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Novembre

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Jeudi 1er novembre 2001

         J’étais malade aujourd’hui. Pour parler à peu près comme Platon : ¹ cwl» mou e„j k£tw koil…an sunwsqe‹sa, oŒon fug¦j ™k pÒlewj stasias£shj ™k toà sèmatoj ™kp…ptousa, diarro…aj paršsceto. Et pour filer la métaphore, c’était toute la ville qui se trouvait bannie ! Pourvu que je sois guéri demain, car indisposé comme je le suis, je ne m’imagine pas donner un cours à deux fillettes.

         Il y avait ce soir, à la télévision, une assez jolie émission consacrée à Georges Brassens. Plusieurs artistes étaient invités, qui chantaient à tour de rôle les chansons de lui qu’ils aimaient plus particulièrement. A un certain moment, comme on lui demandait son avis sur Mourir pour des idées, Jean-Jacques Goldman, assez vendu pour écrire des textes à Céline Dion, n’a pas trouvé ridicule de dire qu’il jugeait obscène cette chanson. Et sans doute était-il convaincu d’émettre une opinion très belle et généreuse, adolescente en quelque sorte…


Vendredi 2 novembre 2001

Toujours malade. J’attends que cela passe, mais peut-être, au lieu d’attendre, devrais-je consulter un médecin.

A propos de médecin, rendez-vous est pris pour mercredi prochain : ma mère et moi voulons nous faire prescrire cette nouvelle pilule miracle qui permettrait d’arrêter de fumer sans trop de souffrances morales. Cela fait longtemps que je souhaite perdre ce vice, mais la volonté m’a toujours manqué. On dit que ce médicament, à l’origine un antidépresseur, permet de contourner la volonté. Puisse-t-il fonctionner !

C’était mon anniversaire aujourd’hui. Mon père n’a pas téléphoné, non plus qu’Augustin. Laurence et Myriam y ont pensé.

J’ai vingt-six ans. Je n’ai rien fait. Aurai-je accompli quelque chose quand j’en aurai vingt-sept ?

Lundi 5 novembre 2001

         Tout d’abord, je suis guéri. N’en parlons plus.

Dernières nouvelles : j’ai vu Matthieu ce week-end, (samedi soir, pour être précis.) Nous sommes allés au Dix Bis, avec l’intention de n’y boire qu’une bière ou deux. Finalement, nous y sommes restés jusqu’à quatre heures du matin. Passé minuit, c’est-à-dire dimanche quatre novembre, comme c’était l’anniversaire de Patrick, le patron du bar, une petite fête s’est improvisée entre nous autres habitués de son établissement. Nous avons même eu droit à un petit spectacle de transformiste : juste le temps de deux ou trois chansons. Le champagne nous a été offert. Je n’avais pas de cadeau à offrir, puisque je ne connaissais pas la date de l’anniversaire de Patrick. Maintenant que je la connais, je l’oublierai difficilement, je pense : c’est à peine deux jours après le mien. 

         Je ne sais plus si je l’ai déjà dit, mais j’ai eu, entre autres cadeaux d’anniversaire, un graveur de CD, que j’ai installé tout seul à l’intérieur de l’unité centrale de mon ordinateur. Je me suis étonné moi-même. Mais plus étonnant encore, je me suis rendu compte, en installant le petit appareil, que j’étais déjà en possession d’un graveur, mais que je ne le savais pas, ma mère m’ayant toujours soutenu que tel n’était point le cas. Simplement, les logiciels n’étaient pas installés, quoique je les possédasse en effet déjà sur des CD bien rangés que je n’avais pas remarqués. Je crois que les gens qui nous ont vendu notre ordinateur sont pour le moins curieux, et très vraisemblablement des incompétents, car au cours de l’installation par moi du nouveau graveur, j’ai pu constater que certains branchements à l’intérieur de l’unité centrale n’étaient pas des plus efficaces. J’ai pris l’initiative de les changer un peu, moi qui n’y connais presque rien, et il me semble que depuis, la machine fonctionne mieux. Elle démarre plus rapidement, s’éteint sans problèmes, ce qui n’était pas exactement le cas auparavant. Par contre, je n’ai pas été capable de réparer le lecteur de disquettes ; je ne pense pas que ce soit un problème de branchements, mais plutôt une défaillance du lecteur lui-même.

