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Mercredi 1er octobre 2003

Je reçois aujourd’hui cette lettre de l’ANPE :

Affaire enregistrée sous le n° B108

Monsieur,

Depuis votre inscription sur la liste des demandeurs d’emploi, l’agence locale pour l’emploi vous a convoqué le 12/09/03 en vue d’un entretien fixé le 25/09/03, pour un entretien de bilan auquel vous ne vous êtes pas présenté [Cf. ce journal à la date du 25 Septembre].

Partant de ce constat, je vous informe que j’ai l’intention de procéder à votre radiation de la liste des demandeurs d’emploi pour une durée de 2 mois à compter du 25/09/03.

Toutefois, je ne prendrai pas de décision de radiation, si les observations que vous pouvez me faire parvenir par écrit, dans un délai de quinze jours suivant la date d’envoi de la présente lettre, sont légitimes.

Si vous le souhaitez, un entretien à votre Agence Locale pourra être organisé pendant ce délai, et vous pourrez vous faire accompagner par une personne de votre choix.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

Claude C***, Directrice de l’agence locale.

Que vais-je donc bien pouvoir inventer qui paraisse légitime. Je ne peux tout de même pas dire que j’ai refusé d’assister à cet entretien par crainte d’être incommodé par l’odeur de la grosse qui devait me recevoir. Ce ne serait pas très « politically correct ». De toute façon, mon affaire, comme ils disent, se présente mal. Et je sais bien que, quoi que je dise, je serai tout de même radié. Alors autant dire dans cette lettre qu’on me permet d’écrire ce que je pense vraiment de tous ces gens de l’agence pour l’emploi. Cela ne m’aidera pas, mais au moins, je me serai défoulé.

Je sais qu’il y a beaucoup de puérilité à s’entêter comme je le fais. Mais je ne me suis jamais senti vivre autant que lorsque j’étais au pied du mur. En fonçant droit dedans, je me sens libre. Et je l’éprouve si rarement, ce sentiment !

*

Je relis ce que j’avais écrit ce 25 septembre : « L’ANPE n’est pas là pour vous donner le poisson mais pour vous apprendre à pêcher. » Il aurait fallu répondre : « J’aime le poisson, pas la pêche. »

Jeudi 2 octobre 2003

Rien ne m’est plus odieux que ces gens qui ne tolèrent pas qu’on ne soit pas de la même excellente humeur qu’eux. J’en ai vu qui me fusillaient du regard, simplement parce que je ne riais pas aux choses qui les faisaient rire. Pour eux, je suis un rabat-joie. Ils ne conçoivent pas que la vision de leur absurde joie rabat la mienne !

Tout de même, il y a pire qu’eux, à savoir : ceux qui, lorsqu’on leur demande, par pure politesse, s’ils vont bien, répondent que non et font incontinent le récit de leurs insignifiantes misères.

Il me semble que ce sont parfois les mêmes.

Dimanche 5 octobre 2003

C’est un vide étrange, qui pèse et prend toute la place. J’ai l’impression qu’il est partout dans moi. J’ai l’impression qu’il me rend chaque jour un peu plus lourd, alors que je n’ai pas grossi. C’est comme si je m’effondrais sur moi-même. Alors que je devrais me sentir plus léger, puisque le vide ne pèse pas. Mais comme je ne suis qu’une enveloppe vide, le monde autour de moi m’écrase de tout son poids. Et je ne peux plus bouger, comme si j’étais coincé sous la lune.

Lundi 6 octobre 2003

Je devrais… Mais comment ? Et pourquoi ?

Mardi 7 octobre 2003

Premier ministre, dernier des cons. Ce mot de lui : « Les Français ne sont pas paresseux. » Je ne dois pas être Français. La paresse, c’est une caresse du temps qui glisse sur l’homme. Mais cette caresse assomme, comme un coup, et empêche de se relever. Je ne me relèverai jamais de la tombe où je suis.

Mercredi 8 octobre 2003

Pour tromper mon ennui, je consulte les innombrables « sites persos », « blogues » et autres journaux publiés sur Internet. Mais ce faisant, c’est moi que je trompe, car ces lectures m’ennuient davantage.

L’orthographe, la syntaxe de ces pages, généralement écrites par de jeunes gens, sont presque toujours désastreuses. Je ne puis m’empêcher de penser à tous ces professeurs de l’Education nationale qui osent dire que le niveau n’a pas baissé. Soit ils mentent, soit (plus vraisemblablement) c’est leur propre niveau qui les fait considérer avec tant d’indulgence celui de leurs élèves. Au fond, c’est une question de point de vue. Dans Corbeaux, Renaud Camus écrivait, le vendredi 14 avril 2000 : « […] J’ai dit par exemple que jadis l’enseignement servait à sortir quelques enfants du prolétariat tandis qu’aujourd’hui il avait pour effet de rendre prolétaires, culturellement, les enfants des familles cultivées. Et pourquoi ? (car ce n’est pas tout…) Parce que les ‘‘enseignants’’, désormais, seraient eux-mêmes des prolétaires. Il suffirait pour s’en convaincre de voir les récentes manifestations de ‘‘profs’’, que rien ne distinguait pour l’œil de manifestations d’infirmières ou d’ouvriers de la sidérurgie. Et le style des banderoles ! Et l’incroyable laideur de leurs dessins ! Et les jeux de mots lamentables ! Voilà l’état culturel des gens qui sont chargés d’éduquer ‘‘nos’’ enfants ! »

*

Dans Vaisseaux Brûlés, du même, je lis : « L’emploi du temps est la seule vraie question morale, celle qui contient toutes les autres. Dis-moi ce que tu fais de tes journées, je te dirai ce que tu vaux. » (Vaisseaux Brûlés, 2-2-36.) Effrayant : je ne vaux rien !

Jeudi 9 octobre 2003

Je reçois cette lettre :

 

Direction de la solidarité départementale

Service départemental d’action sociale

Lettre Recommandée avec A.R.

Monsieur,

Dans le cadre de l’attribution de votre allocation de Revenu Minimum d’Insertion (R.M.I.), la Commission Locale d’Insertion (C.L.I.) souhaite vous rencontrer, afin que vous précisiez vos projets d’insertion en rapport avec votre situation de bénéficiaire du R.M.I.

Nous vous demandons de bien vouloir vous présenter, le :

VENDREDI 24 OCTOBRE 2003 à 15 H

Au Conseil Général des Landes – Hôtel Planté – salle 3ème Commission

A MONT-DE-MARSAN

Vous pouvez vous y rendre accompagné de la personne de votre choix.

Dans le cas où vous ne répondriez pas à cette convocation, votre prestation serait suspendue.

Je vous prie de croire, Monsieur, à l’assurance de ma considération distinguée.

P/ Le Président de la C.L.I. de Mont-de-Marsan

Françoise F***

Adjointe de la Responsable du Service Départemental d’Action Sociale.

 

En réalité, je sais que cette allocation va m’être supprimée. Je ne suis pas convoqué pour préciser mes projets d’insertion, comme il est dit dans cette lettre, mais pour assister à ma propre déchéance, pour être humilié publiquement. Je le tiens de cette crapule de Lambert, qui s’occupe de mon cas au centre communal d’action sociale, qui ne m’aime pas et qui est à l’origine de cette convocation, qu’il m’avait promise lors de notre dernier entretien. Convocation, suspension d’ailleurs bien légitimes. Il me semble en effet normal que les parasites de mon espèce soient éradiqués du système d’entraide sociale. Mais je suis persuadé que j’aurais pu jouir encore longtemps de cette aumône, si  je n’avais pas regardé ce Lambert dans les yeux, si j’avais plus souvent baissé la tête et parlé plus bas. Mais je n’ai jamais pu m’y résoudre. Pendant tous les entretiens que j’avais avec lui, je ne pouvais me départir du petit sourire que sa face de fromage mou, sa figure de vieux camembert m’inspirait. Je comprends qu’il en ait été si agacé.

 

C’est ma mère qui a signé l’A.R. Moi, je dormais. Elle me demande : « Qu’y avait-il, dans cette lettre ? » Je lui réponds qu’on me supprime le R.M.I. Mais elle ne me croit pas et demande à voir la lettre. Je la lui montre et lui explique que tout ce que je pourrai dire devant la commission ne changera rien. Pourquoi ne me croyait-elle pas ? Elle craignait que je ne lui fisse croire qu’on me supprimait cet argent, dans l’intention d’en recevoir autant d’elle, et de jouir ainsi du double ! Il est vrai que je suis capable de tels mauvais tours mais je ne savais pas que ma mère le savait !

Vendredi 10 octobre 2003

Aujourd’hui, pour la première fois depuis longtemps, j’ai travaillé aux Contes du royaume d’à côté. Prise de notes. Constitution d’une bibliographie. Dans les jours qui viennent, je dois lire le roman de Mélusine de Jean d’Arras et La Nouvelle Mélusine de Goethe, que je trouve dans Les Années de voyage de Wilhelm Meister. J’écris un nouveau petit paragraphe, qui modifie l’incipit du livre. 165 mots. Et, pour l’ouverture, j’imagine un nouveau conte, La métamorphose. Ou plutôt, c’est une fable ; plus exactement, une comparaison dont le second terme pourrait faire une fable : Eugène, enfant, était aussi vif qu’un poisson dans l’eau. Mais en grandissant, il s’est figé. Le voici devenu un roseau, légèrement penché sur l’eau. Il se voit dans le miroir liquide et ne se reconnaît pas. Cette vision le révolte, mais il ne peut pas cracher sa révolte hors de lui, puisqu’il est un roseau. Tout ce qui sort d’Eugène, c’est une larme, qui tombe dans l’eau, et fait autour de lui un grand rond qui s’éloigne.

