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Journal - Jardin


 

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Décembre

 


Lundi 1er décembre

 

Wer reitet so spät durch Nacht und Wind ?

Es ist der Vater mit seinem Kind ;

Er hat den Knaben wohl in dem Arm,

Er fasst ihn sicher, er hält ihn warm. –

 

Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht ?

Siehst, Vater, du den Erlkönig nicht?

Den Erlenkönig mit Kron’ und Schweif ? –

Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif. –

 

« Du liebes Kind, komm, geh mit mir !

Gar schöne Spiele spiel’ ich mit dir ;

Manch’ bunte Blumen sind an dem Strand ;

Meine Mutter hat manch’ gülden Gewand. »

 

Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,

Was Erlenkönig mir leise verspricht ?

Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind !

In dürren Blättern säuselt der Wind. –

 

« Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn ?

Meine Töchter sollen dich  warten schön ;

Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn

Und wiegen und tanzen und singen dich ein. »

 

Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort

Erlkönigs Töchter am düstern Ort ?

Mein Sohn, mein Sohn, ich seh’ es genau ;

Es scheinen die alten Weiden so grau.

 

« Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt ;

Und bist du nicht willig, so brauch’ ich Gewalt. » –

– Mein Vater, mein Vater, jetzt fasst er mich an !

Erlkönig hat mir ein Leids getan !

 

Dem Vater grauset’s, er reitet geschwind,

Er hält in Armen das ächzende Kind,

Erreicht den Hof mit Mühe und Not .

In seinen Armen das Kind war tot.

 

        Vu cette très belle scène, hier soir, dans Le souffle au cœur (Louis Malle, 1971) : Autour d’un feu de camp, deux enfants jouent Le roi des Aulnes. L’enfant qui fait le père tient l’autre enfant son fils dans les bras. Au moment de mourir, l’enfant se serre tout contre l’autre. Ils vont presque s’embrasser. Mais il n’y a pas de baiser. Seulement l’émotion, les regards, le trouble.

Mercredi 3 décembre

 

Tuerie. Garder à Julien son véritable nom dans le journal d’Edouard. L’appeler Jean Sauveur dans le faux, ombre des deux, John et Julien.

Samedi 6 décembre 2003

 

            Julie nous donne Yoda, son chat, qui ne s’acclimate pas à la vie en appartement.

 

Yoda.

Mercredi 10 décembre 2003

 

        Aujourd’hui, dernière épreuve (d’ailleurs complètement ratée) de mon concours. Résultats demain ou après-demain. Vu ma prestation de ce matin, je ne me fais plus guère d’illusion.  

Me voici enfin rendu à moi. Mais je n’y suis pas encore… C’est toujours difficile de se retrouver totalement, ça prend du temps. J’ai l’impression que Tuerie est déjà très loin. Il va falloir que je me fasse violence pour y revenir, et vite.

Jeudi 11 décembre 2003

 

        Tout de même : cette idée, qui m’est venue pendant mon concours, dont une partie des oraux se déroulait dans un lycée : Edouard, le narrateur de mon livre, qui passe un concours lui aussi (décidément, il fait tout comme moi), est saisi d’une grande angoisse à l’idée de retourner dans son ancienne école, où se déroulent certaines de ses épreuves. Angoisse liée au souvenir de Julien, qu’il a connu lycéen. Puis cette autre angoisse, beaucoup plus insensée : et s’il se passait quelque chose de terrible dans ce lycée, comme dans Elephant ? La confusion commence à se faire dans l’esprit d’Edouard. Il perd peu à peu la raison. (Peut-être.)

        Et si c’était Edouard qui, des années après, décidait de passer à l’acte, enfin, et de tuer les élèves de son lycée, comme il l’avait si souvent rêvé adolescent ? (Il faudra y réfléchir…)

 

*

 

A Bigger Splash.

 

        Ce soir, sur Arte : A Bigger Splash, film de Jack Hazan, avec et sur David Hockney. Malgré le titre, c’est autour de la genèse d’un autre tableau, Portrait Of an Artist, qu’est construit le film. On y voit Hockney concevant, commençant, abandonnant, puis reprenant et terminant son tableau.

        Dans un site Internet consacré à Hockney, je lis à propos de Portrait Of an Artist : « La fusion de l’art et de la vie est le rêve d’un esthète, pas celui d’un artiste. On vit pour l’art ou on jouit de la vie, on est dans le tableau ou au bord de la piscine, c’est ce que dit Hockney, mettant la dernière touche au Portrait d’un artiste. » Mais l’ensemble de l’article d’où j’extrais cette phrase est si confus qu’on hésite à comprendre si l’auteur entend que l’artiste est dans la piscine ou s’il veut dire qu’il est au bord.

