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Journal - Jardin


Octobre - Décembre

Novembre

 


Samedi 1er novembre 2003

 

C’est la Toussaint. Et tous ces cons qui vont fleurir les tombes. C’est demain le jour des morts. Pas aujourd’hui. Je le sais bien, demain c’est mon jour.

 

*

 

        Un mot me vient à l’esprit : « écoeuré ! » Tout m’écoeure. Et c’est ainsi pour tous mes anniversaires. Je vais lire aux mêmes dates, dans mes journaux de 2001 et de 2002, et les deux fois, je suis dans le même état qu’aujourd’hui. Même, il semble que je « somatise » ce grand désarroi qui me prend : chaque fois, je suis enrhumé, comme c’est encore le cas depuis quelques jours.

        En 2001, j’écris : « J’ai vingt-six ans. Je n’ai rien fait. Aurai-je accompli quelque chose quand j’en aurai vingt-sept ? » En 2002 : « Vingt-sept ans aujourd’hui. Je n’y comprends plus rien : le temps passe sans que je m’en aperçoive. Hier encore, j’étais au lycée ! » Suivent quelques considérations sur ma vie de lycéen, des considérations que j’ai l’impression d’avoir écrites il n’y a qu’un mois. Mais non, elles remontent à un an ! Ça me donne le vertige. Demain, j’aurai donc 28 ans, et pour faire écho à ce que j’écrivais en 2001, non, je n’ai toujours rien accompli.

 

*

 

        Pendant que j’écrivais, le téléphone s’est mis à sonner. C’était Armando, qui appelait depuis le Mexique, pour me souhaiter, avec un peu d’avance, un joyeux anniversaire. Il est le premier. Mon anniversaire ne sera pas joyeux, parce que je n’en ai pas envie. Mais ton coup de téléphone, lui, m’a causé beaucoup de joie, Armandino. Même si, en décrochant, j’ai aboyé dans le combiné comme un chien enragé. Je ne pouvais pas savoir que c’était toi… Mais tu as bien vu comme après j’avais la voix aimable et douce, n’est-ce pas ?

 

*

 

Je rentre à l’instant. J’étais dans un bar, trop bruyant, trop rempli, avec Laurence, Myriam, Matthieu, Emmanuel et ma sœur. Julie me parle de son sida et de l’angoisse que cette maladie lui donne. Enfin, ce virus pour l’instant, pas cette maladie… Elle me reproche de ne pas lui téléphoner quand je ne vais pas bien. Elle me dit qu’elle sait que je suis dans une mauvaise période. Mais moi, je ne sais pas quoi lui répondre. Dans ces moments-là, je me déteste. Je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est moi, le pédé, qui devrais avoir le sida, pas elle. Je sais que c’est idiot, mais n’est-ce pas ce que se disent tant de gens autour de nous : « C’est lui le pédé, et c’est elle qui a le sida » ? Comment puis-je être « dans une mauvaise période », alors que je ne l’ai pas ce sida ? Y a quelque chose d’indécent là-dedans. Mais j’ai trop bu ce soir, je ne trouverai pas les mots pour dire ce que je pense. De toute façon, je ne pense rien sur ce sujet. J’évite, sinon…

Dimanche 2 novembre 2003

 

        Un an de plus. Un an de moins. Tout dépend de ce qu’on compte. Le temps qu’on a vécu. Le temps qu’il reste à vivre. Mais dans tous les cas, c’est un an de trop.

Lundi 3 novembre 2003

 

Je commence un nouvel opuscule. Ce ne devrait pas être bien long. Titre : Tuerie. Sous-titre : Souvenirs. Je raconte dedans les souvenirs que je garde de toutes les fois où j’ai eu l’envie de tuer quelqu’un. De toute les fois où j’ai tué quelqu’un en pensée. Il faudrait que je fasse au moins un récit par jour, pendant un mois minimum. Tout le mois de novembre. J’ai déjà raconté deux souvenirs. Le résultat n’est pas trop mauvais. Rien à voir avec l’écriture de Contes du royaume d’à côté. Disons que c’est une sorte de récréation. Mais il me semble que je ne suis jamais si bon que dans les travaux qui ne me tiennent pas à cœur. Pourquoi ? C’est un mystère. De toute façon, j’avais besoin d’un endroit où me déverser, car j’ai l’aspect parlé de mon style qui remonte à la surface, celui qu’il devait y avoir dans De la bouche des enfants. Je crois que c’est parce que je me remets à lire Céline. Et donc, il faut bien que je mette cette langue parlée quelque part. Evidemment pas dans Contes du royaume d’à côté. Pas question non plus de reprendre De la bouche des enfants. Donc ce sera dans Tuerie.

Mercredi 5 novembre 2003

 

        Tuerie avance bien plus vite que je n’osais l’espérer. Je devrais toujours avoir de ces projets parallèles, pour m’occuper pendant les longues périodes de découragement. Il paraît que Pétrarque méprisait son Canzoniere. Il ne le trouvait pas digne de lui. Qui sait, Tuerie, qui n’est à mes yeux qu’une sorte d’à-côté, sera peut-être mon Canzoniere à moi ?

 

TUERIE, première page.
        TUERIE, premières pages.

Jeudi 6 novembre 2003

 

        Ma salope de mère fouille dans mes papiers, je crois. C’est une sale habitude à elle et qu’elle m’a refilée. Elle a fait plusieurs allusions bizarres aujourd’hui, qui m’ont fait penser à deux ou trois saletés que j’ai écrites sur elle dans Tuerie. Je ne serais pas étonné qu’elle les ait lues. S’il est une chose que je ne tolère pas, c’est bien celle-là : que ma mère lise ce que j’écris. Je préfèrerais encore qu’elle me reluque la bite. Si je découvre qu’elle m’a vraiment lu, je lui buterai son con de chat à cette pute.

Vendredi 7 novembre 2003

 

            L’image est entrée dans la place…

 

Image.

Samedi 8 novembre 2003

 

Dehors.

 

            Voilà comment c’est dehors. C’est pareil à l’intérieur.

 

*

 

Je termine ce soir un grand chapitre de Tuerie consacré à Hieronymus. Je me dégoûte d’avoir écrit certaines phrases. Avec ce petit livre, je voudrais me purger, mais je me salis.

        Jamais mon rythme d’écriture n’avait été si soutenu. En cinq jours, j’écris 38 pages. Je crois bien que c’est la première fois.

