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Journal - Jardin


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Août


J’entends à la radio que Marie Trintignant est morte. J’écris son nom sur cette page.

Vendredi 1er août 2003

Encore aujourd’hui, je me suis levé tôt, à cause du déménagement de ma soeur, auquel je voulais aider. Je n’en puis plus. Ces trois derniers jours, je n’ai pas dû dormir plus de sept heures. Ce soir, avec Laura et Laetitia, je me rends dans le nouvel appartement de Julie. Myriam et Laurence nous y rejoignent, ainsi qu’Elodie, une amie de ma sœur. C’est une sorte de pendaison de crémaillère improvisée, une petite fête intime. Myriam, Julie et moi, nous vidons une bouteille de vodka. Elodie et Laurence, plus raisonnables, une bouteille de rosé. Laetitia et Laura, quoique sans doute déjà habituées des beuveries, n’ont droit qu’au jus d’orange.

Samedi 2 août 2003

Journée passée autour de la piscine, à écrire un sonnet des Amours de Julien : « C’est près du grand bain bleu dont je suis si gourmand... » Curieusement, il n’y avait personne d’autre que moi au bord de l’eau. Toute la famille était restée à l’intérieur de la maison. Cela me convenait très bien.

Ce soir, dîner dans un restaurant, cette fois-ci, en famille. Mais cela se termine mal. A cause d’un petit différend entre elle et notre père, Laura s’est mise à pleurer, pudiquement, sans faire de bruit, et en baissant la tête. Pris de pitié, j’ai dit à Laetitia d’emmener ma sœur, afin qu’elle puisse pleurer plus à son aise, loin des regards indiscrets. Je ne connais pas la nature exacte du différend qui a causé ces larmes. J’étais là sans être là : je n’écoutais pas. Depuis assez longtemps, je ne participe plus aux conversations familiales. Mon père, ma mère et Julie parlent trop fort. Je refuse de hausser la voix pour m’introduire entre deux phrases. Trop longtemps, on m’a fait répéter ce que je venais de dire de façon pourtant très claire. Désormais, je ne répète plus rien, ce qui, lorsqu’on me le demande, ne manque pas de jeter un grand froid. Certains croient que je leur manque de respect, mais non, c’est eux ! Lorsque je parlais encore, mes propos étaient toujours déformés par les autres, on me prenait, on me volait la parole, alors que je n’avais pas encore fini de m’exprimer. On me reprochait d’avoir des idées scandaleuses, incohérentes, incompréhensibles, alors même qu’on ne m’avait pas laissé le temps de les exposer entièrement. On m’attribuait des idées qui n’étaient pas les miennes, simplement parce qu’on n’avait pas fait l’effort de les écouter, parce qu’on n’avait pas voulu les entendre, aveuglé qu’on était par celles qu’on me prêtait absurdement, impatient qu’on était de me prendre en défaut, de me remettre à ma place, prétendait-on, mais à une place qui, n’ayant jamais été faite pour moi, ne pouvait me recevoir qu’à la condition qu’on me déformât d’abord la pensée. On voulait me nier, m’écraser, me ratatiner, me faire fondre, me liquéfier, pour me faire entrer dans un moule trop petit pour moi. Et donc, à cause de cela, je ne parle plus. Enfin, je parle le moins possible, car j’y suis tout de même bien contraint parfois.

Dimanche 3 août 2003

J’écris encore un sonnet des Amours de Julien : « Nous venions de jouer à nous prendre en tenailles... » Le récit que j’essaie de faire, dans ces sonnets, de mes amours adolescentes, me vient dans le désordre. Ce sont les rimes qui me mènent. Des mots me viennent à l’esprit, que je veux faire rimer, et cela donne un sonnet. Par exemple, pour ce sonnet-ci, c’était le mot « bataille ». Plus exactement, je songeais aux cheveux en bataille de Julien. Puis j’ai pensé à nos fiançailles, qui sont un moment important  de notre histoire. Et ainsi de suite. J’ai en réserve, sur un petit carnet, des listes de mots que je veux mettre à la rime. Chaque page de ce carnet est un sonnet, un poème potentiel. Et pas seulement des Amours de Julien mais, plus largement, du Jardin d’Olivier, dont ces Amours sont une section.