        Pour moi, cela ne fait aucun doute. L’artiste est au bord de la piscine, au bord de la vie. Celui qui est dans la vie, qui en jouit, c’est le baigneur… La piscine est un tableau dans le tableau. Etre dans la vie se confond avec être dans le tableau, puisque c’est la vie que représente l’artiste.

Il suffit de regarder son vêtement, pour se convaincre que l’artiste n’est pas dans la vie, mais à côté : porte-t-on une veste quand on est au bord d’une piscine ? C’est d’ailleurs une photo du jeune Peter Schlesinger (qui « souhaite devenir artiste (ibid.) ») regardant le sol et non une piscine qui sert de modèle à la figure représentée au bord du bassin.

Le plus frappant, dans ce tableau, c’est qu’on ne peut s’empêcher de penser que le jeune homme regarde dans la piscine comme dans un miroir. Le nageur devient alors un autre lui, c’est-à-dire que le jeune homme au bord de la piscine se trouve également dans la piscine. Il faut comprendre par là que la jouissance de l’artiste n’est pas dans la vie, mais dans la représentation de la vie, dans la représentation de la jouissance. Nous avons sous les yeux le portrait d’un artiste regardant son portrait.

 

Portrait Of an Artist.

Vendredi 12 décembre 2003

 

        Je m’en doutais : je ne suis pas reçu à mon concours.

Samedi 13 novembre 2003

 

        Fin de soirée passée avec Laurence, Myriam et Julie, dans un bar très enfumé, comme d’habitude, et très bruyant. Une fois de plus, ma sœur nous raconte le sale comportement qu’ont avec elle certaines personnes informées de sa séropositivité… A vrai dire, presque tout le monde est au courant désormais, Julie et moi ayant laissé beaucoup entendre à ce sujet, dans l’espoir de faire du tort à ce chien de Hieronymus, son empoisonneur. Il me semble que ces récits qu’elle nous fait des mauvais comportements qu’ont parfois les gens avec elle sont de plus en plus fréquents. Peu à peu, cela me donne l’impression que tout le monde autour de nous est, potentiellement, capable de tels comportements. Cela me  remplit d’une haine peu commune, une sale haine difficile à évacuer, parce qu’elle n’est tournée contre personne en particulier : j’ai certes pu souhaiter la mort de cette vermine de Hieronymus, mais je ne peux tout de même pas souhaiter la mort de tout le monde… Cela reviendrait à souhaiter un génocide : l’extermination de tous les cons, au sens large, c’est-à-dire de l’espèce humaine.

        Aujourd’hui, Julie nous raconte qu’un certain vendeur, appelons-le X, (il travaille dans une boutique que nous fréquentons régulièrement elle et moi) l’a prise à partie l’autre soir, dans une discothèque… Il se trouve que ce X connaît vaguement Frédéric, l’actuel petit ami de ma sœur. Sous prétexte qu’il se faisait du souci pour la santé de ce dernier, X a demandé à Julie de le quitter, parce qu’il était évident que Frédéric ne pourrait pas faire sa vie avec elle, et que toute cette histoire avait quelque chose de malsain. Comme si Frédéric n’était pas majeur et vacciné, si j’ose dire.

        Que ferai-je, la prochaine fois que j’irai dans cette boutique, et que ce con d’Arabe me fera de ses grands sourires, pendant que je regarderai les vêtements exposés pour la vente ? Car il se trouve que X est un Arabe… Je sais, cela n’a rien à voir, mais qu’il soit arabe rend l’insulte tellement plus facile… Un Arabe, on peut le traiter de melon, de bougnoule, on peut le menacer de ratonnade. Tout de suite, l’insulte a plus de poids, la menace est comme plus tangible… Pendant tout le récit de ma sœur, j’avais de ces vilains mots qui me venaient à l’esprit, naturellement même, et qui me faisaient beaucoup de bien. Suis-je donc un raciste, finalement ?

        Pauvre Julie. Comment fait-elle ? A sa place, je n’oserais plus sortir de chez moi. Je ne supporterais pas les regards faussement amicaux, atrocement compatissants de tous ces gens qui se diraient à l’intérieur : « surtout, ne t’approche pas des miens » ; et qui même me le diraient parfois directement. 

Dimanche 14 décembre 2003

 

        Arrestation de Saddam Hussein.

Lundi 15 décembre 2003

 

 

 

*

 

        Dans le blogue d’un certain Alexandre publié sur Gayattitude, je lis cette jolie petite phrase, presque un aphorisme : « Si l’on ne se plante pas, comment peut-on pousser ? » Comprendre que c’est en se trompant qu’on apprend et se forme. Ce qui est d’ailleurs une erreur en soi. Rarement les erreurs du passé servent de leçon pour l’avenir. Au contraire, les hommes reproduisent souvent leurs erreurs. Au mieux, ils en font d’autres, différentes, nouvelles. Il n’y a pas de repères, peu de mémoire. Nous sommes des déracinés.

