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Journal - Jardin


Août - Octobre

Septembre


Lundi  1er  septembre 2003

Il fait un temps d’une tristesse infinie. La grisaille s’accroche aux cheveux. J’ai l’impression d’être un vieux chien traînant la patte. Impossible de sourire : mes joues sont trop lourdes. Et mes paupières tombent toutes seules. Ma source lyrique est tarie. Pas un vers d’écrit depuis quinze jours : il ne fait pas assez beau. Toute l’année, les saisons jouent avec moi, comme si j’étais une marionnette : l’été, je ne sais faire que de mauvais vers ; l’hiver, j’entreprends l’impossible ascension d’un roman dont je ne viendrai sans doute jamais à bout. Mais cette montagne que je dois gravir, elle n’existe pas. C’est moi qui en accouche, au fur et à mesure de mon ascension, apportant moi-même chacune des innombrables pierres qui la constitueront ! Je me remets à penser aux Contes du royaume d’à côté. Je crois que je vais en reprendre le travail. Mais cela me donne le vertige.

 

Mathieu B***, avec qui je chatte parfois, a ce jugement à propos de ce site : quelqu’un qui ne me connaît pas, pense-t-il, pourrait croire, en en lisant les pages, que je suis un fou, une espèce de serial killer. J’ignore pourquoi, mais ce jugement me plaît, particulièrement le mot de serial killer, que Mathieu avait surtout choisi pour plaisanter. J’aime l’idée que des gens que je ne connais pas me prennent pour un agité du bocal, alors qu’au fond, il n’y a pas plus sage, plus raisonnable que moi. Mathieu, qui aime mon site, en a parlé autour de lui. Il est le premier à m’en dire autant de bien. Généralement, ce site ne plaît pas ; du moins pas à ceux qui prennent la peine de me faire savoir ce qu’ils en pensent.

Mardi 2 septembre 2003

Julie et moi partons bientôt rendre visite à notre père. Nous en profiterons pour passer deux jours à Paris. J’ai réservé l’hôtel. Le réceptionniste, au téléphone, avait la voix caractéristique de l’inverti raffiné. Mais je ne me réjouis qu’à moitié de cette petite escapade avec ma sœur : je n’aurai pas assez d’argent pour m’acheter rien de beau. Du moins changerai-je d’air.

Mercredi 3 septembre 2003

Il y avait un risque, paraît-il, qu’un certain astéroïde percute la Terre en 2014. La probabilité était, je crois, de 1 sur 909000. Et j’apprends aujourd’hui que non, finalement, il n’y a plus de risque. Les « scientifiques », comme on dit, s’étaient trompés dans leurs calculs. Impossible de ne pas penser à la réplique de Trissotin :

 

Je viens vous annoncer une grande nouvelle.

Nous l’avons, en dormant, Madame, échappé belle :

Un monde près de nous a passé tout du long,

Est chu tout au travers de notre tourbillon,

Et, s’il eût en chemin rencontré notre terre,

Elle eût été brisée en morceaux comme verre.

 

Jeudi 4 septembre 2003

Après notre séance chez le coiffeur (nous avions rendez-vous en même temps), Julie et moi prenons l’apéritif ensemble. L’alcool nous déliant les langues, nous finissons par nous rendre compte que c’est la même noirceur qui nous pollue le fond de l’âme. Elle aussi se sent étrange aux yeux des autres, étrangère où qu’elle soit. Elle aussi est paralysée par l’angoisse. Elle aussi est prise parfois d’une affreuse panique intérieure. Et pourtant, nous sommes si différents. Mais, fleur ou mauvaise herbe, nous avons tous les deux poussé sur un tas de fumier. Sa plus grande terreur : être abandonnée.

Vendredi 5 septembre 2003

Je n’avais plus d’un quelconque produit de consommation. Il fallait en racheter de toute urgence. Je me rends donc au supermarché. Là, faisant la queue pour payer, je me mets à observer quelqu’un dans la file d’à côté. L’homme est trachéotomisé. Tout à coup, il se met à parler. Son horrible voix me hérisse les poils. Je me mets à transpirer et me sens incroyablement fatigué. J’ai l’impression que je vais tomber. Une fois de plus, je n’avais pas assez mangé. Je me sentais un peu comme avant une crise d’hypoglycémie. Mais finalement, il n’y a pas eu de crise. Je me demande si ce sont les fortes émotions qui provoquent chez moi ces sortes de crises ou si c’est l’état particulier dans lequel je me trouve avant une crise qui me donne de si fortes émotions.

