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Journal - Jardin


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Septembre


Samedi 1er septembre 2001

         Dernières nouvelles. Je suis officiellement demandeur d’emploi, inscrit à l’ASSEDIC et à l’ANPE. Je touche aussi le RMI, soit 2295 FR par mois. Mon premier entretien d’embauche a eu lieu mardi dernier 28 août. Je postulais à un poste d’auxiliaire d’intégration scolaire auprès de l’association des Pupilles de l’Enseignement Public des Landes. J’en avais trouvé l’annonce à l’ANPE.

         Je ne saurais dire si l’entretien s’est bien passé. Disons plutôt qu’il ne s’est pas tout à fait mal déroulé. C’était la première fois que je m’adonnais à ce genre d’exercices : je manque donc sans doute encore de pratique. Pour l’instant, pas de suite à l’entretien.

         Laurence et Myriam repartent demain pour Bordeaux. C’est bientôt la rentrée, et je les verrai moins souvent.

         Mon père, qui passait ses vacances à Hossegor, dans l’appartement de Hieronymus, s’est arrêté, sur le chemin du retour à Paris, chez nous, à Mont-de-Marsan, où il est resté la journée. Il a repris la route ce soir. J’ai profité de sa présence ici pour me faire offrir par lui un vrai fauteuil de bureau, confortable et cossu. Evidemment, le pingre qu’il est n’a bien voulu payer que la moitié du prix. J’en ai donc été de ma poche pour la différence. Mais je ne le regrette pas : il est bien plus agréable d’écrire à ce journal bien installé comme en ce moment.

         Je n’ai pas travaillé, ces derniers jours, à mon roman.

Mardi 4 septembre 2001

         Je n’ai pas écrit dans ce journal ces deux derniers jours. Il ne faudrait pas que cela devienne une habitude. Mais je suis tout excusé : je travaille, depuis deux jours, à la rédaction d’un petit conte arabe. Il faudrait que j’écrive plus de nouvelles. D’abord parce que c’est une bonne discipline, mais surtout parce que la nouvelle est une sorte d’école du roman, dans tous les cas, un entraînement tout aussi nécessaire que les gammes du pianiste.

         Le petit conte en question doit être grivois. Pourquoi ne serait-il pas la première d’une série de nouvelles du même registre ? Cela pourrait peut-être même me rapporter de l’argent. Je ne me fais pas d’illusions, mais il faudrait tout de même que je déploie plus d’énergie à tenter de me faire publier. Je sais bien que mon roman ne sera pas terminé avant longtemps ; mais rien ne m’interdit de travailler à d’autres choses moins ambitieuses. Pourquoi ne pas essayer les revues ? Il se pourrait même qu’un recueil de textes érotiques me fasse gagner un peu. Le public est déjà tout trouvé : la foule excitée des pédérastes.


         Je suis convoqué demain à l’ANPE pour un entretien sur mon « projet professionnel. » Ce projet n’existe pas encore.

Mercredi 5 septembre

         Je rentre à l’instant de mon rendez-vous à l’ANPE. La personne qui me recevait, une femme plus très jeune mais pas encore vieille, était très gentille. Voix douce, et presque guindée dans ses conversations téléphoniques. Pourtant, l’état de ses dents, très délabrées, montrait bien son origine. C’étaient des dents de pauvre. Il n’est pas agréable de recevoir la leçon d’une personne qu’on sait inférieure à soi. Je ne parle pas d’infériorité sociale, (après tout, je ne suis rien socialement parlant,) mais bien d’infériorité intellectuelle.

Malgré son extrême gentillesse, elle n’en a pas moins fait son métier : remettre les pendules à l’heure, et me faire bien comprendre que non seulement le RMI ne suffisait pas à nourrir son homme, mais surtout que l’on n’accepterait pas que je le perçoive bien longtemps si je ne déployais pas de façon plus ostentatoire mes efforts pour trouver un emploi.

         J’ai réussi à être plus idiot que cette dame en lui révélant que j’écrivais. Je ne savais pas quoi lui répondre lorsqu’elle m’a demandé quels étaient pour moi les centres d’intérêt qui pourraient m’orienter dans ma recherche d’emploi. Ma révélation ressemblait à un aveu, mais c’était surtout l’aveu de mon indifférence totale à tout autre travail que celui d’écrivain. J’aurais sans doute mieux fait de me taire, car la conseillère s’est empressée de me faire remarquer que si le travail rémunéré n’était pour moi qu’une nécessité toute financière et seulement passagère en attendant de percer dans les lettres, (ce que j’ai laissé entendre et ce qui ne laisse pas d’être bien bête, car je sais bien la probabilité très mince de réussir, financièrement parlant, dans cette voie,) les emplois alimentaires ne manquaient pas. Ce qu’il y a d’exaspérant avec les conseils de l’ANPE, c’est qu’ils ressemblent davantage à des mises en garde, pour ne pas dire à de véritables mises en demeure.