Mardi 16 décembre 2003

 

Boule de Noël.

 

        Sapin de Noël. Boules, guirlandes, lumières clignotantes, odeur de résine. Je ne sais pas pourquoi, mais j’y tiens. Noël n’est pas qu’une fête chrétienne. C’est, par excellence, me semble-t-il, du moins dans ce pays, la fête religieuse de tous ceux qui n’ont pas de religion. Particulièrement des petits enfants, qui sont encore trop jeunes pour cet opium qui pourrit tout. A Noël, on se sent vaguement relié aux autres. Par une espèce d’indéfectible fidélité que nous gardons à notre enfance, par nostalgie, nous fêtons tous Noël. C’est une forme de foi. C’est peut-être même la foi sous sa forme la plus pure, c’est-à-dire la plus simple : la foi des simples, justement, des premiers chrétiens, la foi des enfants. L’homme est fait pour croire, non pour savoir. Dès qu’on ne croit plus au père Noël, on est devenu grand. C’est le début du malheur.

 

Sapin de Noël.

Mercredi 17 décembre 2003

 

        Vraisemblablement, il y aura trois parties dans Tuerie : 1/ Tuerie, 2/ Tuerie. Journal d’Edouard, 3/ Tuerie. Journal d’Edouard. Blogue. Dans les trois parties, le roman qu’écrit Edouard suit son cours. La deuxième partie est augmentée du journal d’Edouard. Et la troisième partie d’un autre journal, ayant la forme d’un blogue, qui ne sera pas d’Edouard, mais d’un autre personnage, que je ne me représente pas encore très bien, mais qui sera peut-être Jean Sauveur ou bien quelqu’un qui le connaît ou qui l’observe.

Les trois éléments constitutifs du livre sont des journaux. Le premier journal, je l’ai déjà dit, est un livre écrit au jour le jour, dans lequel Edouard se souvient de toutes les fois où la pensée lui est venue de tuer quelqu’un. Le second est le véritable journal d’Edouard, dans lequel, entre autres choses, il fait la relation du travail de son livre. Le troisième est un blogue, ce qui permettrait de faire entrer directement dans mon livre la connerie des gens, grâce aux commentaires qu’ils laisseraient, comme on voit souvent dans ce type de journaux.

Il est important que l’auteur du blogue ne soit pas Edouard. Ce troisième journal est en quelque sorte la troisième dimension du livre, celle qui permet la profondeur, qui permet de voir derrière, au-delà, en particulier, au-delà d’Edouard, qui va très sûrement mourir, ou disons, disparaître. C’est dans le blogue, par déduction, qu’on devine ce qui se sera passé : une tuerie dans le lycée de l’auteur du blogue, ancien lycée d’Edouard, dans lequel ce dernier est retourné, pour passer les épreuves d’un concours, etc. Qu’il soit l’auteur ou simplement une victime de la tuerie, on ne peut évidemment pas l’apprendre dans son journal, puisque Edouard « disparaît » lors de cette tuerie.

Jeudi 18 décembre 2003

 

        Je reçois aujourd’hui mes notes à ce concours que j’ai raté. Français : 18.5 ; Tableau numérique : 15.5 ; Entretien : 10 ; Bureautique : 12 ; Droit public : 13 et Finances publiques : 7. Je ne m’en étais pas trop mal sorti, au bout du compte, abstraction faite de la dernière épreuve, évidemment.

 

*

 

        Donner un nom à l’auteur du blogue, qui ne sera donc pas Jean Sauveur, mais un autre lycéen, amoureux de lui et n’osant pas déclarer sa flamme. La tuerie qui se produira dans leur lycée, à la fin du livre, sera l’occasion qui les fera se rapprocher.

        L’auteur du blogue est sans doute un double d’Edouard (comme Jean est un double de Julien), ou plutôt, c’est un Edouard encore tout jeune, et donc toujours plein de nombreux avenirs possibles. L’auteur du blogue est un Edouard qui finit bien, sans doute d’ailleurs grâce à l’Edouard qui finit mal, puisque c’est à cause de ce dernier, qui provoquera la tuerie, que les deux lycéens se rencontrent. Il est essentiel que le livre se termine par un commencement (le début d’une histoire d’amour), comme Elephant se termine par un ciel dégagé. Au fond, il sera sûrement beaucoup question de salut.

