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Journal - Jardin


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Juillet


Lundi 14 juillet 2003

Julie fêtait son vingt-quatrième anniversaire aujourd’hui. Quand nous étions enfants, nous croyions elle et moi que les feux d’artifice qu’il y avait partout dans la France étaient donnés en son honneur. Moi, je n’avais droit à rien de tel. Je suis né un 2 novembre, le jour des morts, des tombes et des fleurs. Je me demande si ces deux dates n’ont pas influé sur le développement de nos caractères respectifs. Ma soeur est comme du feu. C’est une étincelle toujours prête à se transformer en incendie. Moi, je suis un être de pierre, une pierre qui rêve de devenir fleur. Un minéral qui voudrait être végétal.

 

Je déteste les anniversaires. Ils nous obligent à dépenser inutilement notre argent. Et d’argent, je n’en ai pas. Je ne vis que de la libéralité de mes parents. J’ai tout de même offert à ma soeur un beau lourd drap de bain. Elle était couchée dessus tout cet après-midi, que nous avons passé au bord de la piscine, à cuire au soleil et à ne pas se parler. Je déteste qu’on parle quand je suis autour du bassin. Cela m’empêche de pleinement jouir de l’endroit. Je préfère n’entendre que le bruit de l’eau et des abeilles. Ordinairement, ma mère et ma soeur ne cessent d’échanger entre elles des paroles inutiles. Pourtant, cet après-midi, comme si elles s’étaient entendues pour ne pas gâcher la fête, elles sont restées silencieuses.

Mardi 15 juillet 2003

Je découvre aujourd’hui, dans la boîte aux lettres dont je dispose sur le site www.gayvox.com, un message de Mathieu B***, dont je n’avais plus de nouvelles depuis plusieurs années. Il a retrouvé ma trace par hasard, en reconnaissant ma photo sur une page personnelle dont je dispose sur ledit site pour me présenter aux internautes pédérastes à la recherche d’amour. Je me rappelle que Mathieu jouait très bien du piano, qu’il pratiquait avec passion. Il venait souvent chez moi me donner de petits concerts et j’allais parfois dans sa maison l’écouter s’exercer. Peut-être avons-nous couché ensemble une ou deux fois. Il était si joli et si gentil que la vierge effarouchée que j’étais alors (et que je suis d’ailleurs encore souvent) a sans doute pu se laisser séduire. Toujours est-il que je suis certain d’avoir dormi plusieurs fois chez lui. A chaque fois, il se réveillait avant moi pour acheter des croissants et d’autres bonnes choses pour le petit déjeuner qu’il préparait lui-même. J’aurais peut-être dû le laisser entrer dans ma vie... Qui sait ? Peut-être aujourd’hui serions-nous deux dans ce jardin d’où je ne sors plus. Moi le chêne et lui le lierre autour.

 

Il a quitté Mont-de-Marsan depuis longtemps et vit désormais près d’Arcachon. Je lui réponds. On verra bien.

Mercredi 16 juillet 2003

Le temps n’est pas si beau que d’habitude. Des terribles orages de la nuit dernière, il reste quelques nuages dans le ciel. Je profite de ce temps légèrement dégradé pour m’arracher au bord de la piscine et travailler un peu à ce site. Je l’étoffe de quelques uns de mes vers : ceux inspirés par Julien (Amours de Julien, Tombeau de Julien) ; et les vers obscènes (Comment la Qui-tu-sais fut mise enceinte) écrits l’année dernière à l’occasion de l’anniversaire de Laurence, pour la divertir.

Jeudi 17 juillet 2003

Je diffuse aujourd’hui pour la première fois les pages de ce site sur Internet. Je ne puis m’empêcher de sourire à la pensée de tous ces gens qui, étant arrivés là par hasard, prendront aussitôt la fuite à la vue de tant de texte ! Mais la certitude que personne ne me lira vraiment m’assombrit. Dois-je prévenir les personnes que je connais de cette nouveauté ? Saurai-je être fidèle à ce journal ou ma veulerie aura-t-elle encore le dessus ?