Lundi 4 août 2003

Une certaine façon de parler, retenue, mesurée, pudique, neutre, déforme la réalité, entache la vérité qu’elle prétend exprimer. Ainsi, je lis dans une certaine revue que la mort de Marie Trintignant est la conséquence tragique d’une histoire d’amour-passion. Façon pudique et jolie, mais sans doute fausse, de dire que sa mort est, plus vraisemblablement, la conséquence du geste insensé d’un homme brutal et pris de boisson. Pendant des années, des amis, des membres de ma famille ont dit (quand il leur arrivait d’en parler, ce qui était très rare) que Hieronymus avait contaminé ma sœur du virus du Sida. Moi aussi, je parlais ainsi. Mais plus maintenant. Désormais, je dis, plutôt j'écris, la vérité : Hieronymus a empoisonné ma sœur. Je ne veux pas généraliser (ce serait injuste) mais certains cas de contamination par le virus du Sida ne sont pas de tragiques accidents de la vie mais bel et bien des empoisonnements, dus à la lâcheté, à la dissimulation de crapules comme Hieronymus.

Mardi 5 août 2003

Je ne sais pas exactement ce que c’est qu’écrire mais, souvent, il me semble que c’est le contraire de parler. Ou plutôt, que c’est une façon particulière de se taire. Celui qui écrit parce qu’il a quelque chose à dire, parce qu’il veut démontrer, convaincre, n’écrit pas vraiment. Ecrire une lettre, un essai, un article de journal, c’est parler. Au contraire, faire parler des personnages, dans un roman, pour le théâtre, c’est écrire. Et parler à soi-même.

Mercredi 6 août 2003

Enterrement de Marie Trintignant. Son père dit cette phrase : « Ne pleure pas celle que tu as perdu, mais réjouis-toi de l’avoir connue. » Puis il pleure. Souvent, quand un homme meurt, ceux qui restent ont de telles phrases, seulement parce qu’elles sont belles. Mais comment se réjouir ?  

Jeudi 7 août 2003

Départ de mon père, de ma sœur et de son amie. Comme après la tempête des fêtes de la Madeleine, le silence est écrasant. Je me sens dévasté.

 

Armandino m’envoie avec sa lettre, que je reçois aujourd’hui, des bonbons qu’il a fabriqués lui-même. Et un livre de Moravia : La Désobéissance.

Vendredi 8 août 2003

Un internaute a ce jugement sur les pages de ce site : style ampoulé ; contenu puéril. Pour ce qui est du style, je ne peux pas le contredire. Je me souviens encore du compliment plein d’ironie que me faisait souvent monsieur Orcival, mon professeur de grec : « Olivier, me disait-il, vous traduisez comme un père noble. »

 

Mais pourquoi suis-je donc encore si puéril à mon âge ? Car cet internaute a raison. Que de puérilité dans ces pages, encore que le mot me semble un peu cruel…Un début de réponse me vient en lisant le livre de Moravia qu’Armando m’a fait parvenir. « Luca, nous dit le narrateur de La Désobéissance, pensa que le monde, en la personne de sa mère, de son père, de ses professeurs, de ses camarades, le voulait bon fils, bon élève, bon camarade, bon garçon ; mais lui n’aimait ni le monde ni ces rôles qu’on voulait lui faire jouer, et il devait désobéir. » Comme Luca, je désobéis. Comme lui, je me suis rendu compte que l’on pouvait étendre sa désobéissance à une multitude de domaines, qu’elle pouvait porter jusque « sur le fait même de vivre. » Mon désoeuvrement, que me reprochait également cet internaute, s’explique par cette désobéissance extrême.