        Edouard et l’auteur du blogue ont tous les deux une grande passion pour le film de Gus Van Sant. Le plus jeune est frappé par la ressemblance qu’il y a entre Jean Sauveur et John Mcfarland.

        Sans doute qu’Edouard écrira quelques commentaires dans le blogue du lycéen. Peut-être même qu’il entretiendra une correspondance avec lui (pas sûr). On pourrait croire un temps qu’Edouard et l’auteur du blogue sont destinés à se rencontrer… De même qu’on pourrait peut-être penser que l’auteur du blogue projette de tuer réellement, lui aussi.

        Points communs entre Edouard et l’auteur du blogue : passion pour Elephant. Tous les deux sont des diaristes. Tous les deux veulent écrire (plus qu’un simple journal). Désir de tuer. Sûrement d’autres encore…

Vendredi 19 décembre 2003

 

        J’hésite à donner mon propre nom à l’auteur du blogue… Et je me demande si Edouard ne devrait pas se donner le même nom dans Tuerie. Il y a certaines choses que je ne pourrais pas penser ni dire si je ne m’appelais pas Olivier. J’ai souvent l’impression que tout moi peut s’expliquer par ces deux seules causes : mon nom d’arbre et le jour des morts… Mon véritable père, c’est mon nom ; ma véritable mère : ma date de naissance…

 

*

 

Samedi 20 décembre 2003

 

        Je crois que je vais adopter dans le blogue le même ton naïf que dans Les doigts dans le nez, la nouvelle d’où était sorti De la bouche des enfants, un des romans que je n’ai pas écrits. Déjà dans cette nouvelle, c’était un lycéen qui parlait, dans une espèce de journal non écrit, intérieur. Et pendant toute la première moitié du texte, comme l’auteur du blogue, le narrateur épiait un autre élève de son lycée, dont il était amoureux. Pourquoi, même, ne reprendrais-je pas carrément la petite histoire qui se jouait dans Les doigts dans le nez ? Mais alors Jean Sauveur, l’élève épié, ne serait plus un garçon aimé de tous ses camarades (comme John McFarland dans Elephant), puisque dans Les doigts dans le nez, celui dont il prendrait la place était très souvent maltraité par les autres élèves.

        Je me rends compte que Tuerie n’est qu’un grand collage de plusieurs choses déjà écrites. D’une certaine façon, je triche, et rien qu’avec les morceaux de ce journal que je réutiliserai dans le journal d’Edouard, les 100 pages dont je parlais l’autre jour, à partir desquelles on dit habituellement qu’un livre existe, sont dépassées depuis longtemps… Mais pour l’instant, à strictement parler, je n’ai toujours pas atteint le nombre fatidique.

 

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        Mon Dieu ! Que la lecture de ce journal doit être ennuyeuse… Je plains les rares visiteurs de ce site et remercie ceux qui reviennent…

Dimanche 21 décembre 2003

 

        Je relis Les doigts dans le nez, et non, je ne peux pas en reprendre tel quel le contenu. Chaque fois que je relis d’anciens textes, je suis toujours très frappé de leur imperfection, de leur médiocrité, souvent même de leur puérilité ! De la bouche des enfants n’est qu’une grande chose informe et puérile. Mais qui sait ? Un jour peut-être…

        J’ai prévu de publier sur ce site, d’ici le milieu du mois prochain, une partie des fragments de tous ces « livres que je n’ai pas écrits », comme je les appelle, dont la liste se trouve sur cette page. Et je commence aujourd’hui par Les doigts dans le nez.

Mardi 23 décembre 2003

 

        J’ai rêvé de Galouse cette nuit. Je marchais dans une rue très fréquentée, avec une fille à côté de moi, peut-être ma sœur. Nous passons devant un restaurant, et la personne avec moi attire mon attention sur une des clientes qui se trouvent à l’intérieur. Je reconnais K***, une ancienne amie à nous, qui était particulièrement sotte, dyslexique et maladivement jalouse. Je me contente de dire : « Tiens ! C’est K*** », et affecte de poursuivre mon chemin. Mais celle qui m’accompagne me retient par le bras et dit : « Mais t’as pas vu qui est avec elle ? » Je regarde une seconde fois, et reconnais alors Gaëlle, qui nous reconnaît, elle aussi, et qui pâlit déjà.

        J’entre, marche en direction de sa table, d’un pas décidé, d’un pas menaçant, puis je saisis Galouse par le col de son vêtement et tire de toutes mes forces. Elle s’agrippe à sa chaise, qui glisse donc avec grand bruit, en bousculant les tables et renversant les chaises autour.

