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Journal - Jardin


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Juin


Mardi 5 juin 2001

         Le temps s’est dégradé. On n’a pas vu le ciel aujourd’hui, trop de nuages le voilaient. Je n’ai pas seulement trouvé utile d’ouvrir la piscine.

         Ces temps-ci je ne fais rien, rien que perdre mon temps à ne rien faire, explorant les millions de recoins d’Internet, ou paressant et rêvassant. Je lis tout de même un peu.

Mercredi 6 juin 2001

         Pas de baignade aujourd’hui. Juste un petit bain de soleil, (soleil d’ailleurs rare).

         Visite de Hieronymus à l’heure de l’apéritif. Il est parti tôt ; je n’ai pas vu Julie : ils devaient partir ce soir pour Hossegor.

         Le nouveau modem Internet est arrivé, mais la connexion ne devrait pas être possible avant une quinzaine de jours.

Dimanche 10 juin 2001

         J’ai vu hier soir Laurence et Myriam. (Je devais retrouver Myriam chez elle ; puis nous sommes allés au 10 bis où Laurence nous a rejoints.) J’ai bu modérément.

         Vers minuit, une dispute entre mes deux amies a éclaté, et Myriam s’en est retournée seule, furieuse, chez elle. Je ne sais pas précisément quel était le motif de cette dispute, mais il semble qu’il y ait entre elles deux, ces temps-ci, comme on dit : de l’eau dans le gaz.

         Elles devaient partir demain pour Seignosse, où elles projetaient de passer la semaine : mais je crains que cette semaine ne soit pour elles quelque peu orageuse.

         La session d’examens est terminée. Laurence s’en tire médiocrement : elle a raté le grec. Elle doit le repasser. Ses vacances seront donc studieuses, si du moins ses bonnes intentions survivent aux mille occasions de paresse que ne manquent jamais d’apporter à toute âme normalement faite les vacances et leurs tentations de toutes sortes.

         A ce propos, mon âme à moi doit être particulièrement bien faite, puisque je continue à ne rien faire : je paresse et rêvasse à m’en épuiser presque !

Lundi 11 juin 2001

         J’ai terminé de lire le roman qui avait valu le prix Goncourt à Jean Rouaud. C’était d’ailleurs son premier livre, je crois : Les Champ d’honneur. Cela n’a rien d’un chef-d’œuvre. Malgré tout, ce n’est pas un roman désagréable à lire : il est souvent émouvant, parfois amusant, et parvient assez bien à représenter cette nostalgie qui nous berce lorsqu’on se complaît à passer la main dans la poussière un peu triste des souvenirs de famille. L’évocation de la guerre est convenable, convenue aussi ; mais je ne suis pas bien certain d’être capable moi-même d’échapper à de tels lieux communs, que d’ailleurs j’aime assez.

         Un personnage, en particulier, digne d’intérêt : la vieille tante Marie, qui était jeune en 1916, véritable caricature (sans doute à dessein : pour faire franchement rire le lecteur) lorsqu’elle est représentée dans sa vieillesse, devient, quand, dans sa jeunesse, elle perd son frère, tout jeune encore, tout à fait bouleversante. Alors on perçoit la sècheresse des vies résignées, et aussi toute la charnelle horreur de la guerre, toujours prolongée au-delà des champs de bataille, et jusque dans le corps des femmes, des veuves, et des orphelines de père ou de frères, puisque Marie, depuis la mort de son frère, n’a plus de menstrues : dès l’âge de vingt-six ans. Car la guerre ne se contente pas de faucher les générations de vivants, elle emporte aussi dans ses récoltes sanglantes l’impossible postérité de père potentiels anéantis, et détruit les femmes dans ce qu’elles ont de femmes, assèche leurs corps, en les rendant tantôt chastes, tantôt stériles. Combien de grossesses avortées par la guerre, combien d’entrailles, de ventres désespérément vides, combien de femmes devenues arides d’avoir versé trop de larmes ?

Mercredi 13 juin 2001

         J’ai dormi jusqu’à une heure de l’après-midi, soit à peu près treize ou quatorze heures de temps. Si bien qu’évidemment, maintenant, à plus d’une heure du matin, je n’ai pas sommeil.