Lundi 10 novembre 2003

 

        Et tout à coup, ma mère me dit : « Olivier, faut qu’on parle…

– Comment ça faut qu’on parle ? Attends… On n’est peut-être pas obligés d’en venir si vite à de telles extrémités ? Y a d’autres moyens quand même… On peut se gueuler dessus d’abord, non ? Ou même, juste se foutre des baffes dans la gueule, tu crois pas ?

– Non, c’est trop tard maintenant, faut qu’on parle !

– Mais j’ai pas envie de te parler moi… J’ai rien à te dire… Et puis d’abord, je vois pas pourquoi que je devrais te parler maintenant, alors que ç’a jamais été possible avant, pendant toutes ces années… Je vais quand même pas te parler sous prétexte que t’as décidé que c’était le bon moment pour toi ?

– Mais si, ça peut plus durer, que je te dis, faut qu’on parle !!!

– Bah… Vas-y si tu veux, parle… Si ça t’amuse… Je t’écoute… Allez, fais-moi rire un peu, pour voir…

– Bon… Olivier, comme je te dis, ça peut plus durer. Si toi tu veux te détruire, c’est ton problème… Mais alors fais-le sans moi. J’ai encore de belles années à vivre moi, et j’ai pas envie de passer à côté. J’ai pas envie de la détruire ma vie, tu comprends ? »

        Et là, évidemment très interloqué, je la regarde comme je peux et je lui rétorque : « Mais enfin… Qu’est-ce que tu racontes ? Te mets pas dans des états pareils… Faudrait d’abord qu’y ait quelque chose à détruire dans ta vie, tu crois pas ? Non, je t’assure, t’as pas à t’inquiéter. » Ah ! C’est bon de rire parfois…

Mardi 11 novembre 2003

 

            R.I.P. les anciens combattants ! Qu’ils reposent en paix… S’il faut mourir pour être en paix, pas étonnant que la guerre ait tant de succès partout dans le monde.

Mercredi 12 novembre 2003

 

        « Je l’aimais bien, sûrement, mais j’aimais encore mieux mon vice, cette envie de m’enfuir de partout, à la recherche de je ne sais quoi, par un sot orgueil sans doute, par conviction d’une espèce de supériorité. » (Voyage au bout de la nuit.)

        Mon vice à moi, c’est l’envie d’aller nulle part, de ne rien rechercher, moins par orgueil évidemment que par la conviction que j’ai de l’infériorité de notre espèce. A cause de cela, je ne pourrai jamais dire seulement : « Je l’aimais bien. » Voilà ce que c’est qu’un suicidé vivant.

 

*

 

        Ma mère me raconte qu’un homme qu’elle connaissait vaguement, de loin, s’est suicidé. Comment s’y est-il pris ? En s’injectant de la bière dans les veines ! Pas même du champagne, pour cette occasion pourtant unique… Bière ou champagne, ça doit faire mal… Une anecdote que j’ai bien envie de mettre dans Tuerie.

Vendredi 14 novembre 2003

 

1

 

Connexions neuronales.

 

        Ça, c’est une photo de mes connexions neuronales. Comme on peut voir, y en a peu, c’est pas net et ç’a l’air triste…

 

2

 

Par la fenêtre.        Par une autre fenêtre.

 

        Ça, c’est ce que je vois par les fenêtres de chez moi.

 

3

 

Pensée.

 

        Et ça, c’est le genre de pensées qui croupit dans ma tête.

Samedi 15 novembre 2003

 

        58ème page de Tuerie. Ce n’est qu’à partir de la centième page qu’on peut vraiment parler d’un livre. Pour l’instant, ce n’est encore qu’un embryon de livre, disons : un fœtus à son tout début… Et pourtant, je pourrais m’arrêter à la cent-unième page seulement : ce serait un livre. Pourquoi ce nombre charnière de cent ? Pourquoi pas dix ? Je préfèrerais…

Dimanche 16 novembre 2003

 

Elephant

 

        Enfin, je suis allé voir Elephant. Dès les premières images que j’en avais vues, dans les bandes annonces diffusées à la télévision, je m’étais senti aspiré par ce film. J’avais immédiatement pressenti qu’il était plein des mêmes choses dont est rempli mon esprit depuis si longtemps, et dont j’essaie de me débarrasser, lorsque j’écris. Cela est encore plus vrai depuis que je travaille à Tuerie. Et les articles traitant de ce film que j’avais lus par la suite avaient confirmé ma première impression.

        Elephant et Tuerie se rejoignent essentiellement sur ce point, c’est à savoir que dans la vraie vie, il n’y a pas d’histoire. Souvent, les films et les romans nous racontent des histoires, avec un début, un développement (sous forme d’intrigue), et une fin. En cela, films et romans sont d’énormes mensonges. Dans la vraie vie, il n’y a que des miettes, des avortements d’histoires. On aimerait vivre une belle histoire bien sûr, mais ça n’arrive pour ainsi dire jamais. L’on ne vit que des débuts d’histoire, sans rien qui vient après. Ou alors directement des fins, avant même que quelque chose ait pu commencer. La mort de Michelle est une illustration de cette fin qui arrive trop tôt, tout de suite, par surprise – dans les histoires avec intrigue, les personnages généralement s’attendent à leur mort, ils ne sont pas surpris par elle. Tandis que la mort de Michelle, sa fin, arrive quasiment à la place d’un commencement : elle n’a même pas le temps de se mettre à son travail dans la bibliothèque, – où elle est d’ailleurs arrivée légèrement en retard –, elle n’a pas non plus le temps de seulement prononcer la phrase qu’elle s’apprête à dire aux tueurs, puisque ceux-ci la tuent juste à ce moment-là. Même Eric, l’un des tueurs, n’a pas le temps de terminer la tuerie dont il est pourtant l’auteur, parce que son compagnon, Alex, lui tire dessus, sans le prévenir, tout à coup, en plein milieu d’une conversation qu’ils ont ensemble. Dans la vraie vie, la seule histoire, toujours la même, c’est le dénouement, si j’ose dire, c’est la mort.