Mardi 6 novembre 2001

         Mon cours chez le petit Jérôme R*** s’est bien passé. Nous avons fait du français et du latin. A vrai dire, les cours de latin deviennent très vite des cours de français encore, car il n’est jamais simple pour un enfant, ni sans doute pour personne, de comprendre dans une langue étrangère ce qu’il ne comprend pas non plus dans sa langue maternelle.

         Je dois voir ce soir Laurence, qui ne sera rentrée de Bordeaux qu’après vingt-deux heures.

         J’ai réussi hier soir, dans le milieu de cette nuit, si l’on préfère, à graver sur un CD des données écrites, et non seulement de la musique. Je ne suis pas peu fier de moi.


Mercredi 7 novembre 2001

         Nous sommes enfin allés chez le médecin, ma mère et moi, nous faire prescrire la fameuse pilule magique. A vrai dire, cette pilule n’a rien de miraculeux, c’est du moins ce que nous a démontré ledit médecin. Elle ne contourne en aucun cas la volonté, comme j’ai pu le prétendre. Disons simplement qu’elle est une aide certaine, un adoucissement (antidépresseur) des quelques angoisses quotidiennes qui poussent un homme à fumer. Elle ne supprime pas la sensation de manque, et ne remplace évidemment pas le plaisir que l’on prend à inhaler la mort lente.

         Lorsque, un peu plus tôt dans la soirée, la dernière cigarette du paquet entamé ce matin a été consumée, j’ai fait don de mes paquets encore neufs à Laurence. Je n’ai pas fumé depuis. Cela fait donc déjà plusieurs heures, et je dois dire que j’ai connu de plus agréables moments dans ma vie. Je ne me sens pas bien du tout, surtout à cet instant précis : ordinairement, je ne fume jamais tant qu’ici même, devant la machine, en train d’écrire. Je dois préciser que je n’ai pas encore avalé de pilule : la posologie étant fondée sur la journée, (un cachet le matin, un le soir,) nous avons décidé de ne commencer le traitement que demain.

         Nous avons eu cet après-midi un petit accident de voiture, Laurence et moi. Un vieux con plein de bière nous est entré dedans avec son véhicule. Ma portière arrière gauche est légèrement enfoncée. Le vieux con est en tort ; je le contacterai pour l’informer de la somme qu’il devra payer pour les réparations, puis, à lui de choisir s’il veut signaler l’événement à sa compagnie d’assurance.


Jeudi 8 novembre 2001

         Au bout du compte, c’est le vieux con d’hier qui m’a contacté : il est impatient d’être sorti de ce petit désagrément. Il doit passer chez moi ce soir. J’ai fait faire un devis, afin que nous soyons au moins fixés sur le montant à payer, et surtout que lui puisse décider s’il paiera seul ou avec son assurance.

         Je dois l’avouer, j’ai fumé une petite cigarette tout à l’heure chez Julie. Je me sens très mal. C’est plus dur que je pensais. Je ressens douloureusement le manque.

Vendredi 9 novembre 2001

         Finalement, le vieux con d’hier n’est pas venu. Il a rappelé ce matin pour dire qu’il passerait aujourd’hui vers treize heures, il est bientôt quatorze heures, et personne n’est encore là. Je viens de l’appeler à mon tour, et nous nous sommes rendus compte que ledit vieux con avait confondu ma rue avec une autre. Il s’était donc bien déplacé hier, ainsi qu’aujourd’hui, mais en se rendant au mauvais endroit. La preuve est donc bien établie que c’est un vieux con sacrément con en effet. Je l’attends.

 

*

 

         Il vient de repartir, tout est réglé.