Les premiers contes du livre devraient se suivre dans cet ordre : 1/ La métamorphose, 2/ La sorcière, 3/ Iphigénie, 4/ Mélusine, 5/ Le jour est la nuit. Puis d’autres contes suivent, mais je ne sais pas encore tout à fait dans quel ordre les ranger : Les petits ramasseurs de balles ; Le garçon-fleur ; Myosotis ; Ce que vivent les fleurs ; L’adolescent d’Herculanum ; L’ensevelie vive ; Le basilic ; et aussi La patronne du Fez, qui devrait être un pastiche de La matrone d’Ephèse.

En feuilletant Macbeth, je tombe sur ces mots d’une sorcière : « Fair is foul, and foul is fair ». C’est quasiment le titre de mon conte : Le jour est la nuit. En choisissant ce titre, je ne pensais évidemment pas à Macbeth. Simplement, je voulais faire un jeu de mots avec l’expression « le jour et la nuit ». Mais maintenant, je me rends compte que mon titre et les mots de la sorcière parlent de la même chose, de la même effrayante confusion qui, partout, règne.

Samedi 11 octobre 2003

Hier soir, après avoir écrit dans ce journal, j’ai repris le travail de Contes du royaume d’à côté et terminé La métamorphose. Je n’en suis pas mécontent. Mais c’est continuer qui est difficile. Avancer, avancer, avancer. Au lieu de quoi, je ne cesse de reculer. Je n’écris que des débuts. Initialement, Les petits ramasseurs de balles étaient le premier conte de ce livre. Aujourd’hui, ce chapitre (car chaque conte est un chapitre et l’ensemble un roman), ce chapitre, dis-je, vient après le cinquième, et sans doute sera-t-il encore profondément modifié. Je suis repris par le vertige, par cet affreux vertige qui me fait repousser le plus loin possible l’instant où j’irai m’asseoir derrière la table de travail.

Dimanche 12 octobre 2003

J’ai téléphoné à mon grand-père, dont la maladie s’est aggravée. De même qu’il y a l’accent de Toulouse et celui de Marseille, de même il y a un accent des casernes. C’est avec cet accent que j’ai toujours entendu parler mon grand-père, qui est un militaire. Il me répond au téléphone avec ces phrases si particulièrement énergiques, ces intonations si volontaires, cette concision, cette clarté si propre aux armées, bref dans un style qu’on ne peut qualifier que de militaire. Je lui demande s’il ne s’ennuie pas trop dans sa chambre d’hôpital. Il me répond que non : il écoute la radio et lit des livres.

 

Mon grand-père est, dans toute ma famille, celui qui me ressemble le plus et, dans le même temps, celui qui m’est le plus différent. Tous les deux, nous sommes des solitaires. Comme lui, je m’accommode très bien de n’être en commerce avec personne. Mais je n’ai pas son admirable rigueur dans la conduite de ma vie. La sienne a toujours été très réglée. Je ne l’ai jamais vu dormir que dans des lits de camp, qu’il installait tantôt dans sa cave, tantôt dans son grenier. Je me souviens d’ailleurs qu’enfant, je trouvais très mystérieux que mon grand-père n’eût pas de chambre. Quand je fus un peu plus vieux, il construisit lui-même deux murs dans un coin de sa cave, qui formèrent une pièce, dans laquelle il installa son lit de camp et qu’il appela sa chambre, mais qui ressemblait davantage à un bureau, un bureau de militaire, avec des insignes et des décorations accrochés aux murs. Chaque jour, sans exception, il consacrait la matinée à son entraînement physique, qui consistait à parcourir de grandes étapes à vélo ; et l’après-midi, il s’occupait de son potager et des fleurs de son jardin. Le soir, il lisait une heure ou deux, généralement des œuvres du général de Gaulle, ou bien des livres traitant de ce grand homme ou seulement de la chose militaire. Pas une fois je ne l’ai vu manger de riz. Il disait qu’il en avait bouffé plus qu’on en bouffe dans deux vies, pendant la guerre d’Indochine. Si bien que ma grand-mère, qu’il avait rencontrée dans cette ancienne colonie, Chinoise par son père et Vietnamienne par sa mère, devait préparer tous les jours deux repas, l’un avec du riz, qui a toujours été la base de son alimentation à elle, et l’autre avec n’importe quoi d’autre, du moment que ce ne fût pas du riz. Ainsi, pendant les vacances, ma grand-mère nous posait cette question rituelle, à ma sœur et à moi : « Aujourd’hui, vous voulez manger comme papy ou comme mamy ? » 

 

Mais le plus extraordinaire, et qui m’intrigue encore aujourd’hui : je n’ai jamais vu mon grand-père aller dans les commodités. Je crois qu’il faisait comme on avait dû lui apprendre à faire en temps de guerre pour ne pas être repéré par l’ennemi. Je ne vois pas d’autre explication.

 

Mais je parle de lui au passé ! Il vit encore, et malgré la fatigue, j’entends à sa voix qu’il est toujours combatif. Combatif, mais lucide. Ce combat, il va le perdre. Il me le dit à sa façon, militaire : « c’est ça la vie, faut se battre, même si on doit perdre. »

Mardi 14 octobre 2003

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Dans un émission télévisée traitant de l’antisémitisme, j’entends que, dans certaines cours de collèges et de lycées, l’insulte absolue n’est plus, comme de mon temps : « pédé ! » mais : « sale Juif ! » En dix ans, beaucoup de choses ont changé. Le racisme est entré dans l’école. Des noirs sont traités de nègres ou de sales noirs et des Arabes de sales Arabes. Mais, d’après le témoignage d’un professeur, l’insulte particulière de sale Juif a un caractère absolu que n’ont pas les autres insultes. Autrement dit, seuls des Arabes sont traités de sales Arabes. Seuls des noirs sont traités de sales noirs. Tandis que n’importe qui peut être traité de sale Juif, même quelqu’un qui n’est pas juif. On se sert de cette expression-là pour marquer quiconque du sceau de l’ignominie.

 

De mon temps, comme j’ai dit, c’était : « pédé ! » L’aversion pour les garçons efféminés, la haine des homosexuels était si unanimement partagée dans mon collège et mon lycée, que le nom de pédé servait à insulter aussi bien ceux qui étaient véritablement ou prétendument homosexuels, que ceux qu’on savait ne l’être aucunement, mais qu’on voulait fortement outrager. On appelle cette aversion l’homophobie. Pourtant, si l’on ne regardait que ses racines grecques, on verrait que le mot a un sens bien plus large. L’homophobie, ce n’est pas seulement l’aversion pour l’homosexuel, c’est aussi la haine du semblable, du pareil, Ðmo‹oj ou ÐmÒj, en grec. Et en effet, rien ne permet de distinguer un homosexuel, ni son origine, ethnique ou sociale, ni sa religion, ni son appartenance politique. Il est notre pareil, notre semblable. Ce peut être, comme nous, un père, un frère, un fils, peut-être le nôtre. Ce peut être un ami, un ennemi. Bref, ce peut être n’importe qui. L’homosexuel est potentiellement partout. Et pour qu’il n’y ait plus d’homosexuels, il faudrait qu’il n’y ait plus un seul homme.

 

Comme il est universellement détesté, son nom a servi d’insulte absolue. « Pédé ! » Terrible accusation, qui colle à la peau comme la couleur, dont on ne peut se défaire comme on le ferait avec un signe religieux, parce que le signe de l’homosexualité n’existe pas, parce que ce n’est qu’un nom, un nom qui sert à désigner ce que les hommes détestent le plus : la différence. La différence absolue ; invisible et répugnante, puisqu’elle se manifeste dans l’usage que l’on peut faire de son corps ; et dangereuse aussi, effrayante même, puisqu’elle implique que la fin de l’espèce est possible, et qu’il y a des hommes qui, plutôt que de vivre comme on croit qu’ils devraient, c’est-à-dire en se liant aux autres hommes, pour renforcer le vieux drap de la tapisserie représentant leur fresque immense, sont cause au contraire que celle-ci s’effiloche : en ne vivant que pour eux, c’est-à-dire, au bout du compte, pour rien.

 

Il me semble que les Juifs ont en commun avec les pédés la haine qu’on leur a si souvent témoignée. Parce qu’on ne les voulait nulle part, leur exil les a semé partout dans le monde. Je me dis parfois qu’ils sont la quintessence de l’humanité, en cela qu’ils ont sans doute connu tout ce qui pouvait arriver de pire aux hommes. Ils m’évoquent le Phénix qui renaît de ses cendres. Ce peuple qu’on a voulu réduire en esclavage, qu’on a voulu disperser, brûler, faire partir en fumée, a finalement retrouvé sa maison et même ressuscité son antique langue.