        Mise à part cette mort qui finit toujours par arriver, les histoires, dans la réalité, sont souterraines, invisibles. Les gens ne les voient pas. Ils n’en ont pas conscience (contrairement aux personnages d’intrigues, qui savent toujours plus ou moins ce qui se passe.) Pour avoir conscience de la totalité de l’événement qui se joue, pour connaître toutes ses causes, toutes ses conséquences, il faudrait que toutes les personnes impliquées soient constamment ensemble. Mais ce n’est pas possible, comme le fait d’ailleurs remarquer, dans une conversation à la cantine, une des trois filles un peu pétasses à ses amies, qui lui reprochent de ne pas partager mieux son temps entre elles et son petit ami. La fille leur répond qu’elle ne peut tout de même pas passer tout son temps avec elles. Et en effet, il n’est pas possible de marcher toujours ensemble, les uns à côté des autres, depuis le début jusqu’à la fin. Il n’est pas possible d’avancer parallèlement, d’être toujours au même niveau dans la progression des choses et du temps, ni d’avoir constamment les mêmes informations au même moment. Cela n’arrive jamais : Elias, le photographe, ne comprend à aucun moment qu’il va se faire tuer. Jusqu’au bout, il fait ce qu’il fait d’habitude : il prend des photos, il prend les tueurs en photo, puis se retrouve aussitôt projeté contre un mur, à cause d’une balle qu’il vient de recevoir, (mais alors l’image est floue, la caméra regarde déjà ailleurs). John ne comprend qu’au dernier moment, en croisant les tueurs (qu’il salue), qu’il va se passer quelque chose de terrible. Et ensuite, il a beau prévenir les élèves et les adultes de ne pas entrer dans l’établissement : personne ne l’écoute. C’est à peine s’ils l’entendent, s’ils le voient ! Ils ne sont pas au même endroit que John, ils ne sont pas au même niveau que lui dans leur connaissance des événements. Je l’ai dit, les trajectoires parallèles n’existent pas.

Le temps est trop court pour cela. Dans la vraie vie, on a seulement le temps de se croiser. C’est tout. Rien de plus. C’est pourquoi les personnages de Elephant se croisent tellement. Durant le film, on remonte plusieurs fois le temps, pour assister à de mêmes scènes, mais suivant des points de vue différents. A force, on comprend ce qui se passe, (que l’on devine plus ou moins inéluctable, comme dans une tragédie). On comprend que cela se passe entre les différentes trajectoires, au-dessus des individus. C’est dans ces scènes, que les croisements s’opèrent. Il y a les croisements conscients, où les personnages se voient, se saluent. Et il y a  tous les autres croisements, souterrains, dont les personnages n’ont pas conscience, dans lesquels ils ne se voient pas, mais où se joue la véritable histoire. C’est cette histoire-là, la souterraine, que nous « raconte » Gus Van Sant, en nous la donnant à voir, simplement.

Ce qui m’amène à cette définition, qui nous est commune à tous les deux, Van Sant et moi, mais à beaucoup d’autres aussi, évidemment : une histoire (un récit), c’est une façon particulière de regarder ou de montrer la réalité. Cela n’a rien à voir avec une intrigue. Une intrigue, c’est juste une des façons possibles de montrer, (la plus répandue, il est vrai, mais aussi la plus éloignée de la réalité). (Et donc : ce qu’on appelle une histoire, ce ne peut être en aucun cas la vie elle-même, mais seulement, je le répète, une façon de la considérer et de la montrer. Si des personnes, dans la réalité, croient vivre des histoires, c’est uniquement pour tromper leur ennui, et parce que, considérant leur vie, elles essaient de se convaincre qu’elle vaut la peine d’être vécue. Voilà tout.)

 

*

 

        L’un des tueurs dit quasiment ces mots de Macbeth : « So foul and fair a day I have not sean. » Tout le film est plein de cette crasse et de cette pureté. Tout simplement parce que c’est un film rempli d’adolescenceapost.19.11.03. Est-il un âge plus sombre et clair que l’adolescence ? Les filles se font vomir après manger. Michelle, honteuse de son corps, ne se lave pas après le cours de sport. Mais quelle pureté, lorsqu’au milieu du terrain de foot, au ralenti, elle arrête sa course maladroite et qu’oubliant un instant la présence des élèves autour d’elle, elle lève les yeux vers le ciel, comme une sainte, (alors qu’elle a toujours les yeux baissés), puis repart ! Quelle légèreté dans l’allure de John et dans sa chevelure angélique ! Quelle clarté dans son visage, quelle noirceur dans ses larmes. Et la grâce infinie de sa surprise, lorsqu’une fille l’embrasse, pour le consoler.

 

Michelle regardant vers le ciel.

 

Evidemment, il manque ici le mouvement. C’est par lui que se produit l’instant de grâce.

 

Michelle regardant vers le ciel.

 

John embrassé.

 

Et bien sûr, il y a l’abjection du massacre auquel s’adonnent Eric et Alex. Pourtant, même alors, demeure la beauté du regard d’Alex, anxieux jusque dans sa tuerie, parce qu’il a peur que cela ne se passe pas comme prévu, parce qu’il a peur de ne pas jouir assez, de ne pas tuer assez. Et leur touchante étreinte, tous les deux sous la douche, et le baiser qu’ils se font, parce qu’ils n’ont jamais encore embrassé, et qu’ils vont mourir bientôt.

Est-il un âge plus cruel ? Dans le vestiaire, des filles se moquent de Michelle, disgracieuse, introvertie, mal habillée, laide. Et Alex est victime des mauvais traitements d’autres élèves, qui lui jettent du yaourt à la figure. Est-il un âge plus anxieux ? En réalité, dans le vestiaire, Michelle n’est pas sûre que toutes les moqueries la concernent ; mais toutes, elle les prends toutes pour elle. Et bien sûr, il y a le regard d’Alex, comme s’il était toujours aux aguets, comme s’il se sentait traqué.

Mais l’adolescence, c’est aussi l’âge où l’on est artiste, comme Elias, le jeune photographe, c’est l’âge où, du moins, on essaie de l’être, comme Alex, derrière son piano, massacrant Beethoven.

 

Apostille, 19.11.03 :

Sur un site consacré au cinéma (www.6nema.com), je lis, dans un article traitant de Elephant : « […] Elephant, tel qu’on l’a vu, place sous nos yeux non des gamins mais des adultes, ayant d’ores et déjà choisi (choisi ?) une vie, une attitude, parmi le flot, le flux qui s’offre à eux. » Il est vrai que ces personnages, indubitablement adolescents, sont déjà des adultes. Mais ne pourrait-on pas définir ainsi l’adolescent : soit un adulte encore enfant, soit un enfant déjà adulte ? Par définition, l’adolescent est un être déchiré ! C’est ce qui fait sa beauté. Mais les trois filles un peu pétasses, qui jouent les adultes, ne sont encore que des caricatures d’adultes.