Vendredi 18 juillet 2003

Premier jour des fêtes de la Madeleine. Toute l’année, Mont-de-Marsan ne vit que dans le regret puis dans l’attente de cet événement qui dure jusqu’à jeudi prochain. Pendant une semaine, un peuple aviné, se croyant devenu espagnol, crie, saute et danse toute la nuit dans les rues de la ville, qu’il investit. Quelques filles sont violées et la jeunesse du pays se tue dans les accidents de la route ou les rixes qu’elle provoque. Au petit matin, tout ce monde rentre chez soi cuver l’alcool ingurgité. L’observateur sobre découvre alors des rues dévastées : les vitrines des magasins sont condamnées, quelques corps gisent inconscients dans leur pisse et partout, à cause du soleil d’été, l’odeur atroce du vin, de l’urine et du vomi. Le sol en est collant.

 

Pendant ces nuits excessives, l’on reconnaît telle dame, ordinairement très digne, affalée au comptoir d’une peña, se faisant prendre comme une chienne par quelque généreux pompier qui passait par là. On surprend une connaissance échouée contre une porte et vomissant dans son tee-shirt ses tripes et sa dignité. On voit de grands gars se mettre nus, sans raison apparente ; parfois, l’un d’eux égare ses vêtements et se met alors à parcourir les rues de la ville dans la tenue d’Adam, sans que d’ailleurs personne ne s’en étonne. Les gens affectent d’être bons camarades ou bien se battent comme s’ils étaient des ennemis de toujours.

 

Ce que j’aime le plus dans ces fêtes, c’est regarder tous ces jolis jeunes gaillards, d’habitude si frustes, marcher bras dessus, bras dessous et presque enlacés, comme des amoureux. Si l’ivresse ne leur ôtait pas tant de discernement, je crois qu’ils mourraient tous de honte, eux qui ne connaissent pour insulte que ce vilain mot de pédé !

 

Comme je n’ai jamais su perdre si totalement le contrôle de moi, je passerai toujours pour un étranger dans ces fêtes. Il n’est pas rare qu’on me lance des regards dégoûtés. Plusieurs fois, j’ai eu l’impression d’être un arabe qu’on allait ratonner.

 

Trois heures du matin (samedi)

Je reviens à l’instant de la ville. J’ai beaucoup bu. Ai vu Laurence, Myriam et Matthieu, qui est rentré de Paris. Julie, qui était avec moi, va mal. Sa séparation d’avec Hieronymus ne se passe pas si bien quelle le souhaiterait. Elle prend conscience de l’ampleur du désastre. Ce garçon l’a dépouillée de tout. Son corps et même l’avenir ne lui appartiennent plus tout à fait. Elle me fait cette terrible confidence : après avoir vécu si longtemps avec lui, qui n’a qu’une forme primaire d’intelligence, elle se trouve tombée si bas, qu’elle craint de ne plus jamais pouvoir rencontrer d’autre garçon, je veux dire : de garçon digne d’intérêt ; pour cette absurde raison que, n’entendant Hieronymus et sa clique parler que de bière, de shit et de jeux vidéos depuis qu’elle a dix-sept ans, elle se croit désormais incapable de soutenir elle-même une véritable conversation. Rien que pour cela, je voudrais faire payer à ce rat. Mon Dieu ! Si je ne risquais pas d’être inquiété par la justice, je crois que je n’hésiterais pas à lui prendre la vie, en paiement de tout ce qu’il a pris à ma sœur.