 

*

 

Etrange humanité qui ne s’aime pas, qui déteste ses différences, alors que c’est par elles, communes à tous, que les hommes se ressemblent le plus ! Tandis que les quelques ressemblances qu’ils se connaissent entre eux, si variées d’un pays à l’autre, les empêchent de se reconnaître ailleurs, les empêchent de voir leur pareil en l’étranger, et les font se déchirer systématiquement !

Mercredi 15 octobre 2003

Je reçois cette de lettre de l’ANPE :

 

Affaire enregistrée sous le n° B108

 

Monsieur,

 

Par lettre du 26/9/03 [Cf. ce journal à la date du 1er octobre], vous avez été informé que votre radiation de la liste des demandeurs d’emploi pouvait intervenir pour absence à convocation (entretien du 25/9/03) à compter du 25/09/03 pour une durée de deux mois.

 

Vous nous avez fait valoir vos observations écrites le 06/10/2003. [Cf. ci-dessous]

 

Je vous informe que les éléments que vous m’avez soumis et notamment le fait que vous étiez informé qu’il y aurait un entretien n’ont pas été de nature à modifier mon appréciation initiale et que j’ai décidé de prendre un décision de radiation à votre encontre, à la date et pour la durée indiquée ci-dessus. De plus, sur la convocation, il était précisé de prévoir la matinée.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

 

Claude C***, Directrice de l’agence locale

 

Voici ma lettre du 06/10/2003 :

 

Affaire suivie par Mme C***

 

Enregistrée sous le n° B108

 

Madame,

 

Suite à votre courrier du 26/09/03 m’avertissant de votre intention de me radier de la liste des demandeurs d’emploi pour une durée de deux mois à compter du 25/09/03 au motif d’absence à convocation, je me permets de vous faire parvenir ces quelques observations.

 

J’avais été convoqué, en effet, le 12/09/03, mais en vue d’une réunion d’information collective (fixée le 25/09/03) présentant les services de l’agence, et non pas, comme vous l’indiquez dans votre lettre, en vue d’un entretien de bilan. (Je joins à la présente lettre une copie de ma convocation.) Non seulement je m’étais rendu à cette convocation, mais encore avais-je signé une feuille de présence.

 

Cependant, il est vrai que cette réunion d’information devait être suivie d’un entretien privé pour chacun des participants avec l’une des deux conseillères animant la réunion. Comme le mien devait avoir lieu une heure après la fin de ladite réunion, j’ai pensé avoir le temps de faire une course en attendant. Cela m’a pris plus de temps que je ne pensais d’abord, et je n’ai pas jugé nécessaire, une fois l’heure passée, de retourner malgré tout dans les locaux de l’agence pour l’emploi, n’ayant pas cru que cet entretien (qui n’était d’ailleurs pas mentionné dans ma convocation) avait un caractère si impératif.

 

Mais pleinement conscient que ces quelques explications n’excusent aucunement mon absence à cet entretien, j’en appelle à votre indulgence. Je suis toujours à la recherche d’un emploi et ma radiation de la liste des demandeurs d’emploi serait une mesure bien sévère, compte tenu de la légèreté d’une faute commise par étourderie seulement, et non pas avec intention.

 

Dans l’espoir d’une issue qui me soit favorable, je vous prie d’agréer, Madame, l’expression de mes sentiments distingués.

SIGNATURE

Jeudi 16 octobre 2003

On recouvrait la piscine aujourd’hui. Même si je ne m’y baignais plus depuis un certain temps déjà, je trouve ce jour bien triste, comme j’ai toujours trouvé gai celui où on la découvre, au printemps.

Vendredi 17 octobre 2003

Alter Ego

Citant Saint Augustin, j’écrivais l’autre jour, à propos de mon meilleur ami (cf. Ceux qui sont de mes amis) : « Il arrive fréquemment que nous ne nous parlions qu’avec les yeux, que nous nous comprenions  avant même d’avoir ouvert la bouche, et j’ai souvent pensé que mon âme et la sienne, unam fuisse animam in duobus corporibus, étaient une seule âme dans deux corps. »

 

Mais voici la citation complète : « Mirabar enim ceteros mortales uiuere, quia ille, quem quasi non moriturum dilexeram, mortuus erat, et me magis, quia ille alter eram, uiuere illo mortuo mirabar. Bene quidam dixit de amico suo : ‘‘dimidium animae’’ suae. Nam ego sensi animam meam et animam illius unam fuisse animam in duobus corporibus, et ideo mihi horrori erat vita, quia nolebam dimidius uiuere, et ideo forte mori metuebam, ne totus ille moreretur quem multum amaueram (Aug. Conf. IV, 6). » Augustin se souvient avec émotion de la perte de son ami et dit : « Je m’étonnais en effet que les autres mortels fussent vivants, parce que celui que j’avais aimé comme s’il n’eût pas dû mourir, il était mort ; et je m’étonnais plus encore, parce que j’étais un autre lui, de vivre alors qu’il était mort. C’est fort heureusement que quelqu’un a parlé, à propos de son ami, de ‘‘moitié de son âme’’. Car moi, j’ai senti que mon âme et la sienne étaient une seule âme dans deux corps. Et c’est pour cette raison que j’avais la vie en horreur : parce que je ne voulais pas vivre en n’étant que la moitié de moi. Et c’est pour cela que je craignais l’éventualité de ma mort : de peur que ne mourût tout entier celui que j’avais tant aimé. »

 

Celui que cite Augustin, c’est Horace, s’adressant, dans une ode, au navire qui doit transporter en Grèce son ami Virgile. Souhaitant que le voyage se passe bien, il écrit : « […] finibus Atticis / reddas incolumem precor / et serues animae dimidium meae (Hor. Od. I, 3, 6-8). » « […] au pays d’Attique, remets-le sain et sauf, je t’en prie, et préserve la moitié de mon âme. »

 

Plus tard, Montaigne a à peu près les mêmes mots qu’Augustin, lorsqu’il parle des amis : « Tout estant par effect commun entre eux, dit-il, volontez, pensemens, jugemens, biens, femmes, enfans, honneur et vie, et leur convenance n’estant qu’un’ame en deux corps selon la très-propre definition d’Aristote, ils ne se peuvent ny prester, ny donner rien (Essais, I, 28, ‘‘De l’amitié’’). » Je lis dans un discours académique d’Hector Bianciotti, L’originalité en littérature, que cette définition ne se trouve pas directement dans Aristote, mais dans la Vie d’Aristote de Diogène Laërce.

 

Et par hasard, en lisant l’Edouard II de Christopher Marlowe, je trouve encore ces doux mots du roi à Gaveston : « Why shouldst thou Kneele, knowest thou not who I am ? / Thy friend, thy self, another Gaveston (I, 1, 141-142). » « Pourquoi t’agenouiller ; ne sais-tu pas qui je suis ? / Ton ami, toi-même, un autre Gaveston (trad. Jean-Michel Déprats). »

 

Il n’y a pas que l’ami qui soit un autre soi ; les auteurs du passé le sont aussi, qui des siècles avant moi, ont vécu et pensé ce qu’il m’est arrivé de vivre et de penser à mon tour. L’état dans lequel je me suis si soudainement trouvé lors de la maladie de mon cher Augustin, Saint Augustin l’avait connu avant moi. Et mieux que moi, il a décrit l’impossibilité, le scandale de vivre encore lorsque s’est arrêtée la vie de l’autre soi. Et Montaigne aussi, il y a plusieurs siècles, avait été, avant sa rencontre avec La Boétie, dans un état assez voisin du mien, je crois, quand je ne connaissais pas encore Augustin. Lui le décrit en ces mots : « Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulierement, ne sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus […] ». Et moi dans ceux-là : « Parmi tous ceux que j’aime, il est le seul dont je puisse dire qu’il m’a manqué pendant tout le temps que je ne le connaissais pas encore. » Par bonheur (clémence du hasard, comme j’aime à dire), Montaigne et moi, nous avons trouvé ceux-là précisément qui pouvaient seuls parmi les hommes combler l’espèce de manque qu’il y avait en nous avant ces rencontres.