        Un garçon du restaurant vient à sa rescousse, m’attrape et me jette dans la rue, comme si j’étais un malpropre. Le sentiment d’impuissance que je ressens alors est épouvantable. Aux yeux de tous les témoins, c’est moi qui suis coupable, parce que j’ai agressé une fille qui ne faisait apparemment de mal à personne. Mais s’ils croient cela, c’est parce qu’ils ne la connaissent pas, parce qu’ils ne savent pas tout. Moi je sais qu’elle est bien plus coupable qu’elle en a l’air. Moi je sais qu’en douce, en secret, et toujours en sauvant les apparences, elle a fait bien plus de mal que moi. Mais ceux qui sauvent les apparences s’en sortent toujours. Tandis que ceux qui dénoncent quelqu’un qui se dissimule derrière ce qui paraît ont toujours l’air de menteurs, de coupables. C’est une injustice absolue, contre laquelle on ne peut rien.

        Je rêve souvent de Galouse et de Hieronymus… Ils viennent jusque dans mes rêves me jeter à la face leur insupportable impunité.

        Ce n’est pas normal. Je ne devrais plus avoir de telles pensées. Même Julie ne les a plus, ces pensées. Et sans doute que les coupables aussi ont déjà tout oublié. Je ne comprends pas.

 

*

 

        Le souffle au cœur de Coccymèle s’est aggravé. Elle a fait un œdème pulmonaire.

Jeudi 25 décembre 2003

 

        « On est accablé du sujet de sa vie entière dès qu’on vit seul. On en est abruti. Pour s’en débarrasser on essaye d’en badigeonner tous les gens qui viennent vous voir et ça les embête. Etre seul c’est s’entraîner à la mort. ‘‘Il faudra mourir, que je lui dis encore, plus copieusement qu’un chien et on mettra mille minutes à crever et chaque minute sera neuve quand même et bordée d’assez d’angoisse pour vous faire oublier mille fois tout ce qu’on aurait pu avoir de plaisir à faire l’amour pendant mille ans auparavant… Le bonheur sur terre ça serait de mourir avec plaisir, dans du plaisir… Le reste c’est rien du tout, c’est de la peur qu’on n’ose pas avouer, c’est de l’art.’’ » (Voyage au bout de la nuit)

 

*

 

        Dans le journal intime de Raphaël Juldé, je lis, à la date du 22 décembre : « […] Pour moi, la question se règle d’elle-même : le journal doit être un exercice littéraire, un laboratoire – donc l’écriture y tient un rôle primordial, autant que les événements à raconter. »

        Un laboratoire, c’est ce que devient mon propre journal, depuis un mois ou deux. J’y conçois, peu à peu, laborieusement, un roman. Et depuis plus longtemps encore, depuis peut-être même avant sa publication, si l’on considère que j’y puiserai des textes, certes à récrire parfois, que je mettrai dans ce roman. 

        J’ai découvert ce Raphaël Juldé sur le site de la revue « Cancer ! », où un lien mène à son journal. Lui aussi, il écrit un roman, avec apparemment plus de volonté, plus de détermination que moi. C’est un passionné de Céline.

Je devrais créer une page où mettre des liens conduisant à mes sites préférés.

 

*

 

        Coccymèle va mieux.

Vendredi 26 décembre 2003

 

Phobie sociale ou trouble de la personnalité évitante ?

 

        Depuis que Julie a mis un nom sur le mal qui nous est commun, elle se sent beaucoup mieux, me dit-elle. Le fait que son mal soit identifié, et surtout reconnu, (reconnu par les autres), serait un très grand soulagement pour elle. Quant à moi, je dirais plutôt que le fait que son mal soit identifié lui permettant de se soigner, il est on ne peut plus normal qu’elle se sente mieux ! Cela n’a sans doute rien à voir avec le nom. La preuve en est que moi, je ne me sens absolument pas mieux, même en sachant désormais comment s’appelle notre maladie. (Je ne suis d’ailleurs pas certain qu’on puisse appeler ce mal une maladie…)