         Ai passé la journée au bord de la piscine, à lire un peu : Les Cahiers dogons, d’Antonin Potoski (joli prénom). J’avais lu, il y a quelques mois, un extrait de ce livre dans la Nouvelle Revue Française. Ce passage m’avait particulièrement séduit : « Il [Paul, un Dogon] portait une casquette, je me souviens qu’une goutte de sueur coulait de sa tempe. Lors d’une pose je l’ai attrapée avec un doigt, il a tourné la tête pour s’élancer sur le sentier, j’ai porté mon doigt à ma bouche et j’ai avalé sa sueur. Je courais, derrière lui, dans son village compliqué où les cases se fondent aux blocs de roche énormes tombés de la falaise, où les rochers sacrés sont tachés de bouillie de mil et de sang, c’étaient mes premières heures dans ce monde loin du monde, Paul était en train de devenir mon ami, j’avais le goût intense de sa sueur dans ma bouche. »

         Moi qui m’efforce, dans mon roman, d’avoir une écriture sensuelle, je ne pense pas arriver jamais à cette suprême sensualité de la goutte de sueur dans la bouche. C’est écrit simplement, sans commentaire, sans fioriture, juste un détail. Or c’est exactement cela que la sensualité : une intense attention à de simples détails ; trop de commentaires, trop de luxe dans le détail, et c’est de la lubricité.

         J’ai trop de goût pour les détails, mon écriture est excessivement chargée. Goût et attention de sont pas deux mêmes choses : si l’on se laisse glisser le long de sa pente, à trop rechercher ce pour quoi l’on a du goût, on peut sombrer tout à fait dans la lubricité ; tandis que, loin de rien poursuivre, l’attention ne fait que se fixer sur ce qui est déjà là, sans qu’on ait rien fait pour le susciter. Le sensuel a ses sens aux aguets ; le lubrique est esclave de ses sens. Je dirais volontiers que le premier a été élevé à la dure, qu’il est un chasseur ; tandis que le second est un être essentiellement mou, un jouisseur. L’un ne se satisfera jamais même des plaisirs les plus élaborés, et l’autre trouve son bonheur dans le maigre butin de sa chasse.

Jeudi 14 juin 2001

         Nous devions partir pour Bordeaux, demain, avec Hieronymus, mais il a téléphoné, ce soir, pour annuler : ses jambes le font trop souffrir. Ce petit voyage est remis à plus tard.

Mardi 19 juin 2001

         Anne a téléphoné hier. Je ne m’y attendais vraiment pas. Depuis nos derniers échanges épistolaires, nous étions en froid. Elle sera de passage à Bordeaux, la semaine qui précède le trois juillet. Nous nous sommes mis d’accord pour nous voir à l’occasion des préparatifs pour mon déménagement : j’ai quelques livres à elle, ainsi qu’un exemplaire de son mémoire de DEA que je dois lui rendre.

         Que donnera cette rencontre ? Sans doute rien de bon. Sans doute aussi ne sera-t-elle pas vraiment orageuse. Mais comme toujours, Anne éprouvera le besoin de revenir sur ce que nous nous serons dit. La pauvre est tellement isolée, et a par conséquent si peu l’occasion de parler, qu’elle en a perdu l’habitude, et que, partant, tout ce qu’elle a voulu dire dans le courant de la conversation, c’est-à-dire tout ce qu’elle a pu penser, lui semble avoir été mal dit et n’être aucunement fidèle à sa pensée, ou ne pas avoir été dit du tout, ce qui est pire encore et lui est parfaitement intolérable, car elle souffre de laisser passer si rare occasion de faire partager à d’autres le fruit de ses trop solitaires méditations, qui sont tout le sens, et j’irais même jusqu’à dire, si précisément son existence n’était pas à ce point insipide, tout le sel de sa vie, qu’elle ne peut se résoudre à reconnaître vaine et dérisoire. Si bien qu’à peine est parti son interlocuteur, et tout remonte en elle, toute l’abominable et peut-être pas totalement infondée conscience d’être vide, atroce impression qui roule en son esprit, et qui l’aspire comme à l’intérieur, jusqu’à la mener aux portes de la folie. Alors il n’est pas d’autre voie pour elle que de déverser cette folie sur le papier, où elle se perd en d’interminables ratiocinations, toutes plus insensées les unes que les autres, et qui sont le seul contenu des lettres que j’ai d’elle. Que je remette en cause un tout petit point de ces lettres, que j’y mette un seul bémol, qu’enfin je dise je : et c’est la rupture. Lire ses lettres de rupture, qui ne sont encore que d’éprouvantes arguties sur les ratiocinations précédentes, subir ces ruptures, que je sais n’être en vérité que de ces trêves où, comme en temps de guerre, on reconstitue sa vigueur épuisée mais destinée encore au combat, et sur lesquelles ne cesse de peser la terrible angoisse des inévitables batailles à venir, m’épuise.