Samedi 6 septembre 2003

Mon insensé de coiffeur, chez qui j’étais jeudi, a confondu ma tête avec un carnet d’esquisses. Il se prend pour un artiste et si j’omets de lui donner mes directives, il s’adonne à de curieuses expérimentations, sans tenir compte un seul instant de l’esprit général de la coiffure que j’essaie de me construire depuis des mois. Cette fois-ci, j’avais l’esprit tellement occupé par les instructions que je réservais à la coloriste que j’ai oublié d’en donner à « l’artiste ». Résultat, j’ai l’impression d’être une toile cubiste. Rien n’est plus dangereux qu’un coiffeur se croyant investi de la confiance de son client. Il fera tout pour endormir sa vigilance, et en trois coups de ciseaux, voilà le malheureux défiguré. La pensée qu’il ne m’est pas même possible de faire confiance à mon coiffeur, qui pourtant devrait m’obéir au doigt et à l’œil, me désespère. D’avoir été enlaidi m’a complètement abattu. Cette mésaventure m’a profondément perturbé. Et ma mère de me dire que j’étais déjà profondément perturbé ; le fait que je prenne si mal ce petit désagrément en serait, d’après elle, une preuve irréfutable.

Dimanche 7 août 2003

Je prends demain le train pour Paris. Et je n’ai pas un sou !

Lundi 8 septembre 2003, Paris

Pendant le voyage en train, mes yeux scrutent. J’observe. Dans la vitre du porte-bagages, certains reflets sont plus beaux que les figures au-dessous. Deux garçons bons amis, épaule contre épaule, lisent un même livre. Parfois, leurs têtes se frôlent. Ils sont beaux comme des frères.

 

Petit hôtel miteux dans la rue Saint-André-des-arts. Vieilles poutres de bois sur ma tête. Je suis épuisé. De boutiques en boutiques, Julie et moi avons marché toute la journée. Malgré mon peu d’argent, je n’ai pu m’empêcher d’acheter quelques jolis vêtements. Deux chemises, dont une chinoiserie de tissu, d’un gris transparent, avec sur l’un des pans, de frêles fleurs vertes. Deux ou trois t-shirts aux couleurs chamarrées, traversés d’éclaboussures d’or, comme une pluie d’étoile. Et deux ceintures militaires, mais de couleurs vives.

 

Nous avons dîné dans un restaurant japonais, rue Bernard Palissy. Sashimis, raviolis, brochettes de toutes sortes. Fameux ! Puis salade de fruits pour nous laver le gosier. Et, véritable merveille : saké chaud en digestif. Cela faisait longtemps que je n’avais pas bu de boisson si délicieuse. Comment dire : c’est un breuvage amer et doux en même temps. Il enivre, mais sans soûler.

Si tout se passe comme prévu, nous devrions dîner demain avec mon cher Augustin.

Mardi 9 septembre 2003

Autre journée éreintante. Autres achats superflus, mais qui, sur le moment, m’ont occasionné beaucoup de joie. Nous avons encore marché, marché, marché dans les rues grouillantes de la ville. L’avenue des Champs-Elysées est encombrée de touristes et de gens des bas-fonds. Son parcours est une épreuve harassante. Les gens grouillent dans cette ville comme dans une fourmilière. Comment pourrais-je m’y sentir à l’aise, moi qui ne suis pas un insecte ?

 

Puis à la nuit tombée, le soleil se met à briller : je retrouve enfin mon cher Augustin. Toujours aussi beau, toujours aussi gai. J’ai l’impression de ne l’avoir quitté qu’hier. Nous dînons dans un restaurant chinois du treizième arrondissement. Cela ne dure pas assez, guère plus de trois heures, mais déjà, ce moment m’est un doux réconfort. Dans mes heures noires, je penserai à ce dîner, et le sourire reparaîtra sur mes lèvres.

 

Nous sortons du restaurant, et voici que l’envie le prend d’uriner. « Julie, ne te retourne pas, dis-je à ma sœur, il est en train de pisser ! » Et puis je me retourne et vois tout. Cela me fait sourire.