           Rappelons-nous que l’adolescent, c’est celui qui est encore en train de se développer (du latin : adulescens, participe présent avec suffixe inchoatif) ; tandis que l’adulte, lui, a fini de se développer (du latin : adultus, participe passé). En aucun cas les personnages de Elephant ont « d’ores et déjà choisi une vie ». Ils sont précisément à l’âge où l’on est en train de choisir. Le problème est que le choix n’existe pas vraiment, dans la société occidentale, et que dès qu’un adolescent s’est engagé dans une voie, il ne lui est plus permis de revenir en arrière, ni de prendre un autre chemin. Il n’a pas le droit à l’erreur. C’est pour cela que certains adolescents de Elephant ressemblent tellement à des adultes. Ils en ont déjà les responsabilités. Mais toutes ces responsabilités, ils ne les ont pas encore acceptées. Elles leur sont imposées. Si John pleure, c’est parce qu’il doit prendre en charge son père irresponsable, et que cette responsabilité est beaucoup trop lourde pour ses jeunes épaules.

 

*

 

        Evidemment, l’Amérique n’est pas la France, et la France est loin d’être l’Amérique, mais nos lycées se ressemblent. J’ai très bien reconnu le plancher lustré, reluisant, du gymnase, avec cette espèce de grincement qu’il fait quand on marche dessus. J’ai reconnu les longs couloirs qu’on doit traverser, tantôt déserts, tantôt pleins d’autres, adolescents aussi, mais tellement différents, inquiétants, et à travers lesquels il faut passer quand même, en essayant de ne pas les entendre, de ne pas entendre tout ce bruit qu’il font, en essayant de rester à l’abri dans sa tête, derrière ses yeux, au milieu de ses pensées, qu’on essaie d’entendre, elles, mais sans y arriver.

 

Le gymnase.        Un couloir.

Lundi 17 novembre 2003

 

Le regard d'Alex.

 

        J’écrivais hier que l’adolescence est l’âge où l’on essaie d’être artiste. Alex, l’un des tueurs, n’arrive pas à correctement interpréter Beethoven. Mais je repense à son regard anxieux, dans la cantine, lorsqu’il prend des notes sur son carnet, relevant le plan de l’établissement, les yeux levés vers le plafond, pour repérer sans doute des caméras. Et ce regard, je ne le reconnais qu’aujourd’hui. Ce n’est pas de l’anxiété d’un élève maltraité qu’il est rempli. Ce genre d’élèves, ne voulant pas être remarqué, baisse les yeux, comme Michelle. Non, ce regard d’Alex, cette anxiété, cette espèce de fièvre, sont d’un artiste précisément, d’un artiste habité, possédé par sa recherche. L’unique moyen qu’Alex a trouvé d’être un génie, c’est cette tuerie qu’il imagine, qu’il écrit dans son carnet et qui, écrite, aura donc lieu, inéluctablement, comme dans les tragédies. Eric est à la fois l’auteur et l’interprète de son propre Macbeth. D’où, au début de la tuerie, unique représentation, son autre anxiété, le trac d’un acteur. Non seulement la peur de mal jouir, mais encore de mal jouer.

 

Le regard d'un artiste en train de créer.

 

        L’autre artiste du film, Elias, le photographe, regarde beaucoup en l’air, lui aussi. Particulièrement dans le laboratoire, lorsqu’il manipule les négatifs, lorsqu’il accroche les tirages aux cordes à linge. Mais pas une ombre d’anxiété dans son regard. Elias sourit des yeux. Il est un artiste serein. Et surtout, émerveillé de ce qu’il voit. Emerveillé de ce qu’il voit du moment que c’est à travers un objectif. Il est l’exact contraire d’Alex. Elias semble glaner seulement les images, comme elles arrivent (cf. le couple d’amoureux qui passe devant lui et qu’il arrête). Alex, lui, cherche des yeux (cf. dans la cantine). Elias a le temps de se tromper. De refaire des tirages. De refaire des photos. Tandis qu’Alex n’aura droit qu’à une représentation, il n’aura qu’une seule chance.

 

Le regard d'Elias.

 

        Deux personnages ne montrent que très peu leurs yeux : Michelle et John. Michelle les baisse. Elles les cache derrière ses lunettes. Et John, derrière ses cheveux. Même quand il va s’isoler dans une pièce vide, pour pleurer, il cache ses yeux dans ses mains. Ces deux personnages sont, plus que les autres, plus explicitement, victimes d’un malheur, d’une misère dont il n’est pas possible de se laver, qui force à se cacher : le malheur de Michelle, c’est sa laideur, ses boutons, sa peau grasse. Celui de John, c’est la laideur de sa vie familiale, de son père alcoolique, irresponsable. Mais eux aussi, à un moment du film, ils lèvent les yeux. Michelle, comme je disais hier, sur le terrain de sport. John, dans le bureau du directeur, lorsqu’il s’assoit dans le fauteuil, effrontément, lorsque l’adulte reste debout et qu’ils se regardent tous les deux, sans rien dire. Le regard de John, alors, est difficile à définir. Il y a de la défiance dedans, sans aucun doute, du mépris, mais aussi, dans le même temps, une espèce de résignation, et même, bizarrement, d’intimité avec le directeur.

Mardi 18 novembre 2003

 

        Voir ce film, Elephant, m’a comme assommé. Déjà, lorsque j’étais enfant, je connaissais de ces états de grande torpeur. Généralement à cause de films aussi, qui m’avaient particulièrement frappé. Je pouvais rester ainsi des semaines entières, transparent, vide, pareil à un fantôme. Cela m’arrive encore de temps en temps, surtout après la lecture de certains livres. Ainsi, à l’époque où j’écrivais Le songe de Benjamin, j’avais été si ébloui par Joseph et ses frères, que j’en avais été aveuglé, que je ne pouvais plus voir mon propre livre, que je ne pouvais l’écrire.

Ce qui m’assommait, enfant, c’était une espèce de désespoir : j’étais accablé de ne pas être tel personnage que j’avais trouvé beau, noble ou même simplement pitoyable. Désormais, mon désespoir me vient de la certitude que j’ai de ne jamais égaler mes prédécesseurs. Je ne serai jamais à la hauteur de Thomas Mann évidemment, et je ne serai jamais non plus capable de produire les formes et mouvements si admirablement épurés de Van Sant.

C’est un peu les fameux vers de Platen :

 

Wer die Schönheit angeschaut mit Augen,

Ist dem Tode schon anheimgegeben...

Mercredi 19 novembre 2003

 

Apostille dans 16.11.03 : à propos d’un article traitant de Elephant.