Samedi 19 juillet 2003

17h00

Je me rends à la novillada non piquée, grâce à Laurence, qui m’offre un billet. Je ne suis pas ce qu’on appelle un aficionado. Si je vais aux corridas, ce n’est pas, comme les vrais amateurs dont est Laurence, par amour des toros et des beaux gestes, mais seulement par souci de me montrer, et aussi, parce que j’aime la sensation de danger qui règne en permanence dans l’arène. C’est tout à fait scandaleux, mais je ne ressens jamais tant de plaisir que lorsqu’un torero est bousculé par la bête qu’il combat. Le plaisir d’avoir peur est peut-être le meilleur de tous.  Je me surprends parfois à guetter l’instant où la corne entrera dans l’un de ces corps ensoleillés. Je devrais avoir honte d’éprouver de tels sentiments, mais je n’y parviens pas. Parce que je sais qu’ils sont nombreux, dans les gradins, à attendre la même chose que moi. Seulement, personne ne le reconnaîtra jamais. Ce serait une trop grande faute de goût ! Chacun veut ressembler au véritable aficionado. Même moi, qui suis pourtant un béotien dans la matière tauromachique, je m’efforce d’avoir l’air connaisseur. Et rien n’est plus facile : il suffit de prendre un air pénétré, de ne montrer aucune émotion, de ne faire aucun commentaire et d’applaudir le moins possible. On passe ainsi pour quelqu’un de difficile et de retenu. Car tous les aficionados ne sont pas du peuple. Il est tout à fait faux de croire que la société s’efface dans les arènes. Il y a l’épanchement populaire et l’aristocratique réserve. 

 

Le petit Daniel Morales se fait bousculer à son premier toro. Il coupe en tout deux oreilles. Alejandro Talavante en coupe deux à son deuxième. A un certain moment, Laurence me fait remarquer qu’elle n’aime pas la voix de ce Morales : le pauvre, il n’a pas encore mué.

19h00

Après la course, assommé de soleil, j’échoue, avec Laurence, sur la terrasse de l’hôtel du Sablar, qui est à ses parents. Nous y retrouvons Myriam, une amie des bêtes, qui exècre la corrida. Patrick D***, l’ancien patron de notre bar favori, fait son apparition. Il nous paie des coups à boire. Nous restons là un long moment à deviser.

21h00

Avec Patrick, nous nous rendons, Laurence, Myriam et moi, place de la mairie, où le premier magistrat de la ville fait son traditionnel discours. Chaque année, pour l’occasion, cet ancien médecin (ou était-il chirurgien ?) porte un déguisement ridicule et se présente ainsi à son peuple, amassé tout autour de lui. Cette année, son costume était celui d’un Johnny Halliday à la mode des années soixante-dix. Chanson en play-back puis éloquence primaire : « Cette fête est à vous !!! Allumez le feu !!! » Je crois que c’est tout. On aurait dit du Raffarin. Du Raffarin alcoolisé. Apparemment, notre maire avait pris l’apéritif. Je n’aime pas rapporter les rumeurs, car cela revient à les propager, mais un bruit court depuis fort longtemps dans la ville, selon lequel notre maire, qui est également sénateur, serait porté sur la bouteille. Cela est évidemment faux ! Comment un alcoolique pourrait-il se maintenir si longtemps au gouvernement de sa cité ? Comment pourrait-il siéger encore à la haute assemblée ? Il faudrait que ses administrés soient plus soûls que lui pour renouveler si régulièrement les mandats d’un tel homme !

Dimanche 20 juillet 2003

Journée passée à ne rien faire. A 23h00, je rejoins Laurence et Myriam à l’hôtel du Sablar. Elles n’avaient pas fini de dîner. Comme toujours pendant les fêtes, il y avait du monde à leur table. Je les attends. Vers minuit, nous allons au bar de l’hôtel nous en jeter deux ou trois dans le gosier. A 1h00, Matthieu nous rejoint et nous prévient qu’il a aperçu la Galouse dans le public du concert auquel il vient d’assister. Cela me donne des idées. Je convaincs les autres de partir à sa recherche. Mais cette fille a décidément de la chance : nous ne la retrouvons pas. Il ne me reste plus qu’à boire encore pour oublier ma déception. Pour me consoler, Myriam essaie de me convaincre que, les fêtes n’étant pas encore terminées, nous aurons sûrement d’autres occasions d’en découdre avec elle.

 

Nous terminons la soirée à la peña « El Juli ». Au moment de partir, une espèce de gros lard, crâne rasé, bourrelet de graisse au-dessus de la nuque, nous traite de pédés, Matthieu et moi. Je lui réponds d’aller se faire enculer. « Va baiser ta mère, espèce de sac à merde ! » Myriam, horrifiée, me prend par la main et m’emmène. Elle a peur que ce gros tas de graisse ne me fasse du mal. Encore faudrait-il qu'il soit en état de m’attraper ! De toute façon, l’alcool dont il est imbibé lui bouche les oreilles. Ce bœuf n’a même pas entendu ma belle repartie.  

