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Journal - Jardin


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Janvier



Mardi 1er janvier 2002

         Je rentre à l’instant du Dix bis où j’ai réveillonné avec : Laurence et Myriam ; Matthieu et sa sœur Anna ; Amandine et son nouveau petit ami (un certain Alexandre, surnommé Alex, dont le visage ne m’est pas inconnu, mais que je n’arrive pas à remettre) ; Guillaume et sa sœur, dont je ne sais plus le nom ; et Laurette. Guillaume, qui me détestait naguère encore, a été très aimable avec moi ; il est allé jusqu’à me demander quand je finirais par me décider à venir passer quelques jours à Bordeaux avec Laurence, Myriam et lui !

         Ma journée : de onze heures à dix-huit heures, ai aidé aux préparatifs du réveillon au Dix bis.

 

*

 

         C’était aujourd’hui la mise en circulation de la nouvelle monnaie européenne. Mais comme ce mardi était férié, on ne peut dire si la circulation des deux monnaies, (franc et euro,) a été un problème : tout fonctionne au ralenti les dimanches et les jours fériés ; ayant peu dépensé, on n’a donc guère eu l’occasion d’utiliser ni les euro ni les francs aujourd’hui. On verra demain.

Mercredi 2 janvier 2002.

         Journée calme. J’ai donné leur cours à Elise et Amélie. Demain matin, je dois me rendre au centre Alpha, où je participe à une sorte d’atelier que m’a proposé l’ANPE. Intitulé de cet atelier : objectif projet en groupe. Tout un programme ! Cela dure jusqu’au 21 février, tous les lundis et jeudis matins de neuf heures à douze heures trente.

Jeudi 3 janvier 2002

         Je me suis levé ce matin à sept heures, et comme j’avais eu grand peine à trouver le sommeil, j’ai très peu dormi. Comme je l’avais annoncé hier, j’ai passé la matinée au centre Alpha, à travailler, (en groupe,) à l’élaboration de mon « projet professionnel. » Rester trois heures et demi, assis, et travaillant à ce genre de projet alors que l’on n’a derrière soit que trois heures de sommeil est des plus fastidieux.

         A quatorze heures, ai donné un cours à Jérôme. Je crois que nous avons bien travaillé aujourd’hui, (en français comme en latin,) et que ces deux heures de travail lui ont été réellement profitables. Je m’efforce de lui inculquer, au-delà des seules règles de grammaire, la rigueur et l’organisation qu’il a si peu. Et pour parvenir à cette fin, je suis contraint d’en passer par des exercices répétitifs et contraignants, longs et ennuyeux, mais tout à fait appropriés, à mon avis, pour lui faire acquérir cette  rigueur qui lui fait tant défaut. Je vais jusqu’à lui faire recopier ses dictées en lui demandant d’écrire plus petit et plus proprement, (même cela, il faut l’enseigner aux enfants d’aujourd’hui.) L’essentiel est de bien dire à son élève la raison pour laquelle on lui fait faire ces sortes d’exercice : si vraiment il les trouve si ennuyeux, il ne tiendra qu’à lui de faire en sorte que son maître ne les estime plus nécessaires.

         Ai passé la fin de l’après-midi à composer quelques vers. Ou plus précisément à donner une suite à ce vers qui m’était venu il y a quelque temps :

 

Mais je suis jeune encore et jeunesse est passée.

 

J’en ai tiré une petite strophe de six :

 

Mais je suis jeune encore et jeunesse est passée !

Je l’ai toute écoulée en heures rêvassées.

Ah ! si je l’avais su : les songes sont trompeurs !

On croit emplir le monde avec de si grands rêves,

Mais ils nous vident eux de toute notre sève.

A l’heure du lever, l’on ne voit que torpeur.

 

Je ne suis pas mécontent de cette strophe ; il n’y a que le dernier vers qui ne me plaît pas.

Vendredi 4 janvier 2002

         Remedios m’a téléphoné en début d’après-midi pour que je l’aide au Dix bis qui, n’ayant pas rouvert depuis le réveillon, n’avait pas été nettoyé. J’y retourne demain. Rien d’autre à dire sur cette journée.

Mardi 8 janvier 2002

            Suis allé rendre visite, hier soir, à la pauvre Laurence, qui est grippée. Myriam était rentrée à Bordeaux, et la malade, seule et sans divertissement, s’ennuyait ferme. Ses parents n’avaient pas voulu qu’elle aille prendre le train jusqu’à Bordeaux dans son état. C’est pourtant ce qu’elle prétendait faire (pour retrouver son amoureuse, qui lui manquait trop) aujourd’hui, en fin de journée, alors que son état n’était guère arrangé : je l’ai conduite moi-même à Morcenx, où elle devait prendre son train. Elle préférait partir de là plutôt que de Mont-de-Marsan, afin de ne pas avoir à attendre sa correspondance dehors et dans le froid. Malheureusement, nous sommes partis trop tard, et avons tout bonnement raté cette correspondance. La contrariété de Laurence était énorme. Mais, par bonheur, tout s’est arrangé : sa sœur est venue la chercher à Morcenx pour la conduire à Bordeaux d’où elle venait. Conclusion : Laurence est de la France la personne la moins bien organisée ; l’amour fait faire des folies, mais surtout, il sait s’y prendre pour convaincre de tierces personnes de participer à ses équipées assez grotesques.