 

        On sait que les tueurs du lycée de Littleton, dans le Colorado, écoutaient beaucoup Marilyn Manson. C’est pourquoi certains ont cru bon de l’accuser d’avoir une part de responsabilité dans le massacre du lycée de Columbine. Michael Moore interviewe le chanteur dans son film, Bowling for Columbine. Entre autres, il lui pose cette question : « Si vous les aviez rencontrés, qu’auriez-vous dit aux jeunes tueurs de Littleton ? » Et Marilyn Manson a cette réponse, la seule réponse intelligente qu’on pouvait faire, à mon avis : « J’aurais plutôt écouté ce qu’ils avaient à dire… »

        Dans son film, Michael Moore va plus loin que les accusateurs imbéciles de Marilyn Manson. Les deux jeunes tueurs n’aimaient pas seulement la musique de ce chanteur… Apparemment, ils aimaient aussi le bowling… C’est même la dernière activité à laquelle ils se sont adonnés, juste avant de se rendre à leur lycée, et de commencer la tuerie qu’on sait. D’où cette question de Michael Moore : « Qu’est-ce qui nous prouve que ce n’est pas le bowling, plutôt que les chansons de Marilyn Manson, qui a poussé les deux garçons au meurtre ? »

        Dans Elephant, les deux tueurs regardent (certes, mais tout à fait par hasard) un documentaire sur Hitler qui passe à la télé. Il est également vrai qu’ils jouent à des jeux vidéo particulièrement abrutissants. Mais aussi, peu avant la tuerie, Eric lit un livre (parfaitement) et Alex joue du Beethoven sur son piano. Quelle est donc la part de responsabilité de Beethoven dans le geste insensé d’Alex ?

        Après l’horreur de tels actes, il vient toujours un moment où l’on essaie de comprendre… De comprendre les raisons de ces actes et de cette horreur. Et alors, immanquablement, c’est toujours la même autre horreur qui surgit, certes moins spectaculaire, mais non moins dangereuse… Cette horreur-là, c’est la bêtise des gens, de tous ces gens qui veulent comprendre et qui n’y arrivent pas. Et qui n’y arriveront jamais, bien sûr. Comment le pourraient-ils ? Comment pourraient-ils comprendre que c’est précisément cette autre horreur, la leur, leur propre bêtise, arrogante et quotidienne, qui produit ces tueurs, ces fous qui les terrifient ?

        L’envie de tuer, moi, je l’ai tous les jours, et depuis longtemps. C’est uniquement par égoïsme que je ne passe pas à l’acte. Par peur d’être ennuyé par la justice, et parce que je n’ai pas envie de finir ma vie dans une prison. Mais si c’était sans danger, si je pouvais tuer sans risque, je saurais tout de suite par qui commencer… La liste est prête… C’est un peu cette liste que je suis en train de dresser dans Tuerie 

Jeudi 20 novembre 2003

 

        Je lis d’autres articles traitant de Elephant. Je vais aussi dans quelques forums. Beaucoup de conneries évidemment, surtout dans les forums, où les internautes étalent sans vergogne, et même avec fierté, leur vertigineuse bêtise. Ç’a besoin de parler les cons, c’est comme ça ! Et dans ces forums, ils jouent tous à savoir qui sera le plus con… Alors évidemment, la conséquence, c’est l’inflation de la connerie !

        Un reproche qui revient souvent : « Elephant est un film lent ». Certes. Mais Madame Bovary aussi, c’est lent. Reprocher sa lenteur à Elephant est une absurdité. Cette lenteur est essentielle. C’est la vitesse à laquelle vivent les adolescents, qui ne vivent pas à cent à l’heure, comme on a tendance à le croire… (Ils le voudraient, bien sûr, mais ne le peuvent pas.) Du point de vue de la vitesse, enfin… de la lenteur, l’adolescent est indubitablement un adulte déjà : il s’ennuie.

        Cette lenteur, pendant la projection, je l’ai ressentie, moi aussi. Et pourtant, le film est passé très vite, trop vite même. Exactement comme le temps passe trop vite dans la vraie vie. Les jours sont longs mais le temps nous échappe, littéralement, il prend la fuite, il va plus vite que nous. Paradoxe ? Que non. C’est parce que ces jours si lents se ressemblent tellement (par leur lenteur précisément,) qu’on ne peut pas voir la vitesse à laquelle ils défilent. Ce sont tous les mêmes. Mais un jour, c’est déjà la fin. C’est la fin de la semaine. La fin de l’année. La fin de la vie.

        Comment représenter cette lenteur, cet ennui, cette monotonie ? Par les mouvements de caméra, bien sûr, et l’allure des acteurs, évidemment, mais surtout, en filmant toujours les mêmes instants, comme j’ai déjà dit, mais à partir de points de vue différents. Ainsi les instants se succèdent, différents certes (point de vue), mais identiques. Et dans ces instants identiques, il ne se passe rien.

L’instant le plus filmé, c’est celui qui précède immédiatement la tuerie. Instant de déambulations, instant transitoire (fin d’un cour de sport et vestiaire, par exemple), indéfini, vague, instant à cheval sur deux autres, ceux-là plus définis en principe (un cour auquel on doit assister, du shopping à faire, en ville), mais qu’on voit peu ou pas, et dont le second ne sera évidemment pas celui auquel les personnages s’attendaient… Sauf les tueurs… (Tueurs qui s’ennuient beaucoup, eux aussi, dans la maison d’Alex, tellement désoeuvrés qu’ils s’endorment.)

Dans la vie de ses adolescents, il ne se passe rigoureusement rien. Et donc, dans le film non plus. Sauf à la fin. La tuerie arrive alors comme une délivrance pour le spectateur (terminé l’ennui), et sans doute aussi pour les tueurs qui, de cette façon, se délivrent de leur morne univers et de leur tristes personnes, en détruisant tout.

 

L'ennui.

 

*

 

        J’écrivais hier qu’après de tels événements, tellement effrayants, tellement incompréhensibles, on finit toujours par chercher à comprendre, malgré tout, pour se rassurer, parce qu’on en a besoin. Mais cette raison qu’on cherche, on ne la trouve jamais : Alex et Eric n’ont pas de raison de tuer. Mais plus effrayant encore, ils n’ont pas non plus de raison de ne pas tuer…

 

*

 

        On sait ce que c’est que tomber amoureux d’un homme ou d’une femme, et l’on a tous connu la douleur de ne pas être aimé en retour. Mais cette douleur n’est rien à côté de celle que connut Pygmalion.

        Tomber amoureux d’une œuvre revient à tomber amoureux de la mort (c’est encore les vers de Platen). Parce que jamais l’amoureux ne trouvera dans la vie cette beauté qu’il trouve à l’œuvre. Les plus vivantes reproductions d’un sourire, d’une chevelure ou d’une épaule resteront toujours sans vie. Il n’est pas possible d’embrasser la Joconde. L’œuvre d’art, suprême expression de vie, n’est toujours composée que de bouts de cadavres.