Mardi 22 juillet 2003

Hier ni aujourd’hui je n’ai eu de nouvelles des filles. J’ai pourtant laissé des messages sur le répondeur de Laurence. Mais cette malapprise ne m’a pas rappelé. Je reste donc chez moi. Mon père est ici pour quelque temps, ce qui bouscule mes habitudes. Je dois faire des efforts, l’écouter parler, lui répondre. Je reste le plus possible enfermé dans le bureau, à lire ou à travailler à ce site. Depuis deux jours, je ne me suis pas baigné. La présence de son ancien mari rend ma mère encore plus loquace, ce qui m’insupporte au plus haut point. Impossible de lire ou de somnoler au bord de la piscine ! Trop de bruit ! Et puis il y a Nikita, l’énorme chienne de mon père, qui pue et qui perd ses poils. Son maître l’aime tellement qu’à table, il lui donne des morceaux de viande avec sa propre fourchette et la porte ensuite à sa bouche, sans même l’essuyer. Quand je pense que dans mon adolescence, mon père a failli me tuer plusieurs fois parce que j’avais bu à la bouteille ! Il est vrai que beaucoup de saletés sortent de la bouche des hommes. Mais les chiens reniflent leur merde !

 

J’ajoute un nouveau sonnet aux Amours de Julien : « J’apprenais le piano quand je l’ai rencontré... »

Mercredi 23 juillet 2003

Nous avions, ma mère et moi, deux billets pour la corrida d’aujourd’hui. Le jardinier, qui a un abonnement, nous les avait revendus, son habitude étant, chaque année, pour la corrida du mercredi, de racheter des billets avec ses amis, « ses copains », comme il dit, pour assister à la course à côté d’eux. Généralement, la corrida la plus courue est celle du jeudi, à cause de l’excellent bétail de Victorino Martin. Mais je crois pouvoir dire, sans trop m’avancer, que j’ai assisté cet après-midi à la plus belle faena des fêtes de la Madeleine. Javier Conde, qui remplaçait Enrique Ponce, blessé la veille, a été, à son premier toro, tout bonnement époustouflant. Le torero faisait tourner son adversaire si lentement autour de lui que, plusieurs fois, j’ai cru que le temps s’arrêtait. Conde nous a montré du très grand art. Le reste de la corrida n’a pas été à la hauteur d’un si grand commencement. Barrera s’est fait prendre au deuxième toro. Il n’a pas pu toréer. Cela a cassé l’ambiance. Et le petit Cesar Jimenez était d’une arrogance qui frôlait souvent le ridicule. Mais je n’ai pas pu m’empêcher d’être attendri par lui. Un voisin demande si ce jeune homme « ne se rêve pas un peu ». Un autre lui répond : « Encore heureux qu’il se rêve. Autrement, il ne serait pas où il est… »

 

Après la course, nous étions invités à passer à l’hôtel du Sablar, pour l’apéritif. J’en ai profité pour dire à Laurence et Myriam que j’aurais apprécié qu’elles me téléphonent ces deux derniers jours. Laurence me répond qu’elles n’ont pas quitté l’hôtel hier soir, ni lundi, et que pour cette raison, elles n’ont pas jugé nécessaire de m’appeler. Je leur réponds que je considère les fêtes de la Madeleine comme une occasion rare et privilégiée de nous voir et surtout de nous amuser ensemble et que je trouve donc qu’elles ont eu tort de décider sans moi de ne pas sortir ces deux derniers soirs. Non, me rétorque Laurence, les fêtes ne sont pas cette occasion que je dis. Non ? Vraiment ? Je crois que nous ne nous comprenons plus. Notre amitié est un tissu de déclarations usé jusqu’à la corde. A peine tire-t-on dessus qu’il craque de toutes parts. Elles sont deux. Je suis seul. Le centre de gravité de notre relation est entre elles deux. J’ai essayé de leur faire comprendre que je refusais d’être la lune autour d’elles. Mais elles n’ont pas voulu m’entendre. Myriam n’a pas même daigné me parler. Comme si je ne remettais en question notre amitié que par caprice !