Samedi 10 novembre 2001

         Grande victoire sur moi-même : je n’ai pas fumé une seule cigarette de la journée, (samedi 10 novembre.) Même au Dix Bis ce soir, entouré d’une multitude de fumeurs, j’ai su me maîtriser sans trop de difficultés. Il est vrai que je ne me contente plus des seules pilules magiques ; j’utilise aussi des patchs de nicotine, car la sensation de manque était trop dure à supporter. Je pense que je suis sur la bonne voie.

         J’ai l’impression de ressentir déjà des effets positifs de ma récente « continence » en matière de cigarette. Ma peau, par exemple, me semble être moins grasse, et mon souffle est moins chargé à l’heure du lever. C’est tout pour l’instant, mais c’est déjà beaucoup. Puissé-je me sortir définitivement de la mort lente des fumeurs. Je sais que la guerre sera sans doute longue, mais j’ai le sentiment d’avoir remporté une première victoire.


Lundi 12 novembre 2001

         Je n’ai toujours pas fumé depuis samedi. Quoique ayant beaucoup écrit ce week-end, la cigarette ne m’a pas vraiment manqué. C’était une de mes inquiétudes. Je craignais beaucoup de ne pas parvenir à écrire sans mes doses de nicotine ; or ce n’est point le cas. Tant mieux.


Mercredi 14 novembre 2001

         Toujours pas fumé une seule cigarette ; ça ne me manque pas. J’ai beaucoup travaillé aux Têtes Blondes ces derniers jours. Plus j’avance, plus je me rends compte que ce chapitre ressemblera à une comédie d’Aristophane.

         J’ai peut-être trouvé un autre petit boulot qui m’a été proposé par Patrick du Dix Bis. Cela consisterait, deux fois par semaines, le jeudi et le samedi, à faire le gros du ménage dans les locaux de son commerce. Deux heures à chaque fois, à cinquante francs l’heure, au noir, bien sûr. Je commence demain ; ou plus exactement, je suis à l’essai demain.


Jeudi 15 novembre 2001

         Le ménage chez Patrick s’est bien passé. C’était beaucoup de travail, et du travail ingrat, mais je l’ai fait sans trop de problème. A un certain moment, sans doute à cause de l’effort, (j’y suis si peu habitué,) la tête m’a tourné. Mais ça n’a pas duré longtemps. Qu’en eût-il donc été si je fumais encore ? J’ai dîné au Dix Bis, gratuitement bien sûr, et m’y suis un peu attardé. Si bien que j’ai aidé, bénévolement, à préparer les toasts en cuisine prévus pour l’arrivée du Beaujolais nouveau.


Samedi 17 novembre 2001

         Aujourd’hui encore, je suis allé faire le ménage au 10 Bis. C’était moins fastidieux que la dernière fois. Mais la prochaine risque d’être plus difficile : il faudra nettoyer la hotte de la cuisine. J’ai mangé sur place ; au menu : tête de veau. C’était fameux. Je ne sais pas quand j’y retourne, (j’entends pour le travail,) on m’appellera.


Vendredi 23 novembre 2001

         Déjà une semaine que je n’ai pas écrit dans ce journal. Je n’ai toujours pas fumé la moindre cigarette depuis le jour où j’ai réellement arrêté. Cela ne me manque même plus. Mais sans doute le patch de nicotine y est-t-il pour beaucoup.

         J’étais au 10 Bis ce soir, avec Matthieu, qui est descendu pour le week-end. Myriam et Laurence sont encore à Bordeaux ; elles doivent rentrer cet après-midi. Matthieu et moi sommes tombés sur Claire et Aïcha, qui sont restées avec nous toute la soirée. Soirée d’ailleurs très agréable : il y avait aujourd’hui « café philo » ; sujet : peut-on vivre l’instant présent ? Les débats furent intéressants. Après cela, vers onze heures, ce fut « théâtroké », divertissement que je ne connaissais pas : cela consiste à interpréter, ou à seulement lire, un texte de son choix devant l’assemblée, comme on chante au karaoké, d’où le nom de ce divertissement. Evidemment, le trop introverti que je suis n’a été capable ni de lire, ni de participer aux débats. Mais après tout, je n’étais pas le seul à demeurer muet.