        On dit qu’Aphrodite donna vie à la statue de Pygmalion et que celui-ci l’épousa ; que donc, il continua de l’aimer. Cela n’est pas possible évidemment. Même si la déesse avait donné vie à la statue, Pygmalion aurait cessé de l’aimer. Devenue femme, la statue aurait perdu sa beauté unique qui, contrairement à celle des créatures, n’est pas concrète, physique ou charnelle. La beauté d’une œuvre ne peut être incarnée. Elle échappe au temps. L’œuvre d’art est un fragment d’éternité.

        J’ai beau savoir que les acteurs de Elephant « jouent leur propre rôle » (comme le répètent un peu trop les critiques : Elias est réellement photographe, Alex joue vraiment du piano, et aussi mal que cela), si par exemple j’avais John en face de moi, je ne pourrais pas retrouver, dans sa présence, dans son corps, la grâce étourdissante qu’il exhale, lorsque, devant une fille venue le consoler, il reconnaît pudiquement, blond, rose, qu’il était en train de pleurer. Sa  fulgurante surprise non plus, montrée dans son essence la plus pure, quand cette même fille l’embrasse, il ne me serait pas possible de la retrouver, ni chez lui, ni chez aucune autre créature vivante. Parce que ce n’est pas du vrai John que je suis amoureux, mais du John de Elephant, c’est-à-dire du film même, puisqu’il n’y a pas de John sans ce père alcoolique, sans cette fille qui le console et l’embrasse. Il n’y a pas non plus de John, sans toutes les images où John n’est pas. Il est question de cette espèce de paradoxe dans la scène où les trois filles un peu pétasses sont dans la cantine. Dehors, à travers une grande baie vitrée, elles reconnaissent le garçon, en train de jouer avec un chien. Comme avec un peu de tendresse, elles parlent un instant de lui, qui n’est pas là. Cet instant où John est absent, est constitutif du personnage, au même titre que l’extrême luminosité de ses cheveux ou que le noir taureau de son t-shirt. John peut attendrir des filles pourtant loin d’être tendres…

 

        Il ne faut tomber amoureux que de corps. Jamais de formes. Pygmalion est une sorte de Narcisse.

Vendredi 21 novembre 2003

 

John, tête blonde. John, tête d’ange.

 

Avec John, on ne peut être que bienveillant, protecteur, attendri. Si sa vie, hors du lycée, est d’un adulte (charge de son père), dans l’établissement, il redevient un enfant. De tous les personnages de Elephant, il est le plus juvénile dans son apparence. Au lycée, on le couve. Dans ce sens, sans doute que le proviseur, dans son bureau, avec cet étrange regard qu’on peut trouver froid, couve en réalité John de ses yeux. Alors, cette froideur des yeux du proviseur, c’est exactement celle qu’on retrouve dans le regard d’une poule, regard froid et toujours indifférent, parce que bête, parce que vide.

        Sorti du bureau du proviseur, John va s’isoler dans une pièce vide, pour pleurer. Il pleure comme un enfant, en se frottant les yeux, en se cachant derrière ses mains. Une fille le surprend. Elle le console, en lui faisant un baiser sur la joue, comme on fait aux enfants. A ce baiser, la surprise de John est si spontanée, si naturelle, que sa réaction, son geste très gracieux, révèlent son véritable visage, qui est, là encore, d’un enfant.

        Devant le lycée, John trouve un chien, vers lequel il court aussitôt, pour jouer avec, joyeusement, et comme en s’ébrouant, bref, avec des manières d’enfant ou de jeune animal. Les trois filles un peu pétasses, depuis l’intérieur de la cantine, l’aperçoivent à travers une baie vitrée. Elles sont attendries par le spectacle amusant de John jouant avec un chien. Elles se demandent si ce chien est à lui et pourquoi le garçon amène son chien au lycée. Puis elles rient doucement, sans se moquer.

        Arrivent les deux tueurs, qui vont entrer dans le lycée. John les croise, les salue et leur demande, à cause de leurs accoutrements (militaires) et de leurs grands sacs (remplis d’armes), ce qu’ils veulent faire. Les tueurs lui répondent qu’il ferait mieux de rentrer chez lui, parce qu’il va y avoir du grabuge. Ils le préviennent. Même eux font preuve de bienveillance envers John. Ils ne veulent pas tuer cet enfant.

        A la fin, John regarde de loin, en hauteur, son lycée, d’où sort de la fumée. Son père arrive, visiblement moins soûl qu’au début du film, embarrassé, redevenu père… Il touche l’épaule de son fils, la caresse. Au moment où disparaît l’unique endroit dans lequel John pouvait être enfant, John redevient un enfant dans les yeux de son père. Devant le chaos du lycée livré aux balles, au feu, à la mort, quelque chose, tout de même, rentre dans l’ordre. Un fils et son père retrouvent chacun leur véritable place.

        John est une figure à caractère religieux. Il est comme un espoir de salut qui traverse tout le film, depuis le début jusqu’à la fin. Tous les personnages reconnaissent sa lumière. Même les tueurs l’épargnent. Il est le personnage qui, dans sa déambulation à travers le lycée, relie tous les autres.

        Les tueurs, en le prévenant qu’il va se passer quelque chose de terrible dans le lycée, transforment John en ange. John devient un messager, il annonce la venue de la mort, en prévenant les élèves et les professeurs encore dehors de ne pas entrer dans l’établissement. Son esprit se détache de son corps. Cet esprit, c’est le curieux personnage de Benny, un double de John. Tous les deux portent un t-shirt jaune. L’un est le négatif de l’autre. John est un enfant blond, John est lumineux. On voit peu son visage, sous la lumière de ses cheveux. Benny est noir. On est frappé par l’expression de son visage, déjà très marqué par la vie. John traverse le film jusqu’au moment de la tuerie. Benny  traverse la tuerie. Pendant cette tuerie, John, qui est à l’écart, regarde vers le lycée, comme s’il guidait Benny, resté à l’intérieur, et qui, sans un mot, sauve des vies, au mépris total de la sienne, comme s’il n’avait pas de corps, comme s’il agissait depuis dehors, depuis John. Au moment de sa mort, Benny avance vers le tueur, comme si celui-ci ne pouvait pas le tuer.

        Elephant n’est pas seulement un film sombre, parlant d’un temps qui emporte tout sur son passage, comme une avalanche sur une pente vertigineuse, avec la mort au bout, inéluctable. C’est aussi le récit d’une ascension, celle de John, qui durant tout le film, ne cesse de marcher vers son salut ; puis qui devient ange du salut, en prévenant les autres du danger ; et qui, à la fin, devient le salut même, guidant, depuis une hauteur, Benny dans le chaos, qui sauve des vies. John est la lumière du film.