 

Tout de même, je passe la soirée avec elles, mais le cœur n’y est plus. Julien, un camarade de Myriam, est là, avec toute une bande d’amis à lui. Nous allons dîner dans une bodega. Je bois. Je bois. Je bois. Puis nous déambulons dans les rues de la ville. Je finis par les perdre dans la foule et retourne au Sablar. Ils y reviennent à leur tour et Laurence me gronde, parce qu’elle m’a cherché pendant plus d’une heure. Je lui réponds que je m’en fous. Nous repartons encore. Allons dans des endroits où la foule est de plus en plus nombreuse, de plus en plus avinée. Cela m’oppresse. J’ai l’impression d’étouffer. Je n’en peux plus. Je rentre. Pendant toute cette nuit, Myriam ne m’a pas adressé la parole.

Jeudi 24 juillet 2003

Dernier jour des fêtes de la Madeleine. Avec Matthieu et Julie, nous achetons une bouteille de vodka et une de manzanilla, que nous vidons ensemble, pour nous mettre en train. Julie, que l’alcool fait parler, me donne une nouvelle version, la seule vraie, de sa contamination par le virus du Sida. J’avais beaucoup de mal à admettre qu’elle ait pu coucher sans précaution avec Hieronymus en le sachant séropositif. Et j’apprends aujourd’hui qu’elle n’en savait rien. Ma mère m’avait probablement donné cette version déformée de la vérité pour que je n’aille pas casser la gueule à cette crapule que, déjà, je n’aimais pas, quand il n’avait pas encore empoisonné ma sœur. Depuis toujours, le bruit court de la séropositivité de Hieronymus. Pourtant, ayant eu la même éducation que moi, Julie n’a pas voulu écouter cette rumeur. Elle tenait à apprendre la vérité de la bouche de celui qui en était la victime. Mais ce chien galeux n’a jamais rien voulu lui dire. Ma sœur a tout fait pour l’aider à se confier. Pendant des mois, elle lui a fait comprendre qu’elle ne le rejetterait pas. Elle a passé régulièrement des tests, pour l’inciter à en faire autant. Et lui, pendant tout ce temps, il a laissé entendre qu’il n’avait rien. Je sais, pour en faire partie, de quelles bassesses le sexe fort est capable pour parvenir à ses fins. Cette vermine a dû manipuler ma sœur, endormir sa vigilance et, un soir de grande faiblesse, un soir d’épuisement moral, un soir d’espoir mortifère, un de ces soirs où l’on est prêt à tout, où l’on renonce à sa vie, à son avenir, pour une preuve d’amour, Julie a décidé de lui faire confiance, Julie a décidé de le croire sur parole et l’a laissé ne plus la protéger. Même après cette dramatique imprudence, le rat n’a rien dit. Ma sœur a découvert la séropositivité du garçon dont elle était amoureuse le jour où elle a appris la sienne. Sans doute a-t-elle une grande part de responsabilité dans sa contamination ; cela n’enlève rien à la culpabilité de Hieronymus, qui est un empoisonneur. La place de cet être répugnant est dans un cachot. Qu’il soit libre et tellement aimé dans cette ville me révolte. Mon seul réconfort est de penser qu’il mourra probablement jeune. Le monde sera moins sale quand il n’en fera plus partie.