        Donc, depuis que ma sœur a mis un nom sur notre mal, disais-je, elle se sent beaucoup mieux. Mais moi, depuis que je connais ce nom, j’ai fait quelques recherches, évidemment, et finalement, je suis tombé sur un autre nom, désignant un second mal, assez voisin du premier, il est vrai, et depuis, je ne sais plus si c’est, comme le croient son psychiatre et ma sœur, de phobie sociale que je souffre, ou bien d’un trouble de la personnalité évitante… Mais ce dont je suis absolument certain, c’est que je souffre bel et bien de l’un de ces deux troubles. Savoir lequel exactement, c’est un métier ! Le métier des psychiatres, en l’occurrence. Et c’est d’ailleurs sûrement parce que c’était son métier que celui que j’ai consulté pendant tant d’années n’a jamais diagnostiqué chez moi ni l’un ni l’autre de ces troubles ! Pour lui, tous mes problèmes venaient du fait que je n’acceptais pas d’être homosexuel. Alors que c’était uniquement ma « différence » que j’avais tant de mal à accepter, une différence qu’il m’est certes encore aujourd’hui très difficile de définir, mais que j’associe tout de même bien plus à mon impérieux besoin d’écrire qu’à de vagues désirs sexuels. Etrange incompétence de ce psychiatre, qui passe pourtant pour un des meilleurs de cette ville. Alors que celui de ma sœur, dont je n’avais jusqu’alors jamais entendu parler, a su diagnostiquer en moi ce qu’il estime être une phobie sociale sans jamais me rencontrer, mais uniquement à partir du témoignage de Julie…

        Tout de même, je dois être honnête. Si mon psychiatre n’a jamais su diagnostiquer l’un ou l’autre de ces troubles, j’y suis probablement pour quelque chose… Sans doute que je ne lui ai jamais rien dit qui fût susceptible de l’orienter dans cette direction. Je lui parlais presque exclusivement de ma vie intérieure, et encore, d’un certain aspect de ma vie intérieure (à savoir : l’écrivain que je croyais être, bien différent de celui que je suis devenu). Mais je ne lui parlais jamais vraiment de moi, et moins encore de ma vie sociale. Au bout du compte, je ne crois pas lui avoir jamais rien dit qui comptait réellement…

Au fond, j’ai commencé à le consulter trop jeune. Dès le début, je n’ai vu en lui qu’un adulte, c’est-à-dire une personne à qui j’avais bien plus de choses à cacher qu’à révéler. Et quand j’ai eu grandi, c’était trop tard, j’avais pris la mauvaise habitude de lui dissimuler presque tout. A la fin, le seul moyen pour lui d’atténuer ma souffrance, c’était de me droguer. Bref, toutes ces consultations ne m’ont rien apporté, si ce n’est la grande méfiance que je garde depuis à l’égard de toute personne ayant un métier dont le nom commence par ces trois lettres : psy.

 

        Voici les descriptions médicales de la phobie sociale et du trouble de la personnalité évitante (extraites du DSM-IV, Diagnostical and statistical manual of mental disorders) :

 

Qu’est-ce que la phobie sociale

1/ Une peur persistante et intense d’une ou plusieurs situations sociales ou bien de situations de performance durant lesquelles le sujet est en contact avec des gens non familiers ou bien peut être exposé à l’éventuelle observation attentive d’autrui. Le sujet craint d’agir (ou de montrer des symptômes anxieux) de façon embarrassante ou humiliante.

2/ L’exposition à la situation sociale redoutée provoque de façon quasi systématique une anxiété qui peut prendre la forme d’une attaque de panique liée à la situation ou bien facilitée par la situation.

3/ Le sujet reconnaît le caractère excessif ou irraisonné de la peur.

4/ Les situations sociales ou de performances sont évitées ou vécues avec une anxiété et une détresse intenses.

5/ L’évitement, l’anticipation anxieuse ou la souffrance dans la (les) situation(s) sociale(s) ou de performance redoutée(s) perturbent, de façon importante, les habitudes de l’individu, ses activités professionnelles (ou scolaires), ou bien ses activités sociales ou ses relations avec autrui, ou bien le fait d’avoir cette phobie s’accompagne d’un sentiment de souffrance important.

6/ Pour les individus de moins de 18 ans, on n’en porte le diagnostic que si la durée est d’au moins 6 mois.

7/ La peur ou le comportement d’évitement ne sont pas liés aux effets physiologiques directs d’une substance ni à une affection médicale et ne sont pas mieux expliqués par un autre trouble mental (p.ex. le trouble panique avec ou sans agoraphobie).

8/ Si une affection médicale générale ou un trouble mental est présent, la peur décrite en 1 est indépendante de ces troubles, par exemple, le sujet ne redoute pas de bégayer, etc.

Les caractéristiques habituelles associées à la phobie sociale comprennent une hypersensibilité à la critique, à une évaluation négative ou au rejet, une faible estime de soi ou des sentiments d’infériorité. Les sujets ayant une phobie sociale craignent souvent une évaluation indirecte par les autres tel que de passer un examen.

 

Qu’est-ce que le trouble de la personnalité évitante ?

        Il s’agit d’un mode général d’inhibition sociale, de sentiments de ne pas être à la hauteur et d’hypersensibilité au jugement négatif d’autrui qui apparaît au début de l’âge adulte et est présent dans des contextes divers, comme en témoignent au moins quatre des manifestations suivantes :

        1/ Le sujet évite les activités sociales professionnelles qui impliquent des contacts importants avec autrui par crainte d’être critiqué, désapprouvé ou rejeté.