Samedi 18 octobre 2003

Contes du royaume d’à côté

Dans La métamorphose, Eugène a un sentiment proche de celui que j’exprimais hier dans ce journal, à propos des auteurs du passé. Il ne voit pas en eux d’autres soi, mais d’autres parents : « Pour autant, cette tempête ne se voyait pas. Elle se jouait à l’intérieur de lui. Mais le fait même qu’Eugène ne fût pas capable de la faire jaillir de son corps participait de la métamorphose qui s’était opérée en lui. En grandissant, il s’était introverti. Et souvent, relisant la fable du Poisson devenu roseau, que tous les enfants du royaume avaient un jour apprise, il se disait que Sibylle de Lusignan, l’illustre fabuliste, dont descendait d’ailleurs sa mère, était en quelque sorte deux fois son ancêtre, puisque, plusieurs siècles avant sa naissance, elle avait écrit son histoire et parfaitement décrit la métamorphose qu’il était en train de vivre. L’enfant guilleret, le garçon toujours joyeux, plus vif qu’un poisson dans l’eau, s’était lentement transformé en un végétal. Ses pieds s’étaient enlisés dans la vase. Il s’était mis à pousser. Sa tête avait fini par émerger de l’eau fraîche, ses jambes et ses bras n’avaient cessé de s’allonger et finalement, Eugène était devenu le roseau de la fable, ‘‘légèrement penché sur le noir plan des eaux’’. Etre immobile, grande herbe apercevant dans l’eau son reflet, il ne se reconnaissait pas. Ebranlé, effrayé, révolté par cette vision, mais végétal muet, incapable de crier sa terreur ni sa révolte, Eugène était ce roseau tourmenté, d’où ne sortaient que des larmes, qui tombaient dans l’eau, et faisaient autour de lui, seule trace de son terrible tourment, de grands ronds assourdis, s’éloignant lentement. »

Dimanche 19 octobre 2003

Et cette pluie, toute cette pluie qui n’en finit pas de tomber… Sortir par un temps pareil, c’est comme embrasser quelqu’un qui a la peau grasse : c’est dégoûtant. Oui, la pluie, c’est la peau grasse de la création. Et toutes ces feuilles trempées par terre, comme des pellicules sur les épaules d’un vieillard. Toujours, quand il pleut, j’ai l’impression que quelqu’un me pleure dessus. Une fois, je consolais une fille à qui j’avais causé du chagrin, et tout à coup, j’ai senti une larme tomber sur ma peau. J’ai pas pu m’empêcher de reculer, tellement j’ai trouvé ça obscène. L’été, la canicule fait suer les hommes et les alanguit. Mais l’automne, quand il pleut, c’est le monde lui-même qui devient obscène.

Lundi 20 octobre 2003

Je repense à ce que j’écrivais hier à propos de cette larme d’une fille qui m’avait tellement dégoûté. En vérité, ce n’était pas la larme qui me dégoûtait, mais la fille. Baiser avec elle, être trempé de ses glaires ne me dérangeait pas. C’était même agréable, tant que ces viles humeurs n’étaient que corporelles. Mais cette larme ne venait pas de son corps ! C’était l’expression d’un sentiment. Un sentiment qu’elle se permettait de verser sur moi, parce qu’elle avait préjugé de celui que j’éprouvais pour elle. Mais moi, je ne pouvais pas avoir de sentiment pour elle. Je n’ai de sentiments que pour les garçons. Les sanglots d’une fille, généralement, me soulèvent le cœur. Tandis que ceux d’un garçon m’émeuvent au plus haut point.

Quelqu’un sait-il par quel inexplicable charme ce qui nous dégoûte chez le commun des mortels devient le plus souvent ce qui fait nos délices chez l’être que nous aimons ? La salive du crachat se transforme en doux breuvage et l’inconvenante sueur en senteur entêtante. Tel défaut, qui nous semble intolérable chez le premier venu, est une adorable grâce chez notre amoureux.

Mardi 21 octobre 2003

Louis-Ferdinand Céline

L’autre jour (19.X.03), en lisant dans son blogue le texte qu’un garçon venait d’écrire à propos de l’exposition consacrée à Jean Cocteau qu’il avait visitée plus tôt dans la journée, au Centre Pompidou, je suis tombé sur ce commentaire : « J’ai aimé lire les articles diffamatoires dans les journaux de l’époque disputant des mœurs spéciaux (sic) de Cocteau, ou bien de la censure des Parents terribles avec l’assentiment public d’un Louis-Ferdinand Céline (quel connard celui-ci) […] » (C’est moi qui souligne.)

 

Je me demande parfois si les expositions, au lieu d’aider le public à mieux connaître les personnes d’importance auxquelles elles sont consacrées, n’ont pas plutôt pour effet de « faire méconnaître » davantage des personnes aussi considérables qu’elles, sinon plus, mais qui ne sont montrées que partiellement, c’est-à-dire infidèlement et injustement, parce qu’elles n’étaient que des connaissances des premières, ou parce qu’elles les ont seulement croisées, à un moment de leur vie.

Je ne nie pas que Céline fût très certainement un connard. Mais je suis persuadé qu’on trouverait aussi dans la vie de Cocteau des éléments qui permettraient de le qualifier de connard. Il fallait y aller franchement et dire que Céline était une ordure, un antisémite et un collabo. Mais le qualifier de connard, seulement parce qu’il n’a pas été très gentil avec Cocteau, c’est un peu court, comme jugement !

 

Parce que Céline, c’est bien plus que cela. Eh oui ! C’est dur à avaler, mais c’est pas que le pire, Céline, c’est aussi, enfin, c’est surtout le meilleur. Lui, il ne prend pas de gants. Il met les mains directement dans l’homme. Et l’homme, désolé de vous faire de la peine, frères humains, mais c’est pas propre. C’est franchement dégueulasse. C’est sale et ça pue Apost. 31.X.03. Cocteau lui, il met les mains un peu partout, dessin, peinture, poésie, théâtre, scène, récit, cinéma, etc., etc. Mais bon, il a beau être un touche-à-tout, il a quand même toujours le petit doigt levé. Honnêtement, vous le voyez, Cocteau, retrousser ses manches et plonger ses mains dans la merde humaine ? Bien sûr que non !

 

Apostille, 31.X.03 : « Dans le froid d’Europe, sous les grisailles pudiques du Nord, on ne fait, hors les carnages, que soupçonner la grouillante cruauté de nos frères, mais leur pourriture envahit la surface dès que les émoustille la fièvre ignoble des Tropiques. C’est alors qu’on se déboutonne éperdument et que la saloperie triomphe et nous recouvre entier. C’est l’aveu biologique. Dès que le travail et le froid ne nous astreignent plus, relâchent un moment leur étau, on peut apercevoir des Blancs, ce qu’on découvre du gai rivage, une fois que la mer s’en retire : la vérité, mares lourdement puantes, les crabes, la charogne et l’étron. » (Voyage au bout de la nuit)

 

Les gens croient que c’est le nec plus ultra d’être un touche-à-tout ! Mais quand on touche à toutes les choses, on n’est vraiment grand dans aucune. Cocteau, c’est vrai que c’est très joli. Mais c’est pas toujours beau. Tandis que Céline, c’est franchement laid, mais c’est sublime.

 

Attention ! Qu’on n’aille pas croire que je n’aime pas Cocteau. Non seulement je l’aime bien, mais je crois que ma pente naturelle me pousse à écrire comme lui plutôt que comme l’autre. N’empêche ! Je sais bien que tout Cocteau (et y en a !) ne vaut pas le seul Voyage au bout de la nuit. C’est Céline le génie. Pas Cocteau. En tous cas, pas quand il a une plume ou un pinceau dans la main.

 

*

 

Du coup, je feuillette Voyage au bout de la nuit et, stupeur ! Deuxième page :

 

« Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force.

 

Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une histoire fictive. Littré le dit, qui ne se trompe jamais.

 

Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux.

C’est de l’autre côté de la vie. »

 

« Il suffit de fermer les yeux. » J’ai quasiment les mêmes mots dans le nouvel incipit de mes Contes du royaume d’à côté, modifié le 10.X.03 :

 

« La tortueuse histoire que je vais vous conter se déroula jadis, dans un royaume assez voisin du nôtre, et qu’on nommait alors Thulé. Cependant, bons lecteurs, ne soyez pas leurrés par ce voisinage que j’évoque. N’allez pas regarder, sur une carte, en quel endroit précis du monde se trouve ce royaume et ne cherchez pas à quelle proximité, à quelle frontière du nôtre il est situé. Vous chercheriez longtemps et ne trouveriez rien. Car ce royaume n’existe pas. Il est d’un autre monde. D’un monde étrange, voisin mais éloigné ; pareil au nôtre et différent à la fois ; plus et moins grand, plus et moins beau, plus et moins vrai que le vrai. Il faut fermer les yeux pour le voir et si vraiment vous vouliez le toucher, vous devriez m’ouvrir la tête, qui le contient tout. Exact reflet du vôtre dans l’eau de mes yeux, ce monde a coulé dans moi, s’y est décomposé, mélangé, reformé, et ressort aujourd’hui par ma bouche dans les pages de ce livre. Ce monde, c’est le monde que je dis. Là se trouve le royaume de Thulé. »

 

Et encore, mon titre : Contes du royaume d’à côté. Lui : « C’est de l’autre côté de la vie. » Pas tout à fait la même nuance. Mais presque. Passer de l’autre côté. Etre à côté de la plaque.

 

C’est cette parenté que j’évoquais l’autre jour ici : les auteurs du passé ont vécu et pensé avant moi ce qu’il m’est arrivé de vivre ou de penser à mon tour. La Bruyère en fait la première remarque de son livre : « Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent. […] L’on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes. » Il n’y a que ces petites coïncidences entre les propos de mes devanciers et les miens qui me rassurent un peu quant à la qualité de mon travail. Je dis « coïncidences », parce que mon inculture est tellement grande qu’il ne m’est pas permis de dire que je vais glaner volontairement dans le souvenir que j’ai de mes lectures, d’ailleurs fort peu nombreuses. Je dirais plutôt que certaines fleurs qui ont poussé dans la tête de meilleurs que moi poussent aussi dans la mienne, tout inculte qu’elle est. C’est une espèce de miracle.