Mercredi 10 septembre 2003, Dammartin

Me voici chez mon père, à Dammartin-en-Goële. Il est question de ce village dans je ne sais plus quel chapitre d’Alexandre Dumas. J’ai quitté ce matin Paris sans avoir eu le temps d’aller dans une boutique que je voulais absolument voir, rue de Fleurus (qui n’est pourtant pas loin de la rue Saint-André-des-arts), parce que mon père, qui voulait bien venir nous chercher à l’hôtel, est arrivé plus tôt que prévu. J’en suis très contrarié. Il nous emmène déjeuner au Hilton de l’aéroport de Roissy. Service agréable, nourriture insipide, quoique joliment présentée. Mais l’air conditionné est glacial. Puis ils nous conduit chez lui et repart. 

Jeudi 11 septembre 2003

Second anniversaire des attentats du World Trade Center et du Pentagone. Trentième anniversaire du putsch militaire au Chili. A Santiago aussi, il y avait des avions. Ils larguaient leurs bombes sur le palais présidentiel et les ministères. Devoir de mémoire ou pas, l’homme a la mémoire courte. On parlait surtout des attentats aujourd’hui, pas du coup d’état. Qu’on le veuille ou non, tout ce qui appartient à l’histoire est voué à l’oubli. On se souvient des dates, mais pas du temps qu’il faisait. La mémoire est gravée dans les corps, pas dans les têtes. Quand les témoins sont morts, tout est oublié. Ceux qui restent se souviennent des témoignages et des leçons des livres d’histoire, mais pas des choses réellement vécues, pas des souffrances endurées ni des injustices subies. Le 11 septembre 2001, c’est encore le présent. Le 11 septembre 1973, c’est déjà du passé. Sauf pour une partie des Chiliens. Mais dans une génération, cela n’aura pas plus de réalité pour eux que pour moi le temps de l’occupation de la France par les Allemands. Et dans cent ans, les hommes se souviendront de l’effondrement des tours jumelles comme de l’incendie de Rome au temps de l’empereur Néron. Bien sûr, il restera les images. Mais ces images ne nous impressionneront plus autant qu’aujourd’hui, parce qu’il y aura eu pire entre temps.

Vendredi 12 septembre 2003

Dans un recueil de citations, sous le nom de Cesare Pavese, dont me parlait Armandino l’autre jour, je trouve cette phrase : « C’è qualcosa di più triste che invecchiare, ed è rimanere bambini. » Il y a quelque chose de plus triste que de vieillir : c’est de rester enfant. Puis je repense à ce que j’écrivais l’autre jour dans ce journal : que désobéir, c’est rester un enfant. Et je me dis que tout cela est bien triste.

Samedi 13 septembre 2003

Depuis mercredi que je suis ici, à Dammartin, je ne fais rien de mes journées. Je reste affalé sur un canapé, à moitié endormi, soit à parcourir les innombrables chaînes de la télévision, soit à feuilleter les livres de l’abondante bibliothèque de mon père. Je m’alimente de ce que je trouve et, le soir, je prends un vrai repas, avec mon père, Stéphanie (sa compagne à peine plus âgée que moi) et ma sœur, généralement dans un restaurant.

 

Je me sens reposé. Reposé de ma mère. Mais à la pensée que je la reverrai lundi, des bouffées de haine me montent du ventre aux mâchoires, et j’ai envie de mordre, de briser des os avec ma bouche, comme une bête. Plus j’y réfléchis, plus je me dis que je hais cette femme. Quand je pense que je suis sorti d’elle ! Pour tout dire, cela me paraît incroyable, comme il me semble extraordinaire que mon père ait pu me donner la moitié de lui. J’aurais dû naître bien pire que je ne suis. Mais le peu de bien qu’il y avait en eux, je l’ai reçu. C’est dire tout de même s’il y en avait peu !

 

Mes parents sont sans doute, quoique pour des raisons différentes, ce que je méprise le plus sur cette Terre, après Glotte, Galouse et l’empoisonneur. Mais j’ai beau haïr mes parents, je ne peux pas m’empêcher de les aimer aussi. Ma mère du moins. Car, à la réflexion, je ne crois pas que j’aime vraiment mon père. Il est vrai que je fais souvent comme si, et que je prends même parfois plaisir à jouer cette comédie. Mais décidément, non, je ne l’aime pas. Lui non plus, d’ailleurs, il ne m’aime pas, même s’il est persuadé du contraire !