 

J’étais déjà bien sombre, depuis la soirée d’hier, mais l’alcool et les révélations de Julie achèvent de me rendre plus noir que la nuit même. Malgré tout, nous partons tous les trois pour l’hôtel du Sablar, afin de rejoindre Laurence et Myriam, avec lesquelles Matthieu et ma sœur veulent passer un moment. Nous y arrivons, nous installons à la terrasse, au milieu des amis de Laurence, et vidons encore des verres. Myriam continue de ne pas me parler. De ne pas me regarder. Cela m’énerve, me donne envie de crier, de crier partout des méchancetés, des grossièretés. Et c’est à ce moment précis qu’arrive, le sourire aux lèvres, cette fripouille de Hieronymus. Il s’assoit à notre table. La haine me monte à la gorge. C’en est trop pour moi. J’explose et lui crache à la figure tout un tas d’insultes. Je le force à se lever et lui crie de partir, de ne plus jamais s’asseoir à ma table, de ne plus jamais remettre les pieds chez moi, sinon… Sinon !!! Je devais vraiment avoir l’air d’un fou, d’un de ces piliers de bar que l’ivresse rend si mauvais. Bref, cette grande peureuse de Hieronymus s’en va. J’entends quelques voix dans mon dos me dire que je devrais avoir honte de me donner ainsi en spectacle. J’étais trop soûl pour reconnaître à qui appartenaient ces voix. J’espère seulement qu’il n’y avait pas celle de Myriam parmi elles. Non, je n’ai pas honte de m’être donné en spectacle. Je ne trouve pas honteux qu’on s’en prenne à des criminels, surtout si l’impunité leur est garantie. Mais j’ai parfois honte de mes amis qui se taisent ou qui me lancent des regards gênés parce que j’ai le courage de dire la vérité. L’honnêteté est une échevelée laide et rugueuse. La lâcheté est toujours bien coiffée, c’est une dame policée. Ils sont trop nombreux dans cette ville à croire que Hieronymus est un pauvre enfant, injustement frappé par le sort et par la maladie. Ils sont trop nombreux à prendre sa défense, à lui donner leur aide, à regarder avec un œil attendri ses beuveries quotidiennes, comme s’il ne s’agissait que des frasques répétées d’un jeune homme ordinaire. Mais non, si ce garçon boit tant, c’est pour oublier qu’il a donné la mort, qu’il a tué ma sœur. Si les gens le savaient, oseraient-ils encore reprocher à Julie (qui a toujours refusé de s’attendrir sur le handicap de Hieronymus, qui n’est après tout que léger) d’avoir osé exiger de lui tant d’efforts ? Oseraient-ils encore l’accuser d’être impatiente, égoïste, elle qui a toléré si longtemps tous les travers de ce garçon, et tous ses amis, qui se situent pourtant, dans la hiérarchie des hommes, au degré le plus bas ? Il faut qu’on sache enfin. Rien n’est plus abject qu’une rumeur. Mais je ne m’interdirai pas de faire courir sur lui les pires qui soient. En l’occurrence, le pire ne sera jamais que la vérité. Hieronymus est un empoisonneur.

Vendredi 25 juillet 2003

La fin des fêtes plonge tout le monde dans un état d’abattement total. La ville a l’air morte. Je repense aux mots que j’ai eus hier avec l’empoisonneur. Et je n’en suis plus si fier. Je me rends compte que le courage de dire la vérité n’est au fond qu’une lâcheté qui se donne des airs d’honnêteté : c’était très lâche de jeter ainsi la vérité à la gueule de Hieronymus, devant tout le monde. Je ne prenais aucun risque, il n’avait aucune chance. Mais je m’en fous. Qu’il crève !

 

Après cet épisode, (Myriam était allée se coucher, Matthieu et ma soeur s’engloutir dans la foule), j’ai eu une longue conversation avec Laurence, dans laquelle nous sommes revenus sur notre dispute de la veille. Malheureusement, j’avais tellement bu que je ne sais plus ce que je lui ai dit. Je me rappelle seulement que j’ai fini par m’excuser dans une petit lettre que j’ai écrite pour Myriam qui dormait. (Laurence m’a téléphoné cet après-midi que mon petit mot l’avait beaucoup touchée.) Finalement, à aucun moment je n’ai été capable de dire à mes deux amies ce que je leur reprochais exactement. Je ne suis d’ailleurs pas sûr de le savoir vraiment. Mais je me rends compte que l’amitié qui nous lie, Myriam et moi, est soumise à la loi du silence. Nous avons été capables de nous disputer, de nous bouder deux jours durant, puis de nous réconcilier, tout cela sans nous parler une seule fois !