        2/ Réticence à s’impliquer avec autrui à moins d’être certain d’être aimé.

        3/ Est réservé dans les relations intimes par crainte d’être exposé à la honte et au ridicule.

        4/ Craint d’être critiqué ou rejeté dans les situations sociales.

        5/ Est inhibé dans les situations impersonnelles nouvelles à cause d’un sentiment de ne pas être à la hauteur.

        6/ Se perçoit comme socialement incompétent, sans attrait ou inférieur aux autres.

        7/ Est particulièrement réticent à prendre des risques personnels ou à s’engager dans de nouvelles activités par crainte d’éprouver de l’embarras.

Samedi 27 décembre 2003

 

        Depuis que j’ai fait les menues recherches que j’évoquais hier dans ce journal, bien des aspects de la vie que je mène depuis ces quinze dernières années, au cours desquelles j’en suis venu à faire, pour me définir, la belle association de ces deux mots de suicidé vivant ; bien des aspects de ma morne existence, dis-je, se trouvent comme éclairés par ces deux autres mots de phobie sociale qu’a mis ma soeur dans ma bouche. Cela ne change rien à mon état, cela n’adoucit pas mes regrets ni la peine immense que j’ai d’être passé à côté de presque tout ; mais tout de même, cela me permet de me connaître un peu mieux, c’est-à-dire de reconnaître, de regarder, de distinguer enfin certains aspects de moi qu’il ne m’était pas possible de voir sans savoir ce que je sais depuis peu. (Paradoxalement, pour pouvoir regarder une chose, il faut d’abord la connaître, savoir ce qu’elle est et comment elle est faite. Il n’est pas certain qu’un homme ne sachant pas ce qu’est un arbre puisse regarder tel arbre d’un jardin. Il ne saura pas distinguer de l’arbre le reste du jardin. Il ne saura pas non plus que les branches et les feuilles font partie de l’arbre.) Désormais, considérant mon passé, je puis voir qu’il n’est pas composé que d’une suite de bizarreries et d’étrangetés, comme je le croyais jusqu’alors et comme surtout le croyaient et continueront d’ailleurs de le croire les autres, mais que cette suite d’étrangetés, que toutes ces bizarreries n’en sont en réalité qu’une seule et même, appelée : phobie sociale. Je m’en retrouve comme un peu moins anormal, si j’ose dire…

        Par exemple, je me suis souvenu de ces épouvantables démangeaisons que je ressentais souvent dans le sommet de mon crâne, et qui sont apparues quand j’étais en classe de seconde. Elles me venaient toujours au même moment : lorsque je traversais la cour du lycée, à travers tous les regards, pour aller d’un bâtiment à l’autre. La démangeaison était telle qu’elle m’assourdissait. Je n’entendais très vite qu’une espèce de sifflement dans mes oreilles. Et je transpirais comme en plein été, même en plein hiver. Evidemment, je ne pouvais pas me gratter devant tout le monde, à cause de l’extrême ridicule que j’associais à ce geste. Je ne pouvais pas non plus accélérer mon pas, de crainte qu’on ne se rendît compte de mon malaise. Il n’y avait généralement que dans la cage d’escalier du bâtiment de ma destination, s’il n’y avait personne, que je pouvais enfin me gratter, à deux mains, comme un dément.

        Je me suis souvenu de l’impossibilité que j’avais de parler aux autres élèves, et surtout de la très grande difficulté que j’avais à répondre, quand on m’abordait : il m’était alors impossible de regarder dans les yeux mon interlocuteur. Je regardais toujours à côté de lui, vers un point imaginaire fixé très loin derrière, ce qui rendait mon regard particulièrement vague et ajoutait à mon étrangeté, je m’en rendais bien compte… Je me suis souvenu des itinéraires compliqués que j’empruntais, entre les cours, pour éviter les couloirs encombrés d’élèves lorsque je rejoignais une salle de classe. A chaque début d’année, je ne consacrais mon esprit qu’à l’observation des couloirs, des portes et des encombrements. Je tâchais de mémoriser, selon l’horaire, les chemins les moins effrayants pour moi.