 

« C’était cela vivre, cela continuer à vivre : faire avec passion et ténacité des choses absurdes et insensées, pour lesquelles il était impossible de fournir la moindre justification et qui mettaient continuellement ceux qui les faisaient dans un état de servitude, de remords et d’hypocrisie. » Ces choses absurdes, insensées, mais que ceux qui ne désobéissent pas trouvent normales, naturelles, nécessaires même, ces choses-là, je ne les fais pas. Je ne gagne pas d’argent, je n’ai pas de biens, je ne fais à peu près rien de ce qu’il conviendrait que je fasse à mon âge. Celui dont la désobéissance porte jusque-là, jusque sur le fait même de vivre, se heurte donc à l’incompréhension, au refus des autres : « Tous sur le même plan, sa mère, son père, le professeur, la gouvernante, s’employaient à l’attirer dans la vie, à lui imposer la vie, à le compromettre avec la vie. »

 

Mais désobéir si systématiquement, c’est rester dans la peau d’un enfant. Ne pas faire ce qui s’impose, refuser les responsabilités, se dérober à son devoir, c’est refuser de grandir et, à force, c’est devenir puéril aux yeux des autres, aux yeux des adultes, de ceux qui obéissent. Désobéir, c'est puéril.

 

*

 

L’enfant, c’est celui qui ne parle pas. Non parce qu’il n’en est pas capable, mais parce qu’il n’en a pas le droit. (De même, on ne parle pas la bouche pleine. On le pourrait bien sûr, mais c’est interdit.) Selon la loi des obéissants, s’étant mis de lui-même dans la peau d’un enfant, celui qui désobéit doit se taire. Il lui est formellement interdit de proclamer sa désobéissance. Se vanter de refuser la vie, c’est aussi scandaleux, aussi monstrueux, qu’un enfant qui giflerait ses parents. Pour tout le monde, il est entendu que celui qui désobéit renonce à ses droits. Il est un inférieur et n’a  donc pas voix au chapitre. Mais pour celui qui désobéit, cela n’a rien d’entendu. Le désobéissant veut se faire entendre, sans se justifier. Il ne veut pas s’excuser, il ne veut pas se cacher, il ne veut pas marcher en baissant la tête. On le montre donc du doigt. Chaque jour, on me fait ressentir ma monstruosité. Par exemple, en me disant que je suis puéril. Cet adjectif péjoratif est une insulte comme une autre. Un jugement rapide, injuste, insuffisant. Je ne suis pas puéril mais péril. Péril pour les autres. Même le plus abruti des hommes a quelque vague conscience de tout ce qu’il y a de danger dans quelqu’un qui, comme moi, ne fait rien, ne veut rien, ne vit rien.

Lundi 11 août 2003

Sur la couverture d’une revue pour bonnes femmes (le « Elle » de cette semaine), je lis, à propos de la mort de Marie Trintignant, ce gros titre : « Impensable. Comment peut-on tuer quand on aime ? » Il faut comprendre : « Comment peut-on tuer quelqu’un qu’on aime. » Je ne vois pas ce qu’il y a d’impensable là-dedans. Chaque fois qu’il m’est arrivé, dans un moment de colère, de souhaiter la mort de quelqu’un, c’était de quelqu’un que j’aimais. (Sauf l’empoisonneur, mais cela ne compte pas – ou peut-être l’aimé-je malgré tout ?) Au fond, ce qui est vraiment insensé, c’est de tuer quelqu’un qu’on n’aime pas. Le soldat à la guerre, le voleur qui se fait surprendre, le bourreau, tuent des hommes qu’ils n’aiment pas. Ils tuent parce que c’est leur métier de tuer. N’est-ce pas là bien plus terrifiant que de tuer par accident, par égarement, par amour ou par folie ?

 

A l’intérieur de la revue, je trouve l’interview d’un certain Miguel Benasayag, psychanalyste et philosophe, nous dit-on dans cet ordre (et non pas philosophe et psychanalyste), à qui l’on demande de répondre à cette même question : « Comment peut-on tuer quand on aime ? » Et sans doute, à présent, que des milliers de femmes mais aussi d’hommes de France croient savoir comment cela se peut ! A la huitième question de la journaliste qui l’interroge (« Sommes-nous devant un cas ordinaire de violence conjugale ? »), Benasayag répond : « […] Nous sommes face à l’histoire banale d’une femme battue à mort. Bien sûr, nous pourrions verser dans le sensationnalisme : une actrice au registre décalé, qui peut-être a déjà joué cette scène au cinéma, et un chanteur en révolte [c’est moi qui souligne], leader d’un groupe appelé Noir Désir. […] » L’homme ne dit pas « un chanteur révolté », mais bien « un chanteur en révolte ». Cette façon de parler, loin d’être anodine, est de plus en plus répandue. Désormais, les hommes ne sont pas révoltés, mais « en révolte ». Ils ne connaissent pas la douleur, ils sont « en souffrance ». Ils ne sont pas condamnés par la maladie, ils sont « en fin de vie ». Et ainsi de suite. Dans ce nouveau langage, révolte, douleur, souffrance, agonie, sont uniformisés, aseptisé, dénaturés. A la fin, la réalité particulière de l’expérience de chacun, qui est toujours unique, est niée.