Samedi 26 juillet 2003

Je reçois un email d’Armandino, qui répond à un message que je lui ai envoyé mercredi soir, dans lequel je me plaignais que les fêtes me rendaient malheureux. En particulier, je lui racontais l’anecdote suivante, que j’avais oublié de rapporter ici : Un des amis de Julien, voulant entamer la conversation, adopte avec moi le vouvoiement. Je reçois ces « vous » comme des coups de poing dans la figure. « Pourquoi ne me tutoies-tu pas, lui demandé-je ? » Et l’autre de me répondre que j’ai l’air si froid, que je suis si glaçant, qu’on n’ose pas être familier avec moi ! Entendre cela m’a profondément blessé. J’ai détesté ce garçon. Et je me suis détesté plus encore.

 

Les paroles d’Armando me réconfortent. Il m’appelle « son garçon pâle aux yeux de mer. »

Lundi 28 juillet 2003

Laura, ma seconde sœur, arrivait aujourd’hui de Nice. Laetitia, une amie à elle, l’accompagnait. Toutes les deux ne logeront pas, comme il était initialement prévu, chez Julie, dont la maison est trop en désordre depuis qu’elle prépare son déménagement. Quittant l’empoisonneur, celle-ci doit, en effet, s’installer bientôt dans un petit appartement, rue de la Croix-Blanche.

Mardi 29 juillet 2003

Je termine deux nouveaux sonnets pour les Amours de Julien : « Je regardais Julien pencher sa tête d’ange… » et « Mais comment échapper à la loi des adultes… » Quelle honte d’écrire ainsi ces sonnets! (Quelle honte d’en composer seulement encore !) Ils ont l’air si grossiers ! Certains ne sont même construits que sur deux rimes. Cela les rend tellement lourds qu’ils m’entraînent au fond d’eux, comme si je coulais dans une épaisse et profonde vase. Mes sonnets ne se nourrissent que de rimes. De rimes parfois si riches, si grasses, qu’elles leur donnent la ridicule allure de filles obèses qui se mettraient à danser. Mais par ce moyen, j’ai l’impression de donner plus d’épaisseur à mes souvenirs, plus de réalité à mes misérables rêves…

Mercredi 30 juillet 2003

Je passe la journée à Saint-Jean-de-Luz. Cela faisait des années que je n’étais pas allé à la mer. J’avais oublié comme l’odeur de l’iode est délicieuse. Me suis fait offrir un petit serpent d’or, que j’ai accroché à l’un des trois rangs de fine chaîne qui m’entourent le poignet, juste à côté de l’o de mon nom, qui pend comme une olive. Tout à coup, l’o devient une pomme, et de rameau d’olivier, mon poignet se transforme en chapitre de la Genèse.

Jeudi 31 juillet 2003

J’étais convoqué à l’ANPE ce matin. Quelle honte de me faire venir si tôt ! 9h20 ! Je suis tellement long à me préparer que j’ai dû me lever à sept. En tout, je n’ai pas dormi cette nuit plus d’une paire d’heures. Le conseiller qui m’a reçu avait devant lui quelqu’un de hagard, de pâli par l’épuisement, avec les yeux rougis et la voix traînante. Pour une fois, je devais avoir l’air d’un vrai chômeur, acculé, miséreux. A un moment, comme j’attendais – car on m’a fait attendre ! –, je vois un homme entrer, l’air à la fois furieux et blessé. Il tient dans sa main un petit dossier, vieux et fatigué, comme lui : je l’entends dire que ce document contient des preuves du nombre d’heures de travail effectuées par lui ces derniers mois, mais qu’on lui conteste apparemment. La femme à laquelle il s’adresse, chargée de l’accueil des personnes dans l’endroit (sans doute un emploi précaire), semble terrifiée. L’homme élève encore la voix. Je comprends qu’il se sent insulté, comme si on l’avait traité de menteur. Tout de même, la petite dame finit par lui faire comprendre qu’il n’est pas au bon endroit : c’est à l’ASSEDIC qu’il doit s’adresser. Le pauvre monsieur, qui sans doute a compris que sa fragile interlocutrice n’était pas beaucoup mieux lotie que lui, s’excuse d’avoir élevé la voix et s’en va, complètement désemparé. Sans doute voit-on tous les jours de telles scènes à l’ANPE. Je n’y vais pas assez souvent pour en jurer.