Mercredi 22 octobre 2003

Je regarde à la télévision La pianiste, (Michael Haneke, 2001).

Dans le désordre, quelques vagues réflexions sur ce film. Des intuitions plutôt. Juste des pistes, qu’il faudrait vérifier. (Le film, pas le livre, que je n’ai pas lu.)

D’abord le titre, qui est bien : La pianiste et non pas simplement : La vieille fille, La sadique, La masochiste ou Erika. Il me semble donc que le fait qu’Erika soit pianiste a son importance. Evidemment, la musique n’est pas le sujet du film, mais je crois tout de même que, sans être seulement cela, La pianiste est une réflexion sur le déchirement que c’est d’être un véritable artiste.

Deux types d’artistes dans ce film, représentés l’un par Erika, l’autre par Walter. Erika, la véritable artiste. Walter : le faux. Erika : exigeante, disciplinée, intransigeante. Abnégation. Don total. Walter : dilettante, virtuose, épris du succès mais pas de la musique, selon un reproche que lui fait Erika. Il est arrogant, joue de mémoire, sans l’aide de la partition, dont il ne respecte d’ailleurs pas toujours les indications de jeu. Cela aussi, Erika le lui reproche.

Déchirement de l’artiste (Erika) : « Je n’ai pas de sentiments, dit-elle, et même si j’en avais, ils ne triompheront jamais de mon intelligence. » (Remarque : en art, le sentiment, c’est de la sensiblerie. Erika ne s’y laisse pas aller.) Elle tourne le dos à la vie pour son art. Evidemment, elle a des sentiments, des sensations aussi (corps, qu’elle ne cesse de mutiler), mais elle les refuse et les combat, considérant qu’ils la détournent de son art. Elle ne voudrait être qu’une intelligence, qu’une volonté. Elle lutte contre elle-même, contre sa nature, contre les plaisirs, contre l’existence, pour ne pas disperser vainement (croit-elle) l’infinité des possibles qu’elle recèle et les mettre tous dans son art. Mais parfois, elle cède, et se laisse aller à la vie. De façon déréglée.

 

Tous les dérèglements d’Erika ne sont pas à mettre sur le même plan. Certains d’entre eux ne sont pas des manifestations de son laisser-aller, mais bien des signes du combat qu’elle mène contre elle-même : des mortifications. Ainsi, lorsque Erika se fait des coupures au sexe, ce n’est pas pour prendre du plaisir, mais pour ne pas en avoir.

 

Et aussi : elle se fait saigner, comme pour avoir toujours des menstrues, c’est-à-dire pour ne jamais faire d’enfant. Le véritable artiste n’enfante que des œuvres.

 

Mais la chair finit par avoir le dessus. Erika est séduite (c’est-à-dire détournée) par Walter.

 

Pourtant, à ce moment, elle devient, symboliquement, une artiste géniale. (Son art, alors, n’est plus le piano, mais l’amour. Sorte de révélation. Le détournement permet à Erika de trouver la bonne voie. « On est fait de chair et de sang », lui enseigne Walter : plus que par l’intelligence, l’art passe par le corps.) Elle se ressaisit. Elle est plus exigeante encore, tire, traîne Walter vers le haut, veut se donner entièrement à lui. Mais Walter n’est qu’un faiseur. Un médiocre. Une belle apparence, sans rien à l’intérieur. Il n’est pas à la hauteur. Il voudrait aimer normalement, bourgeoisement.

 

La pianiste, c’est (mais pas seulement) une Mort à Venise sanguine, sanglante, violente. Plus cruelle aussi, plus dure. Sociale. Walter est avant tout une émanation de la bourgeoisie, dans ce qu’elle a de plus détestable. Il aime l’artiste qu’on voit dans les concerts privés, dont il a la nostalgie. Il l’aime pour l’image (fausse, policée,) qu’on a de lui dans la société et que sa fréquentation donne de soi (valorisation). Mais l’art, il ne l’aime pas. Et l’artiste sans son masque de circonstance, avec son vrai visage, dans son atelier, suant, se mutilant, saignant, vomissant, se vidant littéralement pour son art, il ne le comprend pas. Il en est effrayé, dégoûté.

 

Finalement, Walter retourne à ses plaisirs bourgeois. Dernière scène, dans le hall du théâtre, accompagné de sa famille, atrocement bourgeoise, en retard, peut-être légèrement éméché, sottement joyeux, il passe devant Erika, et c’est à peine s’il la salue.

 

Erika, restée seule dans le hall, fait une épouvantable grimace de dégoût, de haine à ce bourgeois dégoûté qui ne la regarde plus. (Dégoût souverain qu’inspire à l’artiste l’homme dégoûté par lui, l’homme prétendant aimer l’art, mais n’aimant pas le sacrifice, l’égarement, la folie, l’horreur, l’abjection que sa conception demande.) Erika n’ira pas jouer devant ces gens qui ne savent pas, qui ne veulent pas savoir, qui ne regardent l’art que comme une occasion de divertissement, un moyen de passer une bonne soirée. Elle se plante un couteau au-dessus du cœur. Par mortification, pour s’être laissé séduire ? Parce qu’elle a le cœur brisé ? Les deux à la fois, peut-être. Oui, elle est dans plusieurs états en même temps, comme les véritables artistes.

 

Evidemment, La pianiste n’est pas que cela. Ce film est plusieurs choses à la fois, Comme toutes les œuvres d’art.

 

*

 

Deux ou trois autres remarques.

 

Walter : « C’est totalement malsain ce que tu fais. En plus, ça fait mal. » Ou encore : « Les gens comme toi, on les touche même pas. » Adressées à une femme perverse, ces phrases sont plutôt courtes. Mais adressées à l’artiste, leur portée est bien plus grande.

 

Dans les toilettes des femmes, lorsque Erika exige que Walter reste sans bouger, la bite à l’air, la porte ouverte, (quelqu’un pourrait entrer à tout moment), elle lui donne une leçon d’art. L’artiste doit se mettre en danger. L’artiste ne doit pas craindre de se montrer entièrement, c’est-à-dire aussi dans d’affreuses postures.

Jeudi 23 octobre 2003

D’autres remarques, tout aussi désordonnées :

Si je dis que La pianiste est une Mort à Venise, c’est parce que, comme Aschenbach dans la nouvelle de Thomas Mann, Erika, qui ne veut être qu’un esprit, qu’une volonté s’acharnant à scruter la vie (cf. son voyeurisme) pour trouver l’essence de la beauté et la reproduire, est soudain foudroyée par la vision de la beauté incarnée, naturelle, vivante, de Walter (le virtuose, celui qui a des facilités, celui pour qui la beauté va de soi, celle-ci lui ayant été donnée avec la vie – Tadzio dans La mort à Venise.)

Mais aussi : combat entre la conception très apollinienne qu’a Erika de son art (intelligence, volonté, travail acharné)  et sa nature profondément dionysiaque, à laquelle elle cède de temps en temps (errances nocturnes, voyeurisme dans le cinéma en plein air, fréquentation de sex-shop, de salles de cinéma pornographique). Erika : Apollinienne le jour (lumière, esprit) ; dionysiaque la nuit (corps).

Cependant, c’est avec la ferveur et les débordements d’une véritable ménade que, pour rester pur esprit, Erika se livre à ses épouvantables mortifications. Sa nature dionysienne l’emporte jusque dans les moyens qu’elle emploie pour la combattre.

Je me demande si La pianiste n’est pas l’histoire d’une prise de conscience, d’une transformation, d’une naissance, d’un accouchement de soi-même : Erika accepte enfin  de devenir, au lieu de l’artiste et de la femme qu’elle croit et veut être,  l’artiste et la femme qu’elle est véritablement, profondément, intimement, physiquement, par nature. Elle est passée de l’autre côté : celui du corps et de Dionysos. Il n’y a rien d’apollinien, rien de spirituel, dans son atroce grimace. Au contraire, on dirait celle d’une gamine.

Fin du film : Au lieu de monter sur scène, comme prévu, Erika sort du théâtre (sorte de temple d’Apollon, aux lumières excessivement froides) et part dans la nuit.

Vendredi 24 octobre 2003

C’est aujourd’hui que j’étais entendu par la Commission Locale d’Insertion (cf. 09.X.03). Cela se passait au Conseil Général. Très bel endroit, extrêmement cossu, l’un des ces palais de la République, mais à l’échelle de la province. Hall immaculé, lumineux ; profonds fauteuils en cuir pour l’attente. Puis, dans la salle où se réunit la commission, boiseries, moulures et fenêtres donnant sur un beau jardin. (Pour le jardin, je ne suis plus tout à fait sûr : je n’ai pas vraiment regardé dehors.) Face à moi, une dizaine de personnes (c’est elles que je regardais, chacune à son tour, bien dans les yeux). Les hommes en costume et cravate. Les femmes en faux tailleurs Chanel, sauf une, espèce de hippie bon ton, arborant tout autour d’elle une somptueuse chevelure rousse. Tous très sérieux, presque solennels. Pour de plus simples que moi, moins armés et plus impressionnables, ce doit être une véritable épreuve que de passer devant ce tribunal qui ne veut pas dire son nom. J’en ai vu deux, en repartant, qui attendaient dans le hall. Sous ces plafonds trop hauts pour eux, ils ressemblaient à des enfants, avec leurs yeux baissés et leurs mains embarrassées, qu’ils ne savaient où mettre. Ils faisaient peine à voir. On eût dit des condamnés s’attendant à une sentence de mort. Pauvre gens.

