grosse dispute entre Myriam et moi. Elle m’a presque littéralement agressé. Je ne l’ai pas appelée depuis. Laurence en est très affectée : elle se croit responsable de cette altercation.

 

         J’ai pris ce soir mon premier bain nocturne. Je pense me rendre à Bordeaux, pour rendre les clefs de mon appartement.

 

NOTE POUR MON ROMAN :

         Parler des fêtes, de leur atmosphère. Parler de la corrida. Documentation.

Mardi 31 juillet 2001

         Suis allé à Bordeaux rendre les clefs de mon appartement. J’en ai donc définitivement terminé avec cette maudite ville. Lors du retour, dans le train, un jeune homme de 26 ans a engagé la conversation, et le voyage a été très agréable. C’est un étudiant en droit qui souhaiterait faire l’école de magistrature. Il venait à Mont-de-Marsan pour les vacances : il est du Havre. Nous avons beaucoup parlé, ou disons que je l’ai beaucoup écouté.


 


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