 

*

 

        Petite baisse de régime dans le travail de Tuerie. Seulement 66 pages d’écrites. Cela m’inquiète. C’est à cause de ce maudit film, Elephant, qui s’est emparé de mon esprit, ces derniers jours. Et puis il y a ce drôle de désir aussi, qui s’installe peu a peu, et qui ne veut plus partir : je voudrais en mettre dans mon livre, mettre un peu du  film de Van Sant dans Tuerie… Je n’aurais qu’à jeter, tout simplement, quelques morceaux de ce journal (où j’ai beaucoup parlé de Elephant) dans le livre. Cela fait un moment déjà que j’y pense. Entremêler mon véritable journal, (qu’il faudrait travestir, transformer en faux), à cet autre faux journal qu’est Tuerie, liste dressée au jour le jour des gens dont il m’est arrivé, au cours de la vie, de désirer la mort : « Alors voilà ce que j’ai décidé. Faudra quand même bien que j’en termine un, de livre ! Je vais pas passer ma vie à faire que d’essayer, que de commencer… Donc, je vais reprendre mon idée, mon idée d’écrire un texte par jour, un chapitre. Je vais faire ça pendant un mois. Et dans ces chapitres, je vais vous raconter les fois où j’ai eu envie de vous tuer, vous ou d’autres, ou des gens de ma famille, ou même des gens que je connais pas. »

        Déjà, tel qu’il se trouve en ce moment, Tuerie est un livre qui parle de lui-même, qui se montre en train de se fabriquer. Il serait donc intéressant de l’augmenter d’un second journal, censé être le véritable journal du narrateur, dans lequel je pourrais mettre des fragments du mien, que j’aurais seulement à rendre plus lisibles. Plus que le premier, ce second journal parlerait du livre en train de se fabriquer. Un peu comme dans Les Faux-Monnayeurs. Et je pourrais y mettre les morceaux consacrés à Elephant, qui conserveraient à l’ensemble un semblant d’unité, puisqu’il est question d’une tuerie dans ce film. A la fin, les deux journaux se confondraient, à cause de la confusion du narrateur, qui perdra peut-être la raison… De plus en plus, je me rends compte que Tuerie, où je mets pourtant beaucoup de mes propres sentiments, de mes véritables souvenirs, mais aussi tellement de fiction, est un roman.

Samedi 22 novembre 2003

 

 

 

        Quel malheur ce serait, si tout le monde était heureux… Au fond, le bonheur, c’est l’idéal des cons. Tant de gens veulent être heureux… Trop… Je trouve ça suspect…

 

*

 

        Je crois que je vais donner au narrateur de Tuerie le nom d’Edouard. Ainsi, tous les extraits de son journal seront intitulés : Journal d’Edouard, comme dans Les faux-Monnayeurs. De cette façon la locution désignera deux choses à la fois : non seulement le journal de mon narrateur, mais aussi la mise en abyme qu’il constitue, le Journal d’Edouard étant un modèle de ce procédé, dont Gide a d’ailleurs inventé le nom. De même que le mot « bible » désigne aussi bien la Bible (modèle de livre fondateur) que n’importe quel autre livre, du moment qu’on le considère en tant que livre fondateur ou faisant autorité (comme la Bible pour les chrétiens) ; de même, l’expression de Journal d’Edouard pourrait désigner n’importe quelle mise en abyme ayant la forme d’un journal. De plus, en évoquant directement le livre de Gide, je signalerai que Tuerie est bien un roman, dans lequel celui qui dit je n’est pas moi, même s’il est vrai qu’il me ressemble beaucoup.

Dimanche 23 novembre 2003

 

            Cet article consacré à Elephant, d’Alexandre Tylski, qui me rejoint parfois, à moins que ce ne soit moi qui le rejoigne, restons modeste… Disons que nous nous rejoignons tous les deux plusieurs fois, sur plusieurs points très précis, et parfois même littéralement, comme, par exemple, à propos de l’ange, à propos de Benny, « double » de John et de Beethoven « massacré » par Alex ou des regards dirigés vers le haut. Et la réponse de Bela Tarr à la question : « Pourquoi filmez-vous ? – Parce que je déteste les histoires, puisque les histoires font croire qu’il s’est passé quelque chose. Or il ne se passe rien : on fuit une situation pour une autre. De nos jours, il n’y a que des situations, toutes les histoires sont dépassées, elles sont devenues lieux communs, elles sont dissoutes en elles-mêmes. Il ne reste que le temps. La seule chose qui soit réelle, c’est probablement le temps. » C’est d’ailleurs ce que j’essaie de dire au tout début de Tuerie : « Mais aussi, pourquoi veut-on qu’elles aient l’air vraies les histoires, dans les livres ? Ce qui nous fait croire aux histoires, bizarrement, c’est tout ce qu’elles contiennent de faux, d’irréel, c’est ces échos, cette profondeur que je vous disais, et pour lesquels je suis si peu doué. Mais la réalité, la véritable, celle où qu’on est, nous les hommes, elle est loin d’être aussi profonde… Elle est complètement plate même. Elle est qu’en deux dimensions, si vous voulez. Et les hommes, dans la réalité, y z’en vivent pas des histoires. Y vivent, voilà tout. Y vivent tout court. Tout court et platement. »

 

*

 

        Je retourne voir Elephant (avec ma mère cette fois-ci) pour vérifier s’il n’y a pas trop d’erreurs dans ce que j’ai écrit depuis dimanche dernier. Il n’y en a pas, sauf une : John, à la fin, ne regarde pas son lycée depuis une hauteur, mais seulement de loin. Cette hauteur, je l’ai imaginée après coup, sans doute parce que l’espèce d’ascension de John tout au long du film la suggérait fortement à ma mémoire. Les souvenirs nous jouent souvent de tels tours.

 

        Je crois que je comprends mieux le sens de ce regard tellement étrange qu’échangent le directeur du lycée et John. C’est le nom du directeur qui m’éclaire, c’est le cas de le dire, puisqu’il s’appelle Mr Luce… Il porte le nom de la lumière, lux, en latin. Et John, être plein de lumière justement, en regardant le directeur, s’en abreuve par les yeux. A ce moment d’ailleurs, la caméra filme les deux regards un peu de la même façon que Pasolini dans La Passion selon Saint Matthieu, qui s’arrête souvent, et pendant de longues secondes, sur les yeux des témoins regardant le Christ.