 

A tour de rôle, dans l’ordre, dans le désordre, se parlant parfois entre eux, s’apportant des précisions, tous, ils m’ont interrogé, sauf cette crapule de Lambert, qui était là, mais qui restait dans son coin, à jouer les femmes outragées. A un moment, tout de même, il me pose une sale question, tout jubilant de me mettre dans l’embarras. Avec un mépris souverain, je lui réponds je ne sais plus quoi de bien senti (mais de poli) qui le remet immédiatement à sa place. Sa face de camembert se met à couler sous l’effet de la haine. Vraiment, il ne m’aime pas. Si nous avions été seuls, je crois qu’il m’aurait volontiers mis son poing dans la gueule. J’aurai donc eu ce plaisir au moins de le voir serrer les dents et trépigner en silence.

 

Dois-je vraiment préciser que, comme Capri, le R.M.I., c’est fini ?

Samedi 25 octobre 2003

Ma mère me dit qu’Evelyne Thomas, animatrice d’émissions télévisées de merde, sera le modèle de la prochaine statue de Marianne, cette femme censée personnifier la République. D’abord, je n’en crois rien, connaissant bien la propension de ma mère à ne dire tout le temps que des sottises. (Déjà, un certain 11 septembre, je ne l’avais pas crue, quand elle avait surgi dans le bureau, à moitié hystérique, pour me dire que des avions détournés s’étaient écrasés sur des buildings de New York.) Après vérification, je constate que l’information est vraie.

 

Puis je repense à cet article, La chute de la démocratie médiatico-parlementaire, que Mehdi Belhaj Kacem avait écrit entre les deux tours de l’élection présidentielle, publié sur le site de la revue « Cancer ! », et je me dis qu’il n’est pas surprenant que sous le régime actuel, appelé par Kacem « démocratie médiatico-parlementaire », on ait choisi, pour incarner la République, cette abjecte personne, issue de la télévision, télévision « à la syntaxe trop débile, écrit MBK, pour s’y attarder. C’est sa toute puissance seule qui est à retenir, par rapport à une syntaxe, la sienne, simplifiée, mais identique, à celle que nous tiennent les journaux. » Cette Evelyne Thomas est un symbole parfait de notre démocratie médiatico-parlementaire, où être citoyen, c’est, selon le même : « regarder la télé, acheter le journal, payer ses impôts, répondre aux sondages et mettre un bulletin de vote dans une urne une fois de temps en temps. »

 

Je ne saurais trop recommander à qui se serait égaré sur cette page de mon journal la lecture de l’article précité. Il est, à mon avis, d’une très grande lucidité sur la nature réelle de notre pseudo-démocratie. Et je n’en connais pas beaucoup qui ont eu, comme MBK, le courage de dire des vérités si énormes, dans la période si troublée et si troublante d’hystérie collective que fut l’entre-deux tours de l’élection présidentielle. Même aujourd’hui, je ne crois pas qu’il y en ait de si courageux.

 

Je recopie ci-dessous quelques phrases de l’article en question, dans l’espoir qu’elles donneront à certains l’envie de lire entièrement le texte évidemment encore très actuel dont elles sont extraites.

 

« La démocratie médiatico-parlementaire a accueilli Le Pen en son centre même, croyant qu’accueillir sa part maudite en son centre l’aiderait, en fait, à l’exorciser ‘‘proprement’’ ; à conjurer ce qui viendrait à la menacer sérieusement dans son existence même. »

 

« Elle [la démocratie médiatico-parlementaire] a dû accepter Le Pen en son sein pour pouvoir lui cracher dessus chaque fois qu’elle devait légitimer sa propre existence. »

 

« Le Pen n’est pas le visage de sa propre victoire ; chaque victoire de Le Pen donne un visage à l’agonie de la démocratie médiatico-parlementaire. La cinquième république, si on veut, et qui jette ses derniers feux. »

 

« La démocratie médiatico-parlementaire, à les entendre [hommes politiques, médias, sondages, intellectuels], se porte à merveille. Elle meurt sous leurs yeux, dans les convulsions, et ils nous disent qu’elle continue. » Ce déni me fait penser à la gestion désastreuse de la crise causée par la canicule cet été, mais que le gouvernement prétendait, sans vergogne, avoir gérée au mieux. Et le ministre de la santé, qui annonçait : au pire : 3000 morts ! On sait depuis combien il y en eut vraiment. Et le même ministre : « Démissionner, moi ? Mais pourquoi donc ? »

 

« Le Pen victorieux n’est rien que l’effondrement de ce qu’on nous a présenté de toujours, à nos générations, comme le seul modèle de démocratie. Et ceux qui nous parlent sont, tout simplement, ses petits maîtres, politiques et journalistiques, qui craignent pour leur job. Momifiés dans une routine professionnelle, ils craignent tout à coup qu’on voie que ces professions pourraient n’être indispensables à rigoureusement personne ; personne d’autre qu’eux. »

 

« Ce n’est pas : la république contre Le Pen, cette guerre qui se profile. C’est : la rue contre ce qui a représenté la république pour deux décennies au moins de générations avachies. La représentativité médiatico-parlementaire a été seule à représenter la république au yeux de ‘‘notre’’ génération, celle des deux dernières décennies. Le Pen n’est pas ‘‘le peuple’’. Il est ce peuple en tant que placé sous le joug sans réplique de cette démocratie médiatico-parlementaire. »

 

« Les médias, c’est l’horreur. Jamais censure ne fut plus parfaite. Les sondeurs sont des escrocs de même envergure que les publicitaires, mais encore plus nuisibles, parce qu’ils ont prétendu refléter ‘‘la’’ démocratie même, en quelque sorte à l’état pur. » Ici, je ne puis m’empêcher de penser au premier ministre actuel qui, avant d’entrer en politique, était un publicitaire ; « el gringo » de Jacques Vabre, c’est lui ! Tragique !

 

« Pour qui travaillent, sous couvert d’impartialité et de professionnalisme et d’apolitisme, les grandes chaînes de télévision ? Avec qui dînent ces journalistes ? Par qui sont-ils payés ? Quelle est l’idéologie, récurrente et connotée, que véhicule à tout instant leur propagande ? Imposer au citoyen un second tour déjà joué, c’est un totalitarisme. Mou si vous voulez. L’acculer à voter Le Pen parce que c’est le seul moyen qu’on lui laisse pour jeter un chien dans les quilles, la responsabilité n’en incombe à personne d’autre qu’aux sondages, aux médias, et aux politiciens du parlementarisme autonomisé de toute participation réelle du citoyen. »

 

« Interdisez les sondages dans ce pays et ailleurs. Vous laisserez une chance aux élections de rester saines et vivantes. »

 

Cette remarque, pour rire un peu, quoique jaune : « Je n’ai jamais donné dans les facilités du ‘‘générationnel’’. Mais depuis le 25, une des sensations dominantes, est celle de la sénilité de nombre d’ex-soixante-huitards. »

 

« A cette date, située entre le 25 avril et le 5 mai, Le Pen a la possibilité constitutionnelle d’être président de la cinquième république française. Voilà la vérité. Et vous êtes si envapés par vos mensonges que vous n’y réfléchissez pas à deux fois. Le Pen peut être président, mais recommandés de vos cerveaux qui ne fonctionnent plus qu’à la statistique, à l’actualité, et au parlementarisme spectateur, vous trouvez encore le moyen de noyer la dorade ? Glucksmann, Rolin, Goupil, Cohn-Bendit, Lévy, parmi tant de symptômes gongoresques, méritent la palme. 90% pour Chirac, plaident-ils. Et nous de suivre, à la maigre trace, leur argumentaire : 17% des suffrages, ça veut dire 12% d’inscrits. Donc 88% des Français n’ont jamais voté pour lui. Donc : ‘‘Osons un immense plébiscite pour la démocratie.’’ 90% pour Chirac. Voir ainsi des ‘‘intellectuels’’, dont certains anciens révolutionnaires, et pas des moindres, ne rien vouloir comprendre à ce point n’est même plus préoccupant. »

 

« Il est pathétique d’entendre ainsi ces ‘‘intellectuels’’ illustrer à ce point la non-pensée qu’est la statistique. A ce compte, moi aussi je peux jouer au Garcimore commentateur. 30% de vote ‘‘extrémiste’’ dont la plupart n’eut qu’une motivation : pas voter pour tel ou tel parti, mais : faire chier. Faire chier ce système médiatico-parlementaire pour qui tout est toujours, sondages à l’appui, du tout cuit. Plus de 30% d’abstentionnistes. Donc : 60% d’électeurs contre la démocratie médiatico-parlementaire, dont vous êtes les serviteurs. Sans parler des non-inscrits. A la statistique, on peut faire dire n’importe quoi. »

 

Voici maintenant l’essentiel (à mon avis), mais auquel personne, pendant l’entre-deux tours, n’a seulement pensé, tant l’angoisse, la folie et la paranoïa étaient grandes et nous aveuglaient tous alors : « Le Pen peut, à l’heure ou je parle, être élu président. On feint de ne pas voir l’évidence brute. On est si mesmérisé par la routine médiatique et l’automatisme statistique, qu’on en oublie ce qu’est un second tour présidentiel. Or, si Le Pen passait, que se passerait-il ? La guerre civile ; tout simplement. Les gens seraient dans la rue dans l’heure, et pas pacifiquement. Les institutions, à l’échelle nationale, cesseraient de fonctionner. Même la police et l’armée se diviseraient intérieurement. Ce qui veut dire que Le Pen ne pourra jamais gouverner. » C’est moi qui souligne.