Vendredi 11 janvier 2002

         Je travaille, ces derniers temps, à un nouveau projet, qui me fait un peut délaisser celui de De La Bouche des enfants. C’est une pièce de théâtre, écrite en vers, sur un sujet biblique revu et « corrigé » par moi : l’histoire de Joseph et ses frères du point de vue de Benjamin, qui est le héros éponyme de ma pièce. Ce qui m’intéresse dans ce sujet, c’est d’abord les retrouvailles de deux frères – les autres fils de Jacob, qui ne sont pas nés de Rachel, ne sont pas autant que Benjamin les frères de Joseph ; après tout, n’avaient-ils pas vendu comme esclave ce fils préféré de Jacob ?

         J’invente que Benjamin a oublié le frère disparu. Personne ne l’évoque jamais plus ; c’est sans doute une conséquence du deuil de Jacob. Puis, un jour, alors que ses dix autres frères se sont rendus en Egypte, Benjamin se met à faire des rêves étranges, dans lesquels il voit le visage si familier de Joseph, qu’il ne parvient pourtant pas à reconnaître. Il voit aussi des images incompréhensibles pour lui, (un puits, ses frères penchés sur le puits, du sang recraché par la terre, etc. ) mais qui s’expliqueront à la fin de la pièce, quand il découvrira la véritable histoire de Joseph. Fils de même mère, Joseph et Benjamin s’aiment d’un amour intense et bien supérieur à celui qu’ils ont pour leurs autres frères. Cet amour est conscient chez Joseph, inconscient et donc d’autant plus douloureux chez Benjamin tant que l’intrigue n’est pas résolue.

         Je n’ai pas voulu traiter du point de vue de la foi ce sujet qui l’était déjà si peu dans la bible. A vrai dire je l’ai choisi surtout parce qu’il me semblait correspondre assez bien à cette sorte de mythe personnel très païen des deux amants qui se connaissaient bien avant leur rencontre, et dont la rencontre est avant tout retrouvailles. Amants qui ne se connaissent pas et qui se cherchent ; amants qui se connaissent depuis toujours et qui se trouvent.

         Je n’ai encore écrit que très peu de vers : une bonne partie du prologue et le tout début du premier acte.


Lundi 14 février 2002

         OPJ ce matin. La séance d’aujourd’hui était plus animée. Chacun devait, à tour de rôle, parler de soi, de son « passé professionnel », de ses goûts personnels et de ses projets. Conséquence : la matinée est passée plus vite et l’on s’est moins ennuyé. Et non seulement moins ennuyé, mais même, il m’a semblé que l’on passait un bon moment.

Mardi 15 janvier 2002

         Me suis levé très tard, à quatorze heures. Ai donné son cours à Jérôme. Comme d’habitude, on a fait du latin et du français. Mais il m’a semblé que j’étais un peu moins patient aujourd’hui : c’est parfois agaçant de se rendre compte que ce que l’on croyait bien assimilé par ce garçon depuis une leçon qui ne remonte pas à trois semaines est en réalité totalement oublié.

         Cela fait un bon moment maintenant que je n’ai plus parlé avec Armando. Lui ai envoyé un courriel aujourd’hui pour lui « donner rendez-vous » sur MSN soit dans la nuit de jeudi à vendredi, soit dans celle de samedi à dimanche.

Jeudi 17 janvier 2002

         C’est étrange de ne pas écrire son journal à la plume. C’est presque rendre impersonnel ce qui pourtant doit être avant tout personnel, selon la loi du genre.

Dimanche 20 janvier 2002

         Peut-être vais-je faire plus d’heures de ménage au Dix bis. Remedios supportant de moins en moins bien le rythme difficile qui la contraint à venir tous les jours sur son lieu de travail à partir de 16 heures pour y faire le ménage, quand elle ne s’est pourtant parfois couchée qu’à quatre heures du matin, qu’elle ne se lève que vers midi et qu’elle n’a donc pour ainsi dire plus seulement une après-midi de temps libre pour elle, a demandé à Patrick d’engager quelqu’un qui vienne faire le ménage à sa place avant qu’elle n’ « embauche. » On a naturellement pensé à moi, qui m’occupe déjà de cette tâche le samedi après-midi. Il s’agirait de travailler, en plus du samedi, les mardi, mercredi, jeudi et vendredi, à l’heure qui me conviendrait selon mes obligations du jour, du moment que le travail fût terminé avant l’arrivée de Reme et Patrick au Dix Bis. En ce moment pourtant, « période creuse » pour cause de soldes et d’après fêtes de fin d’année laissant les gens trop désargentés pour fréquenter beaucoup les bars et restaurants, ce nouveau travail ne serait pas encore quotidien : Remedios me préviendrait au jour le jour selon qu’il y aurait plus ou moins de nettoyage à faire. Evidemment, j’ai accepté cette proposition.