        Je me suis souvenu des trésors d’imagination qu’il m’a fallu trouver pour convaincre ma mère de me faire dispenser des cours de sports, que je redoutais tellement, comme s’il devait m’y arriver quelque chose de terrible. Et je me suis souvenu de la raison qui m’a poussé à fuguer, lorsque j’étais en terminale, le tout premier jour. Cette raison, personne dans mon entourage n’a jamais pu l’admettre. Personne n’a jamais vraiment compris que je fasse une fugue pour la seule raison que je ne voulais pas manger à la cantine, comme l’avait décidé ma mère. Aux yeux d’êtres aussi raisonnables que des parents, fuir pour si peu de choses était une réaction si excessive et disproportionnée qu’ils ne pouvaient pas croire et ne croient sans doute toujours pas à la raison insensée que je leur avais donnée. Et je conviens qu’il y a quelque chose d’insensé à vouloir fuguer pour une raison pareille. Mais c’est précisément cela, une phobie (sociale ou pas) : une peur irraisonnée, des angoisses disproportionnées, des réactions insensées… Cependant, la raison précise n’était pas que je ne voulais pas (ce qui, en effet, eût été bien peu), mais que je ne pouvais pas manger à la cantine, que je m’en sentais tout à fait incapable. La perspective de devoir effectuer tous les gestes compliqués du self-service, de devoir marcher devant tout le monde avec mon plateau dans les mains, de rechercher une place dans l’immense réfectoire, me terrifiait et me désespérait. Aujourd’hui encore, alors que, déjà à cette époque, je redoutais tant la douleur et la mort, je crois que j’aurais préféré me tuer plutôt que de manger à la cantine, si ma mère n’avait pas cédé, après ma fugue…

        Cette impossibilité de manger en public, et surtout d’effectuer les gestes précédant le repas m’est demeurée jusqu’à la fin de mes études. A tel point que lorsque j’osais me rendre, avec quelques camarades, dans la cafétéria de mon université, à l’heure du déjeuner, je ne mangeais que quelques barres chocolatées, que je prévoyais chaque matin, et que je n’avais plus qu’à sortir de mon sac. (Mais manger dans un restaurant, où l’on est servi, ne me gêne presque plus.)

        Etc. Etc. Tous ces comportements, toutes ces attitudes, ces angoisses, ces manifestations physiques, et bien d’autres choses encore, que je tais pour l’instant, sont caractéristiques des phobiques sociaux. A présent, je me rends compte que tout a commencé beaucoup plus tôt que je ne le pensais, et je sais que l’état de délabrement moral dans lequel je me trouve aujourd’hui est la conséquence d’un processus engagé il y a fort longtemps, un jour où ma tête s’est mise à me gratter plus que d’habitude…

Dimanche 28 décembre 2003

 

        Et si toutes mes pensées, toutes mes conceptions, et mes quelques conclusions, n’étaient en réalité que des effets secondaires de cette phobie ? (On dit parfois que la façon si particulière du Greco était due, en réalité, à de l’astigmatisme…) Et si j’étais déjà comme ces vieillards qui condamnent tout, mais seulement parce qu’ils ne sont plus capables de rien ?

Si je méprise tellement la vitesse, la course du monde, c’est peut-être uniquement parce que je suis incapable d’en suivre le rythme. Si je trouve ridicule de danser dans des lieux confinés, enfumés, encombrés, c’est peut-être seulement parce que je ne me sens pas capable de danser ou de m’oublier dans la foule. Et si je prétends avoir choisi de m’éloigner du monde, c’est peut-être parce que je ne pouvais pas faire autrement que de fuir !

Et si je n’étais pas l’être à part que je croyais ? Si je n’étais qu’un phobique, et rien d’autre ? Si je n’étais rien qu’une de ces grandes peureuses d’autruches, qui, pour se cacher, ont déjà, non le pieds, mais la tête dans la tombe ?

Lundi 29 décembre 2003

 

La vie, ce n’est rien que du vide après qu’on a jeté le dé.

Mardi 30 décembre 2003

 

        Mettre une Vèomani quelque part dans Tuerie ? Sans doute dans les commentaires du blogue. Lui trouver un nom.

Mercredi 31 décembre 2003

 

        J’ai réveillonné avec Myriam et Laurence, chez cette dernière, qui cuisine toujours aussi bien. Il y avait aussi une certaine Marie, amie de la sœur de Laurence, et qui loge dans une chambre de l’hôtel, qui lui est gracieusement prêtée, parce qu’elle n’a plus nulle part où aller. Je suis arrivé avec une caisse de champagne dans les bras et une bonne bouteille de vodka dans la poche. « Tout ça ! s’exclame Laurence en m’ouvrant la porte. – Ben oui, avec Myriam, c’est un minimum ! » Cela a bien fait rire les parents de Laurence et leurs amis qui prenaient l’apéritif dans le salon. Finalement, nous n’avons presque pas bu de champagne. A peine quelques vins et deux ou trois coupes. Je ne tiens plus l’alcool aussi bien qu’autrefois. C’est comme le piano, il faut s’exercer.


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