 

Benasayag, sans doute sans s’en rendre compte, insinue que les histoires des femmes battues sont toutes les mêmes. Mais il s’agit de vies, non d’histoires. Toutes les vies sont différentes, même si les récits qu’on en fait se ressemblent. « Ce qui s’est passé, dit-il, arrive de la même façon dans les HLM les plus sordides. Cet acte-là [celui des HLM] n’a pas été perpétré par quelqu’un de connu : il l’a été par une personne, n’importe laquelle, avec une histoire et une structure psychique qui l’ont conduit à ce que l’on sait. » Mais que cela soit arrivé « de la même façon » ne permet certainement pas de dire que l’acte a été commis par « une personne, n’importe laquelle », comme si cette personne n’avait pas d’identité, comme si elle était interchangeable avec une autre. C’est précisément parce que cette personne a « une histoire et une structure psychique » qui lui sont propres et « qui l’ont conduit à ce que l’on sait » qu’on ne peut pas dire : « n’importe laquelle ».  

 

La révolte dont Benasayag ne veut pas parler appartient à l’histoire du chanteur en cause et donc à celle de sa victime aussi. Sans doute même  cette révolte est-elle étroitement liée à la structure psychique du malheureux. Je ne veux pas dire qu’elle est à l’origine de tout – peut-être même n’y est-elle pour rien. Mais un individu n’est pas violent par nature. Il y a des causes à sa violence, et ces causes sont multiples, mêlées, et de niveaux différents : une saine révolte peut dégénérer, pourrir, se mêler à des pulsions plus brutales, s’amalgamer à de la jalousie, s’exacerber par l’effet de la boisson, comme je l’évoquais l’autre jour, et finalement rendre fou, détruire tout, transformer en bête. Même si cela ne dure qu’un instant, c’est assez pour tuer.

 

*

 

Evidemment, tout ce que dit Benasayag part d’un bon sentiment. Mais cela pue le lieu commun, la bonne façon de penser. Benasayag ne dit que ce qu’on s’attend à l’entendre dire. Il ne prend aucun risque. Il ne pense pas ; il répète. C’est assurément le psychanalyste qui parle dans cette interview, pas le philosophe.   

Mardi 12 août 2003

Je dîne dans un restaurant avec Myriam, Laurence, Matthieu et Julie. Puis nous allons au casino de Saint-Paul-lès-Dax. Je perds sottement mon argent à la roulette. (Un très joli croupier.) Nous finissons la nuit dans la piscine, avec le chant des oiseaux.    

Jeudi 14 août 2003

Julie m’apprend que Hieronymus, qu’elle continue de voir de temps en temps, n’a pas compris quelles étaient les raisons de mon esclandre du mois dernier (24 juillet), pendant les fêtes de la Madeleine. J’étais si soûl que je n’avais fait que l’insulter, sans penser à lui dire pourquoi je l’insultais. Ce garçon sans cervelle a cru que je prenais parti dans une affaire (leur séparation) qui, en effet, ne me regardait pas. « Ton frère, a-t-il dit à Julie, n’a pas à se mêler de nos histoires. » Pas un instant il ne s’est imaginé que tant de virulence m’était inspirée, ce qui tout de même était plus vraisemblable, par l’empoisonnement dont il s’est rendu coupable. Pourtant, j’ai bien vu, ce jour-là, au fond de ses yeux, qu’il avait compris. Qu’il avait compris que je parlais avec tellement de dégoût à l’empoisonneur de ma sœur, et non pas seulement au jeune homme qu’elle se décidait à quitter enfin. Mais dans le doute, je devrais peut-être lui écrire, dans une lettre ou un email, mes raisons profondes.