 

Et pour terminer : « Quant à l’insécurité, voilà le genre de mythe et de phantasmes créés de toutes pièces par cette démocratie médiatico-parlementaire. Jamais les sociétés occidentales n’auront été si sécuritaires. Voilà la vérité. Jamais sociétés ne furent si expurgées de leur violence, sauf dans les médias, et leur façon d’hypertrophier le compte rendu du moindre fait divers, jusqu’à créer ce délire sécuritaire, qu’ensuite les sondages viennent ratifier principale ‘‘préoccupation’’ des Français. Combien des électeurs de Le Pen, de Chevènement, de Chirac, auront-ils dans leur vie affaire à la violence ? Par contre, ils s’acquittent chaque jour de leur ‘‘devoir citoyen’’ : consommer les médias, qui leur font voir où persiste la violence, qu’ils hallucinent du coup à leur porte : ‘‘900 homicides par an, c’est trop’’, se fendit un jour Chevènement, sans doute symptôme psychiatrique le mieux concentré de ces élections. Quelle société eut si peu de violence ? »

 

Non, encore cela : « La violence que produit cette société, sa violence caractéristique, celle qu’aucune société antécédente, et aucune du tiers et quart-monde, ne lui disputera, c’est celle des dizaines de milliers de suicidés par an, des centaines de milliers de tentatives, et des millions de dépressifs que produit votre Eden, qu’il faudrait entériner ‘‘démocratique’’ de surcroît. »

 

Merci Mehdi Belhaj Kacem. 

 

J’ai peut-être abusé de la citation. Mais ainsi, j’aurai donné un assez grand aperçu de ce petit texte à ceux, déjà fort peu nombreux, qui, lisant ce journal, n’iront pas jusqu’à lire entièrement l’article de MBK. Article qui, d’ailleurs, aurait dû être lu par un bien plus large public, Kacem ayant eu l’intention, à l’époque, de le publier dans « Libération ». Mais cela lui fut refusé. Pas très étonnant…

 

*

 

Je retrouve ce que j’avais noté le 21 avril 2002 dans mon journal intime, dont ce journal est un doublet, depuis le 14 juillet 2003 que je le publie sur Internet, (simplement, je change ou déguise certains noms). J’avais sobrement écrit, en italique : « Premier tour des élections présidentielles. Le deuxième tour opposera Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen. C’est la première fois que l’extrême droite est présente au second  tour d’une présidentielle. La presse parle de ‘‘ séisme ’’ politique. Le Premier ministre, Lionel Jospin, a annoncé qu’il se retirerait de la vie politique dès après le second tour. Des manifestations contre le Front National se sont organisées spontanément dans plusieurs villes de France. »

 

Par contre, dans une lettre que j’écrivais le lendemain à Armando, je fais comme tous les Français, je délire. Une vraie tragédienne :

 

« […] J’ai reçu ta lettre aujourd’hui, et tu ne saurais imaginer comme elle m’a réchauffé le cœur. Hier était un jour bien noir pour un grand nombre de Français, et te lire ce matin m’a fait beaucoup de bien. Je ne sais pas si tu t’intéresses à l’actualité, ni si celle qui concerne la France a de l’écho jusqu’au Mexique, mais c’était hier le premier tour des élections présidentielles, et pour la première fois depuis la fondation de notre république, l’extrême droite sera présente au second et dernier tour. La gauche, morcelée, ne sera pas représentée. Tout le jeu démocratique a été faussé par l’étrange torpeur qui nous tient tous depuis quelque temps. Le désarroi s’est abattu sur notre pays, et nous qui avons si souvent cru être une exception dans le monde et parfois même un modèle pour lui, nous venons de nous rendre compte qu’il n’en était rien. Nous ne sommes pas à la hauteur de notre prétention, nous sommes incapables de nous parer de l’extrémisme, nous ne sommes pas les êtres supérieurs et raffinés que nous voudrions croire encore. Mais, bien au contraire, trop paresseux pour aller seulement voter en nombre suffisant et par là rendre insignifiants les ennemis de la liberté et de la vie, nous sommes un peuple si vieux et si grossier que près du cinquième de notre électorat se laisse séduire par la haine, et donne ainsi au monde une image abjecte et déformée de la France. J’ai même entendu dire que le Premier ministre israélien conseillait aux Juifs de France de quitter le pays et de s’installer en Israël. Comme s’ils étaient en danger de vivre encore où je vis moi-même !

 

Je ne voudrais pas te paraître ennuyeux, Armando, mais si je te parle tant de cet affaiblissement de la démocratie chez nous, c’est que je ne suis pas innocent moi-même. Moi non plus, je n’ai pas voté. Je croyais, en fou que je suis, que la démocratie était assurée, qu’elle pouvait se passer de moi, et que, de mon côté, je pouvais vivre dans l’insouciance, éloigné de la médiocrité de la politique ordinaire, en homme supérieur, détaché, désintéressé et hautain. Mais quelle erreur ! Je crois que c’était là la première bassesse de mon existence. Hier matin encore, je ne me savais pas capable de bassesse. »

 

Cependant, je m’étais vite ressaisi. Le lendemain, je n’avais déjà plus mauvaise conscience. Mais j’étais écœuré par le révoltant spectacle qui se jouait partout autour de moi, dans la presse, à la télévision, dans mon entourage…

Dimanche 26 octobre 2003

Contes du royaume d’à côté. C’est comme si ce livre m’avait attrapé par les cheveux et qu’il me serrait tout contre lui. La tête écrasée sur sa figure, je distingue très nettement ses yeux, deux chapitres symétriques, par exemple, leur couleur, leur lumière. Je connais parfaitement la courbe de ses lèvres, le goût de sa peau. Mais son visage entier, je ne le vois pas. Il m’est impossible de l’embrasser d’un regard. Je ne sais pas à quoi peut ressembler mon livre.

 

Est-il vraiment possible de commencer à écrire, et de continuer, sans savoir jamais où l’on va ? Mes chapitres, ce que j’appelle des « contes », sont de petites histoires indépendantes que je voudrais, dans le même temps, dépendantes les unes des autres . Mais je n’arrive pas à les attacher ensemble. Il n’y a pas d’histoire, il n’y a pas d’intrigue, à l’échelle du roman. Mais on ne sait jamais où l’on va, puisqu’on va tous à la mort, et qu’on ignore toujours où et quand on doit mourir. C’est tout ce que je sais de l’intrigue à l’échelle du livre : Contes du royaume d’à côté doit se terminer par la mort d’Eugène. Où ? C’est là qu’il va. C’est là que va le livre. Mais quand ? Au moment le plus inapproprié. Dès qu’Eugène aura pris goût à la vie et qu’il l’estimera digne d’être vécue, je le tuerai. Enfin, pas moi. Ce sera sans doute son père. Quoique. Ils sont déjà tellement nombreux à l’avoir tué dans ma pensée que d’ici là, bien des choses peuvent encore changer.

 

Il n’y a pas d’histoire, il n’y a pas d’intrigue, dans la vraie vie.

Lundi 27 octobre 2003

Je ne sais pas ce que me veut mon père exactement, mais ces temps-ci, il ne cesse de me téléphoner. Il me demande si j’ai besoin d’argent ou d’autre chose. Il me rappelle pour me dire qu’il va tout de même m’envoyer cet argent, ce qu’il fait, en effet. Et de nouveau, il téléphone, cette fois, pour m’inviter à la montagne, en janvier prochain. Puis il téléphone encore, pour me dire que c’est bientôt mon anniversaire, et qu’il m’enverra d’autre argent. Etc. Etc.

Au fond, je sais très bien ce qu’il me veut. Mais cela fait longtemps que ce n’est plus possible.

Mardi 28 octobre 2003

J’ai retrouvé une grande partie des feuilles d’Histoire et géographie de l’île de nos rêves. Mais il en manque au moins une, sur laquelle il y avait un petit texte étrange, dont je ne savais pas bien quoi faire à l’époque, mais que j’aimais beaucoup et que je n’ai pas pu jeter. Je dois absolument la retrouver. Si cette feuille était définitivement perdue, j’en serais très malheureux. Je me souviens qu’il y avait dans ce petit texte ce que j’ai toujours considéré comme mes premières images réussies. Du moins les premières images telles que je les aime et les veux faire. Mais j’ai oublié les mots. Qui sait, je serais peut-être très déçu en les relisant, si longtemps après. Mais à l’époque, je me disais que ma vocation était de fabriquer d’autres images, aussi belles que celles-là, que je trouvais tellement réussies. Et depuis tout ce temps, ça n’a pas changé. Le cœur de mon écriture, c’est la fabrication d’images.