 

J’étais convoqué pour mettre à jour mon « projet d’action personnalisée. » Cela doit se faire tous les six mois. Les comptes rendus écrits de ces entretiens sont presque des poèmes. En voici deux exemples :

 

Entretien du 31/07/02

Nous venons de faire ensemble le point sur votre recherche d’emploi

Vous recherchez un emploi de

Aide aux personnes âgées

Et vous avez le projet d’exercer le métier de

Aide soignant

Actuellement, vous êtes engagé(e) avec l’ANPE dans des démarches actives de réalisation de votre projet professionnel

Nous avons déterminé ensemble comme objectif(s)

Préparer concours aide soignant

Une autre action d’aide à la réalisation de projet

Il vous est conseillé d’entreprendre une formation en

Aide soignant

Une autre action d’aide à la réalisation de projet

Un accompagnement en groupe pour définir son projet professionnel

Précisions complémentaires

Vous n’avez pas eu le concours d’aide soignant. Mais vous voulez tenter celui d’infirmier pour février prochain puisque la 1ère année d’école d’infirmerie (sic) équivaut à l’année d’école d’aide soignant. En attendant, renseignez-vous auprès du GRETA pour la préparation de ce concours.

Par ailleurs, nous retenons de votre situation les principaux éléments suivants

Vous êtes titulaire du

DEUG de lettres classiques (97)

En outre, vous avez le niveau

Niveau licence français (2001)

Vous avez le permis B

 

Entretien du 29/01/03

Nous venons de faire ensemble le point sur votre recherche d’emploi

Vous recherchez un emploi de

Aide aux personnes âgées

Et vous avez le projet d’exercer le métier de

Aide soignant

Actuellement, vous êtes engagé(e) avec l’ANPE dans des démarches actives de recherche d’emploi

Nous avons déterminé ensemble comme objectif(s)

Vous continuez à préparer 2 concours qui vous intéressent

Aide soignant et infirmière (sic)

Vous êtes invité à engager les actions suivantes

Une autre action d’aide à la réalisation de projet

Il vous est conseillé d’entreprendre une formation en

Aide soignant

Une autre action d’aide à la réalisation de projet

Une autre action d’aide à la réalisation de projet

Précisions complémentaires

Vous acceptez parallèlement des contrats courts plutôt dans le milieu hospitalier ou aide aux personnes. Mais vous ne souhaitez pas faire de travail saisonnier ni de manutention

Par ailleurs, nous retenons de votre situation les principaux éléments suivants

Vous êtes titulaire du

DEUG de lettres classiques (97)

En outre, vous avez le niveau

Niveau licence français (2001)

Vous avez le permis B

 

Evidemment, je me fiche éperdument des personnes âgées et je n’ai pas du tout l’intention de devenir aide soignant. Mon seul projet professionnel est d’en faire le moins possible, le plus longtemps possible. De m’enliser dans la paresse, de me rouler dans l’argent que me jettent mes parents, de mendier encore, d’abdiquer toute ma dignité. Je suis un cafard dans la cuisine. Un rat dans la cave.

 

Deux espèces de conseillers à l’ANPE. Ceux qui, voyant bien que je me fous de leur gueule, affectent de me prendre au sérieux. Et ceux qui, voyant tout aussi bien que je me fous de leur gueule, me regardent avec mépris et dégoût, comme par exemple madame Beige (ce n’est pas son vrai nom), moins consistante que de la neige et, quand elle crie, plus bruyante qu’une avalanche. Une avalanche de postillons ! Elle a les dents gâtées, de ces dents pourries dans l’enfance, des dents de pauvre. Mais avec une bouche pareille, jaune et trouée, comment peut-elle imaginer un seul instant que je prenne au sérieux ses remontrances ?  


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