Lundi 18 août 2003

Dans un film diffusé aujourd’hui à la télévision (Un Moment de bonheur, Antoine Santana, 2001), une jeune fille trouve un emploi dans une usine, grâce à son père qui y travaille. Elle est assurée d’avoir la place. Mais tout de même, le jour où elle se présente, elle a ce dialogue avec la directrice du personnel (je cite de mémoire) :

 

– Que pensez vous pouvoir apporter à notre entreprise ?

Je sais pas…

– C’est franc, comme réponse ! Mais il faudra que vous répondiez un jour à cette question.

– J’ai besoin de travailler.

– C’est ce que nous vous donnons, du travail. Mais vous, que nous donnez-vous en échange ?

 

L’échange entre l’employeur et l’employé n’est plus si simple. Il ne s’agit plus seulement, pour l’employé, de travailler contre rémunération. Désormais, celui-ci est redevable du travail que son employeur lui donne. En échange, il doit se donner tout entier. Toute personne ayant les mêmes paroles que cette directrice du personnel devrait avoir sa tête au bout d’une pique.

A un autre moment du film, la même jeune fille a cette conversation avec une autre ouvrière de l’usine, une ancienne :

 

– Tu verras, on s’y fait.

– A quoi ?

– Au travail. Après, on pense autrement.

 

Moi, je ne veux pas penser autrement. Je n’en ai pas besoin. Je pense déjà autrement, puisque je ne pense pas comme les autres. Pour le personnage de la vieille ouvrière, penser autrement, c’est renoncer à sa propre pensée, et accepter de penser comme les autres, comme tout le monde. Mais penser, c’est précisément penser autrement. Yourcenar : « A chaque époque, il est des gens qui ne pensent pas comme tout le monde, c’est-à-dire qui ne pensent pas comme ceux qui ne pensent pas. »

Mardi 19 août 2003.

Ce qu’il y a de vraiment détestable chez ce chien de Hieronymus, c’est qu’on ne peut pas le détester vraiment. Au fond, c’est un pauvre type. Et par quelque endroit, il me ressemble. Comme moi, il est lâche et refuse de se regarder en face. Il n’a pas envie de voir quel homme il est vraiment. C’est à cause de cette ressemblance, bien plus que de sa culpabilité, que je le hais. Mais en vérité, il est plus à plaindre qu’à condamner. Après tout, comme beaucoup de coupables, il est une ancienne victime.

Mercredi 20 août 2003.

Matthieu m’avait invité à dîner chez Emmanuel, son amoureux. Il y avait aussi Nathalie, une amie de ce dernier, que je n’avais pas vue depuis longtemps. Tout à coup, celle-ci passe sa main dans mes cheveux et, me regardant comme si j’étais un bouquet de fleurs mal arrangées, elle me dit qu’elle n’aime pas ma nouvelle coiffure, mais alors pas du tout. Et d’ajouter : « Surtout ne te vexe pas, mais il fallait que je le dise. Je ne t’ai pas vexé, hein ? » Que pouvais-je répondre ? En disant que si, j’aurais plombé l’ambiance et serais encore passé pour un rabat-joie. « Mais non, voyons, ça ne me gêne pas. » Et je souris, comme un pauvre con. Un peu plus tard, Emmanuel me dit que j’ai quand même moins de boutons que pendant les fêtes de la Madeleine. « C’était vraiment affreux, t’en avais partout. » Je suis resté sans voix. Je ne comprends plus rien. Les gens me parlent de mes cheveux, de mes boutons, comme si je n’étais pas là. Ils me disent que je suis moche, comme si c’était naturel de dire en face une chose pareille.  