Jeudi 6 septembre 2001

         Me suis levé à sept heures. Ai passé la matinée à l’ANPE. Mon projet professionnel avance un peu : il semblerait que je sois fait pour être bibliothécaire documentaliste. Le seul problème est que les postes de documentalistes sont relativement rares dans les Landes.

         On m’a proposé de répondre à une annonce pour un emploi de professeur, (un remplacement,) auprès d’apprentis lads. Il s’agissait de leur donner des cours de français pendant un mois. Malheureusement, quand j’ai appelé, le poste était déjà pourvu. Ce n’est pas bien grave, car il était fort improbable, m’avait-on prévenu, que ma candidature aboutît. Il faut ordinairement une licence au moins pour pouvoir prétendre sérieusement à un tel poste. Mais cela ne coûtait rien d’essayer.

 

         Dois signer demain mon contrat d’insertion. Toute personne touchant le RMI doit signer un tel contrat. Je me demande bien ce que je vais pouvoir mettre dedans.

Samedi 8 septembre

         Ai trouvé un petit emploi de professeur particulier en répondant à une annonce que l’ANPE m’a communiquée hier : j’ai téléphoné ce matin à la personne qui proposait la place, ai pris rendez-vous pour ce midi, et ai été accepté sans trop de difficulté. Il faut dire que j’étais le seul, semble-t-il, à accepter de n’être rémunéré que trente-deux francs de l’heure, ce qui n’est presque rien.

         Il s’agit de donner des cours de français et de mathématiques à une petite fille de douze ans qui redouble le CM2, et cela deux heures tous les mercredis. Je commence dès la semaine prochaine. Je n’ai guère de compétences en mathématiques, (ce que je me suis bien gardé de préciser,) mais je pense que je pourrai trouver des livres utiles par l’intermédiaire d’Annie, la cousine de ma mère. Elle travaille au CDDP. C’est un centre de documentation à l’usage des professeurs et des futurs maîtres, je crois.

Mardi 11 septembre 2001

         Série d’attentats aux Etats-Unis : des avions de ligne, avec leurs passagers dedans, détournés par des terroristes, pour en faire des bombes. Ces avions se sont écrasés sur les deux tours du World Trade Center à New York, et sur le Pentagone à Washington. Les deux tours se sont écroulées. Le nombre de morts est considérable.

         Tout l’occident en semble bouleversé. Les bourses s’affolent. Cela sent presque la guerre mondiale, mais une guerre d’un genre encore jamais vu.

 

*

 

         La nouvelle que j’écris en ce moment, Les Doigts dans le nez, est bien avancée. Cette petite histoire se déroule sur une semaine. Il ne me reste que les vendredi, samedi et dimanche à écrire. Je me demande si ce texte n’aura pas un pendant, une sorte de double ou de négatif, dans lequel parlera celui qui précisément ne parle pas dans Les Doigts dans le nez.

         Je donne demain son premier cour à la petite Alexandra. Je me suis procuré, grâce à Annie, des livres de mathématiques au C.D.D.P. On verra bien comment cela se passera.

Mercredi 12 septembre 2001

         J’ai donné à la petite Alexandra son premier cours aujourd’hui. Apparemment, c’est en français qu’elle a le plus de difficultés. Nous avons beaucoup travaillé l’orthographe et la prononciation.

         Ma nouvelle avance presque régulièrement, ce qui n’est pas dans mes habitudes. Il me semble cependant qu’à mesure que tout cela prend forme, le rythme des phrases se relâche. Il faudrait que je resserre ma syntaxe. Je le ferai quand j’aurai terminé mon récit. Je préfère continuer, pour l’instant, sur ma bonne lancée.


Jeudi 13 septembre 2001

         Je viens de terminer la rédaction de Les Doigts dans le nez. Il est possible que je doive y faire quelques retouches, mais dans l’ensemble, je suis content. Je crois que ce texte fera partie d’un ensemble de trois nouvelles aux sujets et aux personnages assez proches, mais que l’on pourra lire indépendamment les unes des autres. J’ai déjà les titres, à moins qu’ils ne changent par la suite : Les Têtes blondes et Les Doigts de la main. Les Têtes blondes devraient être basées sur le même épisode que Les Doigts dans le nez, mais vu par l’autre personnage. Quant aux Doigts de la main, ils devraient montrer les deux mêmes personnages, mais la semaine suivante.


Dimanche 16 septembre 2001

         Je l’ai déjà dit, j’ai terminé Les Doigts dans le nez. Mais la fin ne va pas. Elle est trop rapide. Il faudra la refaire. Pour l’instant, je laisse reposer tout ça.