         Je ne sais pas ce que j’ai, mais je me sens tout drôle ces jours-ci ; c’est comme si j’étais anesthésié. Ni heureux ni malheureux, j’ai l’impression d’être avachi sur une molle tristesse. Je croyais que le solstice d’hiver était en novembre, et je me suis trompé : il faut attendre encore un mois avant que les jours s’allongent à nouveau, et cela m’a profondément déçu. Je crois que cette déception est à l’origine de la tristesse qui me tient.

         Il me faut dire à présent ce que j’ai fait hier : j’ai rencontré depuis peu un garçon dans un quelconque salon de discussion sur Internet, de Mont-de-Marsan lui aussi, âgé de vingt-six ans, et prénommé… Olivier. Nous avons décidé de nous rencontrer, et après nous être retrouvés au lieu que nous avions fixé, Olivier m’a conduit chez lui. Là, après peut-être deux ou trois heures de conversation, nous sommes passés dans sa chambre, pour faire ce qu’on y fait ordinairement.

J’étais tout juste rentré chez moi à sept heure du matin ; j’ai du me coucher à huit heures, pour me réveiller quatre heures plus tard, car j’avais rendez-vous chez le coiffeur à quatorze heures. J’ai donc peu dormi, et sans doute le manque de sommeil et le regret d’avoir si facilement cédé aux avances de cet Olivier presque chauve ont-ils fait que ma tristesse puisse durer encore.

Cet Olivier n’a qu’un an de plus que moi, mais dix de plus en apparence. Il était dans le même lycée que moi, c’est un ancien élève des classes préparatoires, comme moi, enfin presque un double de moi, un moi possible : or il mène aujourd’hui une vie parfaitement médiocre, sans grand intérêt, consulte un psychiatre et prend des antidépresseurs. Il me dégoûte, je crois que j’ai baisé avec ce qui m’attend peut-être et que je redoute tellement : la mort que c’est d’être adulte. Voilà les causes de ma tristesse, et cette tristesse est douce, comme si j’étais résigné.


Samedi 24 novembre 2001

         Je rentre à l’instant du Dix Bis, où j’ai fait le ménage, beaucoup de ménage. Il me semble qu’en deux heures de temps, j’ai été capable d’abattre un grand travail. Tant mieux. J’y retourne dans une petite heure, cette fois-ci comme simple client quoique également en ami du patron. Je dois y retrouver Matthieu, Laurence, Myriam, Julie ma sœur, et peut-être aussi Aïcha et Claire.

Je suis fatigué, sans doute par le ménage, mais peut-être cette fatigue un peu étrange est-elle aussi liée à la douce tristesse dont je parlais hier.

Je me demande si je ne suis pas en train de m’éloigner de mes amis. J’entends par là que je me sens comme étranger à eux ces temps-ci. Mais cela n’a sans doute rien de définitif, car ce n’est pas la première fois que ça m’arrive.

         Je n’ai pas travaillé depuis déjà un bon petit moment à mon roman. Cela m’inquiète et m’attriste à la fois de cette douce tristesse encore. La saison triste dure depuis trop longtemps, elle s’est installée en moi. Que j’attends avec impatience le retour des beaux jours ! Le soleil ou même seulement de plus longues journées me guériront tout à fait. Mais il me faut attendre, attendre encore…


Mercredi 28 novembre 2001

         J’ai dû me lever tôt aujourd’hui, parce que le cours d’Alexandra, que je donne ordinairement l’après-midi, devait avoir lieu ce matin. Les M*** devant quitter Mont-de-Marsan d’ici le quinze décembre, ils leur fallait se rendre à Pau cet après-midi pour inscrire la petite Alexandra dans sa nouvelle école. Je ne regretterai pas cette élève particulièrement paresseuse et presque sans cervelle, et la famille non plus ne me manquera pas ; vraiment, ce sont des gens curieux : le père, aujourd’hui, proposait de m’offrir un banc qu’il ne peut transporter dans son déménagement, et dont il ne sait que faire. Il s’imaginait que j’allais accepter sur le champ parce que le banc dont il voulait se débarrasser était gratuit !

 


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