Vendredi 22 août 2003

Sur le conseil d’un internaute rencontré récemment, un garçon visiblement plus intelligent et plus cultivé que moi (mais ils est vrai que, n’en déplaise à ceux qui, pour se rassurer, prétendent le contraire, intelligence et culture vont souvent de pair), j’achève la lecture de Saga, roman de Tonino Benaquista. Entre autres sujets abordés, celui de la vengeance. Il est déjà si jouissif d’en lire le récit qu’une véritable vengeance doit procurer un bien grand plaisir à celui qui l’accomplit ! Pendant toute ma lecture, je n’attendais que ce moment où les méchants allaient enfin payer. Et ce moment arrive bel et bien. Un pur fantasme, car il faut bien admettre que jamais, dans la réalité, jamais le faible ne se venge, et jamais le puissant n’est inquiété. Mais c’est ce qu’il y a de merveilleux dans la fiction, l’autre grand sujet du livre : par elle, tout est possible, même l’impossible.

 

Souvent, dans les livres que je lis, dans les romans que je lis, veux-je dire, je m’attache plus particulièrement à un personnage, seulement parce que je trouve qu’il me ressemble. Dans Saga, c’était Tristan. Le frère d’un personnage important du livre. Une maladie l’empêche de se mouvoir librement plus d’à peine quelques instants par jour. La plupart du temps, il reste affalé sur un canapé, à regarder la vie, le monde à travers la télévision. C’est une sorte de dauphin échoué sur la plage. Il est timide, silencieux, un peu comme un animal domestique. Ou plutôt comme un animal empaillé. Bref, il est là sans être là. Puis un jour, il se met à parler, il intervient dans une conversation. Et Benaquista a ces mots : « De la vie, il y en a plein, dans ce corps immobile. Ça coule comme de la lave. Il a beau nous regarder par en dessous comme un conspirateur, il a beau parler du fond de la gorge, il a du mal à maîtriser le volcan qui gronde dans ses tripes. » Curieusement, on peut être plein de vie et rester comme sans vie. Son corps empêche Tristan de vivre. Moi c’est autre chose, mais je ne sais pas quoi.

Dimanche 24 août 2003

Thomas ne croit pas les autres disciples de Jésus, lorsqu’ils lui disent (Jn 20:25) : « Nous avons vu le Seigneur. » Il a besoin de voir pour croire. Huit jours plus tard, Jésus se montre à nouveau et lui dit (Jn 20:29) : « Parce que tu m’as vu, tu as cru ; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru. » Il faut comprendre par là que la foi ne devra pas être fondée sur ce que l’on voit soi-même mais sur ce que d’autres avant soi ont vu, sur leur témoignage. Les chrétiens fonderont leur foi sur le témoignage que constituent les évangiles.

 

Cependant, je ne puis m’empêcher de penser que Jean, regardant son propre texte, nous dit que ce qui est important, ce n’est pas tant la réalité des signes qu’il rapporte que le sens qu’il leur donne ; que la parole compte plus que les faits, que l’esprit l’emporte sur la lettre.

Lundi 25 août 2003

Il n’est pas rare que des amis, pour me faire croire en la véracité d’une chose incroyable, me disent ces simples mots : « Je l’ai vu de mes yeux ! » Comme si c’était une preuve suffisante ! « Je t’assure, Olivier, que j’ai vu ce rebouteux guérir le zona de mon frère en le portant sur son dos ! Je l’ai vu de mes yeux ! » « J’ai vu de mes yeux ce sourcier trouver de l’eau en plein milieu de mon jardin. » « Mais puisque je te dis que je les ai vus, ces phénomènes étranges, de mes propres yeux ! »

 

Il faut être bien sûr de soi pour croire si vite à ce que l’on voit, bien arrogant pour donner à d’autres son témoignage pour preuve. Mais au fond, qu’ont-ils vu, mes amis ? L’un, son frère sur le dos d’un rebouteux ; l’autre, un sourcier dans son jardin. Qu’il y ait eu de l’eau dans ce jardin, que ce frère ait fini par guérir de son zona ne prouve rien.

 

Il n’est pas toujours bon de se fier à ce qu’on voit. Sinon, l’on croirait, pour le voir tous les jours, que le soleil tourne autour de la Terre et que la Terre est aussi plate qu’une galette. Lorsque je vois un homme sourire, je ne me mets pas à croire qu’il est heureux. Qui sait s’il ne dissimule pas son malheur derrière un sourire ?