Ces feuilles que j’ai retrouvées ne contiennent que des fragments, le plus souvent très mauvais. Mais en les relisant, dix ans après, je me rends compte que beaucoup de choses que je veux mettre dans Contes du royaume d’à côté étaient déjà dans Histoire et géographie de l’île de nos rêves.

Mercredi 29 octobre 2003

« Déjà notre paix hargneuse faisait dans la guerre même ses semences. » (Voyage au bout de la nuit.) On dirait du Tacite. « Opus adgredior opimum casibus, atrox proeliis, discors seditionibus, ipsa etiam pace saeuum (Tac. H. 1, 2). » « J’aborde un ouvrage fertile en malheurs, ensanglanté de batailles, déchiré de révoltes et, au sein même de la paix, féroce (trad. de Pierre Grimal, Pléiade, sauf opimum que je traduis par fertile, qui est plus fidèle). »

Tout au long de Voyage au bout de la nuit, il y a de telles phrases, écrites dans une langue presque classique. Par exemple celle-là : « Jamais je n’avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses. » Mais ce sont surtout des aphorismes : « La tristesse du monde saisit les êtres comme elle peut, mais à les saisir elle semble parvenir toujours. »

 

Sans doute est-ce la rencontre entre style classique et langue parlée (« C’est pas nous qu’on aurait pu en faire autant ! ») qui rend le ton de Voyage au bout de la nuit si particulier et si plaisant : « Le canon pour eux c’était rien que du bruit. C’est à cause de ça que les guerres peuvent durer. Même ceux qui la font, en train de la faire, ne l’imaginent pas. La balle dans le ventre, ils auraient continué à ramasser de vieilles sandales sur la route, qui pouvaient ‘‘encore servir’’. Ainsi le mouton, sur le flanc, dans le pré, agonise et broute encore. La plupart des gens ne meurent qu’au dernier moment ; d’autres commencent et s’y prennent vingt ans d’avance et parfois davantage. Ce sont les malheureux de la terre. »

Jeudi 30 octobre 2003

Pendant tout le dîner, j’avais une sale envie de la buter, cette vieille pute. Avec l’énorme casserole en fonte, posée entre nous, au milieu de la table. Je me voyais en train de la saisir et lui balancer dans la gueule, comme un grand coup de masse. Et puis je comptais ses dents tombées par terre, en riant de bonheur. Et au moment du café, j’aurais pu lui jeter la cafetière dans la figure. Y aurait eu des bouts de verre partout, et sa sale gueule en train de fondre et de dégouliner sur ses genoux, mélangée au café et au sang. Y a pas de mots pour dire cette haine d’elle que j’ai en moi, partout, tout le temps. L’autre jour, elle revenait de chez le docteur, elle était comme rassurée, avec la radio de ses mamelles dans les mains. Et tout heureuse, elle me dit qu’elle a pas le cancer ! Elle voulait partager ça avec moi. Mais en voyant la tronche que j’ai faite, elle a dû penser qu’elle aurait préféré ne pas avoir de fils. Son cancer, c’est moi, et j’espère bien l’en faire crever.

*

« Elle [Musyne] m’étonnait souvent moi-même par son tact et je dus m’avouer, à l’entendre, que je n’étais en fait de bobards qu’un grossier simulateur à ses côtés. Elle possédait le don de mettre ses trouvailles dans un certain lointain dramatique où tout devenait et demeurait précieux et pénétrant. Nous demeurions nous combattants, en fait de fariboles, je m’en rendais soudain compte, grossièrement temporaires et précis. Elle travaillait dans l’éternel ma belle. Il faut croire Claude Lorrain, les premiers plans d’un tableau sont toujours répugnants et l’art exige qu’on situe l’intérêt de l’œuvre dans les lointains, dans l’insaisissable, là où se réfugie le mensonge, ce rêve pris sur le fait, et seul amour des hommes. » (Voyage au bout de la nuit.)

 

Pour donner de la réalité à mon royaume de Thulé, qui n’existe pas, je dois laisser dans le lointain, dans le vague, l’implicite, toutes les singularités par lesquelles on pourrait le décrire (paysages, histoire du pays, régime politique, personnages fameux, mœurs, usages, etc.) Restituer en quelque sorte la profondeur de la troisième dimension pour rendre les choses réelles. Dans un paysage, si par exemple une forêt se trouve dans le lointain, près de l’horizon, on ne peut pas distinguer chacun des arbres qui la composent. Il n’empêche, on sait très bien ce que c’est qu’un arbre, et l’on ne doute pas que cette forêt en est pleine.

 

Parler de Thulé comme si le lecteur et moi nous connaissions très bien ce pays. « Et souvent, relisant la fable du Poisson devenu roseau, que tous les enfants du royaume avaient un jour apprise, il se disait que Sibylle de Lusignan, l’illustre fabuliste, dont descendait d’ailleurs sa mère, était en quelque sorte deux fois son ancêtre, puisque, plusieurs siècles avant sa naissance, elle avait écrit son histoire et parfaitement décrit la métamorphose qu’il était en train de vivre. »  Dans ce passage que je citais l’autre jour ici, je fais une erreur en apposant « l’illustre fabuliste » à « Sibylle de Lusignan ». Au lieu d’être aussi explicatif, je dois faire comme si le lecteur savait très bien qui est Sibylle de Lusignan, et pour cela, remettre l’information que constitue l’apposition à plus tard, et la faire passer non plus pour une explication mais pour une simple reprise de « Sibylle de Lusignan » : « Et souvent, relisant la fable du Poisson devenu roseau, que tous les enfants du royaume avaient un jour apprise, il se disait que Sibylle de Lusignan, dont descendait d’ailleurs sa mère, était en quelque sorte deux fois son ancêtre, puisque, plusieurs siècles avant sa naissance, l’illustre fabuliste avait écrit son histoire et parfaitement décrit la métamorphose qu’il était en train de vivre. »

Vendredi 31 octobre 2003

Apostille dans 21.X.03.

Je reçois cette lettre de la C.L.I. :

 

Monsieur,

Suite à votre convocation devant la Commission Locale d’Insertion (C.L.I.) de MONT-DE-MARSAN, réunie le 24 OCTOBRE 2003, sous la présidence de Monsieur Christian Cazade,

Cette dernière propose à Monsieur le Préfet la suspension de votre Allocation du Revenu Minimum d’Insertion, au titre de l’Article L 262-23 au motif suivant : vous n’avez pas mis en œuvre un véritable projet d’insertion.

Cette décision prendra effet à compter du 1er décembre 2003.

Je vous rappelle que nous restons à votre disposition pour vous aider dans la réalisation de vos projets.

Je vous prie de croire, Monsieur, à l’assurance de ma considération distinguée.

La Secrétaire de la C.L.I. de MONT-DE-MARSAN,

Françoise FITON.

 

C’est merveilleux les lettres types. Ça rend tout le monde pareil. Ça met tous les destinataires au même niveau. Ça égalise la réalité. Parce qu’elle est trop accidentée la réalité, pour eux les huiles de la charité locale, pas assez lisse. Elle a besoin d’être polie. Alors, avec les lettres types, on ponce les particularités de chacun, on nous met dans le même sac. Mêmes causes, mêmes effets pour tout le monde. C’est bien pratique et ça va plus vite. Un pauvre type, avec bien plus de bonne volonté que moi, mais qu’un gars de la commission a dans le collimateur, il aura certainement reçu la même lettre type. Et si, à mon audience, j’avais été insultant et grossier, ou si j’avais gueulé et renversé des chaises, on m’aurait sûrement vite fait sortir de la salle, mais ce qui est encore plus sûr, c’est que pour bien me remettre à ma place, on m’aurait envoyé la même lettre type, tout simplement. Une lettre aveugle comme la justice, c’est-à-dire qui me fait bien comprendre qu’elle ne me voit pas, que je n’existe pas. Du coup, je regrette un peu de ne pas avoir fait un scandale. Un vrai scandale, avec de la violence et des menaces. Putain ! Lambert, j’aurais dû m’en tartiner les poings. Y en aurait eu partout de ce fromage qui lui sert de gueule, ils en auraient tous bouffé !

 

*

 

Faudrait que j’arrête de faire mon Céline de province. Ça ne me va pas du tout, et c’est franchement ridicule. Heureusement qu’il ne tue pas le ridicule, sinon je serais mort des milliers de fois. Et ça n’est pas très sain de dire de telles insanités, ni très élégant de les publier, comme je le fais sur Internet. Mais le plus important, je crois, c’est qu’il sauve des vies, ce journal. Il m’évite peut-être de passer à l’acte. Et puis une personne réelle, on ne peut la tuer qu’une fois. Tandis qu’avec des mots, on peut la tuer autant de fois qu’on veut et sans avoir à assumer les conséquences souvent très ennuyeuses d’un acte aussi définitif que le meurtre.


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