        Le nom même de John évoque évidemment l’apôtre Jean (et celui de son frère, Paul, l’apôtre des gentils). Et en effet, Elephant est une apocalypse. John en est le révélateur, puisque c’est autour de lui qu’est construit le récit : je l’ai dit, la matière principale du film, ce sont les dix minutes qui précédent la tuerie, plusieurs fois rejouées, à partir de points de vue différents, mais dans lesquels réapparaît toujours John (que croisent les autres personnages), permettant ainsi de dater, de situer précisément dans le temps l’instant auquel on assiste. (Les seuls autres moments à ne pas précéder immédiatement la tuerie, à part la tuerie elle-même bien sûr, sont tous sans exception consacrés à Alex, le personnage le plus éloigné de John, d’une certaine manière, puisque le plus humain et le plus sombre, alors que John est le plus lumineux, le plus proche de la divinité.)

        En quoi Elephant peut-il être considéré comme un film appartenant au genre apocalyptique ? En cela que le récit très sombre des événements auxquels nous assistons est entièrement baigné de la lumière d’espoir et de salut que représente John. Première image du film : un ciel nuageux, filmé en accéléré, qui s’assombrit de plus en plus, jusqu’à ce que la nuit tombe. Dernière image du film : un ciel qui se dégage, dans lequel il y a encore quelques nuages, mais surtout, derrière eux, le soleil en train de reparaître.

 

        John est un des rares personnages à avoir un nom de famille : Mcfarland, qu’on pourrait traduire par « fils de la contrée lointaine, de la contrée qui est au loin ». Quelle est cette contrée lointaine ? Peut-être le ciel, dont il est l’envoyé.

 

        Benny, c’est sans doute le diminutif de Benjamin. Benny est donc le « fils de la main droite » de John, autrement dit, le bras, la force, la puissance par lesquels ce dernier sauve des vies à l’intérieur du lycée, pendant la tuerie.

Plus tiré par les cheveux : Saül (Shaoul), premier roi du royaume unifié d’Israël, était un Benjaminite. Or Shaoul (Saul) est le premier nom de l’apôtre Paul, dont le frère de John porte justement le nom. Là encore, un lien particulier apparaît, un lien étroit, entre John et Benny. Dans tous les cas, le nom de Benjamin est par excellence celui d’un frère, c’est-à-dire d’une espèce de double.

 

        J’écrivais l’autre jour qu’Alex et Eric s’ennuyaient tellement qu’ils finissaient par s’endormir. Mais si Van Sant filme les deux tueurs en train de dormir, c’est aussi pour nous montrer l’innocence qu’il y a même chez les plus grands coupables : Alex (plus qu’Eric) dort comme un enfant, en position de fœtus.

 

        Autre élément indiquant qu’Elias est un artiste : la fourchette transformée en bracelet qu’il porte à son poignet. Objet utile devenu inutile, autrement dit, une œuvre d’art.

Lundi 24 novembre 2003

 

        J’ai dit que le regard terriblement inquiet d’Alex, dans la cantine, était celui d’un artiste habité par sa recherche. A un moment pourtant, le bruit que font les élèves autour de lui devient de plus en plus fort, et le garçon semble pris de panique. On pourrait croire alors que cette panique lui est causée par la foule qui l’entoure, comme s’il avait tout à coup une crise d’agoraphobie. Il y a d’ailleurs sans doute du vrai dans cette interprétation. Mais cette panique, c’est peut-être aussi celle qui saisit parfois l’artiste devant l’ampleur de la tâche qu’il s’est fixée. Après tout, le tumulte des élèves, qui monte autour d’Alex, c’est le bruit de toutes les vies qu’il va devoir tuer… Tout à coup, Alex est pris de doute.

Souvent il m’est arrivé, devant l’ampleur d’Histoire et géographie de l’île de nos rêves, devant La Boucle d’un songe et tous ces autres livres que je n’ai pas écrits, d’être pris de la même panique, et de vouloir prendre la fuite, partir en courant. C’est d’ailleurs ce que j’ai fini par faire à chaque fois… Ma panique l’a toujours emporté, puisque je n’ai jamais terminé un seul de mes livres. Et pas seulement mes livres… Ma panique l’a toujours emporté sur tout, depuis que je suis tout petit. C’est à cause d’elle que je n’avais pas d’amis à l’école ni d’amoureux au collège. A cause d’elle que je n’ai pas de vie aujourd’hui, que je suis un suicidé vivant… Je ne suis jamais sorti de moi, parce que j’ai toujours eu peur qu’on me regarde. Je n’ai jamais parlé, de peur qu’on m’écoute et m’entende. Je ne me suis jamais intéressé à d’autres, de peur qu’on s’intéresse à moi. Et le plus terrible, c’est que ça n’a jamais empêché les gens de me voir et de me détester. Ils m’ont toujours pris pour un bizarre, pour un anormal, précisément à cause de mon enfermement ; à cause de moi, finalement.

Mais pour l’instant, Tuerie garde des proportions raisonnables… Pas encore de panique…

Jeudi 27 novembre 2003

 

        Anniversaire de Laurence. Pour elle, ce sonnet.

Vendredi 28 novembre 2003

 

        Je dois me détourner quelque temps de ce journal et de Tuerie, pour me préparer à passer les oraux de ce petit concours administratif dont je parlais l’autre jour (je suis admissible). Ce n’est pas que ce soit difficile, mais il y a beaucoup de conneries à apprendre par cœur. Je ne les saurai d’ailleurs jamais toutes à temps. Et je ne serai sûrement pas admis de toute façon. Mais me préparer me donne l’impression d’être quelqu’un de normal : impliqué, responsable et volontaire… Jamais je ne pourrais me comporter ainsi toute une année. Alors toute une vie… Je ne sais même pas si je tiendrai jusqu’aux épreuves, qui se dérouleront dans l’ordre indiqué ci-dessous :

        1/ 03.12.2003 à 9h45 : Entretien visant à évaluer l’aptitude du candidat à exercer les missions dévolues au cadre d’emplois et notamment l’accueil du public, la gestion d’emplois du temps, l’organisation de réunions. [C’est un genre d’entretien d’embauche qui ne veut pas dire son nom.]

        2/ 03.12.2003 à 11h00 : Epreuve pratique de bureautique destinée à vérifier l’aptitude du candidat en matière de traitement de texte, d’utilisation d’un tableur et des nouvelles technologies de l’information et de la communication.

        3/ 09.12.2003 à 14h30 : Notions générales de droit public [beaucoup de par cœur].

        4/ 10.12.2003 à 09h15 : Notions générales de finances publiques [beaucoup de par cœur aussi].

 


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