Mardi 26 août 2003

J’étais en train de lire au bord de la piscine. Le soleil se couchait quand, tout à coup, un moineau se pose dans la flaque où vient boire d’habitude l’écureuil. Sans bouger, je le regarde faire. Le petit oiseau boit puis, au lieu de repartir, s’approche de moi, et se perche finalement sur la branche d’un arbuste, juste derrière le transat où je suis. Très lentement, je me lève et marche vers le moineau. Il a le soleil dans les yeux et ne me voit pas. Jusqu’au dernier moment, j’ai cru que j’allais le toucher, mais il s’est envolé. 

Mercredi 27 août 2003

Je me comparais l’autre jour à un cafard dans la cuisine, à un rat dans la cave. Mais ma mère a des images plus triviales : pour elle, je suis « un véritable morpion. » Oui : un morpion accroché à la toison graisseuse de sa misérable existence, avec quelques peaux mortes pour toute nourriture. Et cette folle se gratte, se gratte, se gratte encore, frénétiquement, jusqu’à se faire saigner, comme si cela pouvait la débarrasser de moi. Ignore-t-elle que ça ne part pas comme ça ? N’a-t-elle donc jamais eu de morpions ? Elle n’a pas assez baisé dans sa vie pour en attraper même un seul ! C’était le genre de femme à n’attraper que des enfants !

Vendredi 29 août 2003

Souvent, vers le petit matin, quand je suis enfin couché dans mon lit, de noires pensées me traversent et m’empêchent de trouver le sommeil. Je m’imagine mort, dans ce lit même où je cherche à dormir. D’énormes araignées me courent sur le corps et, malgré la peur que j’en ai, je ne bouge pas, parce que je suis mort. Ou bien je me vois dehors, couché sur un transat. Des lézards s’installent sur moi comme sur une pierre et un oiseau vient me manger les yeux. D’autres fois, je suis en train de nager sous l’eau, et le petit serpent d’or que je porte au poignet s’accroche à la grille de la bonde, au fond de la piscine. Je ne réussis pas à me décrocher et me noie. Ensuite, curieusement, mon corps sans vie se décroche et remonte à la surface. Je me dis alors que je pourrais flotter une ou deux heures encore avant qu’on me découvre.

 

Ces pensées, qui sont d’un enfant, je m’en rends bien compte, me viennent aussi dans la journée. Il suffit que j’entende un avion voler dans le ciel pour que je m’imagine à l’intérieur. L’avion explose et je me mets à brûler. Ma peau fond, mes lèvres se collent et je ne peux pas crier. Mais le plus souvent, c’est pendant que je mange que j’ai ces étranges pensées. Je me dis que je pourrais m’étouffer à tout moment avec un bout de viande. Si quelqu’un est assis près de moi, je l’imagine en train de me faire un trou dans la gorge pour m’aider à respirer et, immanquablement, je me demande si c’est la suffocation ou le trou dans la gorge qui fait le plus souffrir.

 

Maintenant que j’y pense, il ne se passe pas un jour, pas une nuit, sans qu’il me vienne à l’esprit de ces sinistres images. Il faudrait que j’en fasse une liste.

Samedi 30 août 2003

Dans un documentaire sur la vie dans un collège, diffusé ce soir à la télévision, un garçon, coupable d’avoir frappé son professeur, comparaît devant le conseil de discipline. La sanction tombe : l’élève est définitivement exclu de l’établissement. Je n’en reviens pas qu’une telle condamnation existe encore. Dans la petite cité qu’est un collège, la peine de mort n’a pas été abolie. On condamne des enfants à l’exil, sans espoir de retour, ce qui, symboliquement, revient à une exécution. L’exilé est un mort encore en vie. On tranche tous les liens qu’il avait avec d’autres, on l’efface littéralement de la cité, comme si on le tuait. Je ne vois pas en quoi pareille sanction peut être éducative, comme le prétendent certains !

 

Au collège, deux grands corps s’affrontent : les élèves et les adultes. Et certains voudraient nous faire croire que le conseil de discipline, où siège une écrasante majorité d’adultes, est une occasion, pour l’élève qui comparaît devant lui, d’apprendre ce que c’est que la justice ! Mais le juge est aussi la partie ! Non, ce tribunal d’exception, aux sentences expéditives, est, pour les malchanceux y comparaissant, une école d’injustice.


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