         J’ai commencé la deuxième nouvelle : Les Têtes blondes. C’est un autre pan de la même histoire. Je ne sais pas bien encore vers où je vais, mais cela ne m’inquiète pas davantage. C’est même là une bonne part de ce qui fait le plaisir que j’ai à écrire ces textes : découvrir ce que j’écris, à mesure que je l’écris.


Vendredi 21 septembre 2001

         Avant tout, Coccymèle, ma chienne, est malade. Paralysée de l’arrière-train. Sans doute une hernie discale. Cela me brise le cœur. Si son état ne s’améliore pas, il faudra l’opérer. Mais l’opération ne réussira pas nécessairement et la pauvre bête pourrait rester dans cet état jusqu’à la fin de sa vie. Il n’est pas question de la faire piquer.

 

*

 

         Je pense sérieusement faire un petit roman des trois nouvelles que j’écris en ce moment. Il me semble que c’est une bonne façon de travailler que d’écrire ces chapitres comme on écrit des nouvelles. C’est une façon d’avancer à petits pas assurés, cela m’évite de m’enliser.

Plutôt que des chapitres, ce sont comme des études. Plus tard, je verrai s’il faudra tout refondre, ou garder ces chapitres à peu près dans la forme qu’ils prennent en ce moment.


Samedi 22 septembre 2001

         Idée de titre pour le nouveau roman que j’imagine en ce moment : De la Bouche des enfants ou La Bouche des enfants ou La Bouche d’enfant(s)( ?).

         Inutile de dire que le projet des Pédérotiques est relégué en arrière-plan.


Dimanche 23 septembre 2001.

         Coccymèle se porte mieux. Disons qu’elle se déplace plus facilement. Elle retourne demain chez le vétérinaire. Il fixera malgré l’apparent mieux une date pour faire un radio à la pauvre bête. Selon les résultats, on décidera peut-être de l’opérer.

         La question que nous nous posons, ma mère et moi, c’est si Coccymèle va véritablement mieux, ou si tout simplement elle apprend à se déplacer sur ses pattes arrières insensibles.


Mercredi 26 septembre 2001

         Le livre-témoignage de Pierre Seel est enfin arrivé. J’en ai commencé la lecture. Je recopie cette page, que j’avais déjà eu l’occasion de lire :

 

« Un jour, les haut-parleurs nous convoquèrent séance tenante sur la place de l’appel. Hurlements et aboiements firent que, sans tarder, nous nous y rendîmes tous. On nous disposa au carré et au garde-à-vous, encadrés par les SS comme à l’appel du matin. Le commandant du camp était présent avec tout son état-major. J’imaginais qu’il allait encore nous assener sa foi aveugle dans le Reich assortie d’une liste de consignes, d’insultes et de menaces à l’instar des vociférations célèbres de son grand maître Adolf Hitler. Il s’agissait en fait d’une épreuve autrement plus pénible, d’une condamnation à mort. Au centre du carré que nous formions, on amena, encadré par deux SS, un jeune homme. Horrifié, je reconnus Jo, mon tendre ami de dix-huit ans.

Je ne l’avais pas aperçu auparavant dans le camp. Etait-il arrivé avant ou après moi ? Nous ne nous étions pas vus dans les quelques jours qui avaient précédé ma convocation à la Gestapo. Je me figeai de terreur. J’avais prié pour qu’il ait échappé à leurs rafles, à leurs listes, à leurs humiliations. Et il était là, sous mes yeux impuissants qui s’embuèrent de larmes. Il n’avait pas, comme moi, porté des plis dangereux, arraché des affiches ou signé des procès verbaux. Et pourtant il avait été pris, et il allait mourir. Ainsi donc les listes étaient bien complètes. Que s’était-il passé ? Que lui reprochaient ces monstres ? Dans ma douleur, j’ai complètement oublié le contenu de l’acte de mise à mort.

Puis les haut-parleurs diffusèrent une bruyante musique classique tandis que les SS le mettaient à nu. Puis ils lui enfoncèrent violemment sur la tête un seau en fer blanc. Ils lâchèrent sur lui les féroces chiens de garde du camp, des bergers allemands qui le mordirent d’abord au bas ventre et aux cuisses avant de le dévorer sous nos yeux. Ses hurlements de douleur étaient amplifiés et distordus par le seau sous lequel sa tête demeurait prise. Raide et chancelant, les yeux écarquillés par tant d’horreur, des larmes coulant sur mes joues, je priai pour qu’il perde très vite connaissance. »

 

         Je ne sais pas bien pourquoi j’ai voulu recopier cette page. Peut-être parce que c’est la seule, de toutes celles que j’ai pu lire jusqu’à ce jour, qui m’ait véritablement fait pleurer, je veux dire : physiquement, pas intérieurement.

          Une autre raison : il faut mettre de cette violence dans le roman que j’écris. Cela doit se terminer par un meurtre. Avec de la barbarie, de la musique et des rires.

 


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