         Il n’est pas de raison que tout cela change la prochaine fois que nous nous verrons elle et moi. Et cette perspective, déjà, me décourage. Je crois que notre amitié est arrivée depuis longtemps à sa fin. Mais pour une raison que je ne connais pas, nous refusons de l’admettre. Cela pourtant vaudrait mieux pour nous deux, pour elle, d’ailleurs, peut-être plus que pour moi, qui ne suis qu’agacé par ces crises tandis qu’elle en est profondément affectée, me semble-t-il. Notre amitié peine à s’endormir, mais bientôt la nuit l’engloutira.

 

*

 

         J’ai vu hier Laurence et Myriam. Mali, antipathique et boutonneuse, les accompagnait. Ce fut une aimable soirée, point trop arrosée, avec ce qu’il fallait de rires. La dispute entre les deux amoureuses est oubliée apparemment.

Mercredi 20 juillet

         Demain sera le premier jour d’été. C’est le jour le plus long de l’année. Chaque année, j’ai ce rêve de passer le jour le plus long près d’une âme qui me soit sœur. Et comme chaque année, je n’aurai personne.

         Très beau temps aujourd’hui. J’ai passé tout l’après-midi au bord de la piscine, à me baigner, à lire et à bronzer.

Vendredi 22 juin 2001

         Le dernier numéro de la Nouvelle Revue Française est arrivé ce matin. Je l’ai à peine feuilleté.

         J’ai remarqué que j’arrivais sans trop de difficulté à écrire dans ce journal, dont je remplis les pages directement sur le PC. J’ai également commencé la rédaction d’une nouvelle (je lui ai donné pour l’instant ce titre : La Piscine) et je travaille aussi directement sur l’ordinateur, sans jamais écrire à la plume, afin de voir si je suis capable de créer ailleurs que sur le seul papier, et si cela a des conséquences sur ma façon d’écrire. Apparemment non. Mais rien n’est simple. Même le travail d’un tout petit texte ne l’est pas. Je peine abominablement. La moindre phrase devient un abîme.

Mardi 26 juin 2001

         C’est ce soir qu’il y a le « programme homosexuel » (je ne sais pas comment dire autrement) de la chaîne Canal plus. En ce moment est diffusé un documentaire sur l’homosexualité animale… Cela ne m’intéresse pas. J’en profite donc pour écrire un peu dans ce journal.

         Une réflexion m’est venue, quand un homme, un peu plus tôt, évoquait le sort qu’on a longtemps fait à la déportation des homosexuels. Beaucoup aimeraient nier cette réalité. Les autres ne peuvent se résoudre à ce qu’elle soit seulement comparée à l’horreur de l’holocauste, auquel on ne doit rien comparer, à cause de son ampleur. En un mot, ce serait un aspect mineur de l’Histoire que cette déportation-là, une horreur mineure en quelque sorte (si cela peut se dire), autrement dit un « point de détail », comme disent certains, mais à propos de l’holocauste précisément.

         Evidemment, personne ne dit explicitement que la déportation des  homosexuels est un point de détail de l’Histoire, comme d’autres le font pour l’holocauste. Ce silence n’est pas une lâcheté, et d’ailleurs je ne crois pas que personne tenant pareil propos serait aucunement inquiété par la justice. Simplement, on n’en parle pas, comme si cela n’avait pas eu lieu. La déportation des homosexuels est moins encore qu’un point de détail : on voudrait croire qu’elle n’a pas existé.

         Je ne comprends pas qu’on tienne absolument à établir une hiérarchie entre les diverses populations victimes d’horreurs « absolues » (j’écris absolues entre guillemets, parce qu’on peut toujours imaginer pire, malheureusement…). Sur quoi fonder cette hiérarchie, sinon sur le nombre de victimes comptées dans chaque population ? Mais un homme à lui seul n’est-il pas l’humanité entière, à en croire certaine citation qu’on entend souvent ces temps-ci ? Anéantir un homme, n’est-ce pas détruire tout l’univers, puisque des yeux se sont fermés, dans lesquels nous vivons tous ? Le monde où nous sommes, nous autres humains, n’est pas celui qu’on croit. C’est bien plutôt dans le reflet du monde, tout au fond de nos yeux, que nous vivons. Cela nous distingue des autres animaux qui, eux, vivent dans un monde qu’ils ne voient pas, dans un monde qu’ils sont et forment sans jamais le voir.

Mercredi 27 juin 2001

         A mon lever, j’apprends de ma mère que je n’irai pas à l’armée. Les derniers appelés partent ce mois-ci, et tous seront relâchés au mois de novembre. Je passe entre les mailles du filet. C’est le propre de ma vie que de passer à côté de tout, des bonnes choses comme des mauvaises. Je me sens plus libre. Il s’agit bien d’une libération, car  c’était une véritable entrave que cette perspective de service militaire, plus servitude que véritable service.


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