         Cela a tout de même entraîné une dispute avec ma mère : parce que, pour commencer, je ne serai prévenu qu’en fonction des besoins de chaque jour, besoins qui ne seront connus qu’à l’heure de fermeture du bar, c’est-à-dire jamais avant deux heures du matin, Remedios devra laisser un message sur le répondeur automatique lorsque mes services lui seront nécessaires, afin que je puisse en être informé le matin à mon lever. Or ma mère ne parvenait pas à comprendre que malgré l’heure plus qu’indue des appels téléphoniques de Reme, elle ne serait pas réveillée par la sonnerie du téléphone que j’aurai pris soin de régler chaque soir de façon adéquate, cela va de soi, pour que personne n’en ait le sommeil troublé.

         Cette « offre d’emploi » aboutira presque certainement. Travail au noir, cela ne change pas.

Mercredi 23 janvier 2002

         Nous sommes déjà jeudi, il est deux heures du matin. Je rentre à l’instant du Dix bis. Dois y retourner demain après-midi, à cinq heures, pour y aider un peu. Un spectacle s’y donne, du Théâtre de Feu : Gaëlle, qui ne joue pas dans cette pièce, sera peut-être présente…

Patrick, l’air de rien, commence à parler de me faire travailler à mi-temps chez lui. Ce serait sans doute très intéressant pour moi, une sorte de compromis : certes, faire le serveur, ce qui va à l’encontre de mon caractère, mais un travail à mi-temps, c’est-à-dire du temps libre et de l’argent. Autrement dit : une aubaine. Mais rien n’est encore dit. Il ne s’agit là que de quelques vagues allusions de Patrick. Laissons le parler, laissons-le faire, qu’il morde à l’hameçon et face sa proposition.

Vendredi 25 janvier 2002

         Finalement, Gaëlle n’est pas venue hier. Le spectacle était très bien. Particulièrement un jeune acteur, habillé en fille, qui avait un assez joli minois. Ai travaillé encore aujourd’hui au Dix bis, y ai dîné, y suis resté un bon petit moment après le dîner, (jusqu’aux environs de onze heures.) M’y suis senti mal à l’aise une bonne partie de la soirée ; jusqu’à ce que je m’en aille, à la vérité : les gens me regardaient de ce regard qu’on jette aux gens étranges ; même les habitués de l’endroit, qui devraient donc être également habitués à cette étrangeté qu’ils me prêtent, m’ont lancé de ce regard si pesant. C’est en particulier ce genre de situation qui me fait dire que je suis si peu fait pour servir dans un restaurant : j’ai trop de peine à supporter les regards des autres pour pratiquer sereinement un tel métier !

         (Les habitués qui m’ont lancé de ce mauvais regard étaient ce soir : Nicolas le professeur de philosophie ; madame M***, également professeur de philosophie ; Pierre le beau ténébreux professeur de mathématiques ; et cette fille qui accompagne souvent Nicolas, qui est d’ailleurs son ancienne petite amie, mais dont je ne sais ni le nom ni le prénom. Ils étaient tous les quatre assis au bar, et m’ont grossièrement dévisagé quand, venu dire au revoir à Patrick, je n’ai su dire que des absurdités, tout impressionné que j’étais pas ces professeurs qui semblaient faire front contre moi.)

Jeudi 31 janvier 2002

         Il est tôt : pas encore dix heures du matin. Je n’ai pas dormi cette nuit, et n’ai pas même pu me coucher encore, à cause d’une convocation de l’ANPE, dont je rentre à l’instant. Quelle incroyable perte de temps que ce rendez-vous-là : une femme m’a reçu, qui n’a su me dire que cela : que je n’avais aucune espèce d’avenir professionnel en rapport avec mes études à moins d’accepter de déménager et de changer tout à fait de région. Ce que je ne veux faire en aucun cas. Je sais bien qu’elle a raison, mais quelle utilité y a-t-il à me répéter ce que je sais déjà ?

         Pourquoi n’ai-je pas dormi de la nuit ? Suis resté tout ce temps au Dix Bis, avec Laurence, (qui est rentrée se coucher vers trois heures,) Reme, (rentrée une heure avant cette dernière,) Patrick D***, patron de ce bar, Patrick je ne sais plus comment, (un pédéraste d’une quarantaine d’années, cheveux longs, très bruns, main droite de seulement trois doigts, ce qui est très laid, tête d’Espagnol, et qui danse la sévillane avec beaucoup de passion,) enfin un certain Arthur, dont je ne sais pas le nom, qui vient de Bordeaux, pédéraste aussi, mais de cinquante ans au moins. Cet Arthur, ami des deux Patrick, en avait après moi : il ne pensait  qu’à m’attirer dans sa chambre d’hôtel, pour y faire ce qu’aiment y faire avec de plus jeunes gens les hommes de son espèce et de son âge. Ses vœux sont exaucés. C’était une relation assez triste : mais comment cela eût-il pu être autrement : il est court de bite et gras du bide !


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