Lundi 15 septembre 2003, Mont-de-Marsan

Me voici rentré chez moi. Fait exceptionnel, ma mère avait préparé à dîner pour l’occasion. Elle me fait des sourires, me parle avec beaucoup de précautions, comme si j’étais une bête sauvage qu’elle voudrait amadouer. Souvent, après une séparation, imaginant que la distance et le temps écoulé ont tout effacé, elle essaie de faire la paix. Elle n’a toujours pas compris que ce serait soit sa reddition totale, soit la guerre totale.

Mardi 16 septembre 2003

Coccymèle était opérée aujourd’hui de petites tumeurs qu’elle avait autour des tétines. On lui a enlevé la chaîne mammaire qui lui restait, l’autre ayant été ôtée lors d’une précédente opération. C’est amusant de la voir complètement assommée par la morphine. Elle n’arrive pas à s’ébrouer, comme aiment faire les chiens. Sans doute que sa cicatrice la tire trop.

 

*

 

Dans un débat télévisé sur la guerre entre Israéliens et Palestiniens, un participant ressent le besoin de rappeler à ceux qui en douteraient qu’Israël est « une authentique démocratie ». Evidemment. Je ne savais pas qu’on pouvait en douter. Mais d’authentiques démocraties sont capables des plus grandes injustices. Il n’est pas rare qu’une cité démocratique à l’intérieur exerce à l’extérieur, c’est-à-dire sur d’autres cités, un pouvoir tyrannique.

Jeudi 18 septembre 2003

Dans une revue pour bonnes femmes (ma mère en lit beaucoup, il y en a dans toute la maison), un article est consacré aux complexes physiques des hommes. Titre de l’article : « Complexes physiques, les hommes aussi », in « Marie Claire », octobre 2003, page 151. Comme toujours dans ces sortes d’articles, la journaliste (Elisabeth Alexandre) invoque d’abord l’autorité d’un savant (ici, d’un sociologue à l’Insee et au CNRS, Nicolas Herpin). « Pour Nicolas Herpin, est-il écrit, la montée en puissance des complexes physiques masculins provient également de la diffusion de la ‘‘culture gay’’. ‘‘La mise en valeur de la beauté physique, autrefois associée à l’homosexualité, a complètement pénétré la société hétéro. Un garçon peut se teindre les cheveux ou se mettre des produits de beauté sans que cela signale ses choix sexuels.’’ »

Il serait plus juste de parler de penchants ou d’orientations que de véritables choix sexuels. Mais passons. Ce que je trouve vraiment regrettable, c’est l’amalgame qui est fait entre homosexualité et « culture gay ». Il n’y a pas de culture homosexuelle à proprement parler, comme il n’y a pas de culture hétérosexuelle, mais une culture d’hommes hétérosexuels à fort pouvoir d’achat. Les gays sont à l’ensemble des homosexuels ce que ces quelques hommes hétérosexuels à fort pouvoir d’achat sont à l’ensemble de la société : c’est eux qui mènent la danse, parce qu’ils sont les plus brillants, les plus beaux, les plus riches, c’est eux qu’on voit le plus, mais seulement parce qu’ils se montrent beaucoup. Ils ne sont pas la majorité. En dehors des gays, il y a tous les autres homosexuels, c’est-à-dire ceux qui se cachent et ceux qui, sans se cacher, ne s’exhibent pas pour autant.

Cependant, il est permis de penser que la « culture gay », c’est-à-dire l’inculture, la bêtise, les extravagances et le mauvais goût de ceux qui, parmi l’ensemble des homosexuels, se montrent le plus, comme des nouveaux riches, il est permis de penser que cette culture-là est le laboratoire de la culture à venir de l’ensemble de la société. Trois mots la définissent : Consommation, paraître, débauche. Celui qui ne sera pas beau, riche et débauché n’aura pas sa place dans la société de demain.

Après l’autorité scientifique, les témoignages. Ils sont quatre hommes à parler. Le premier, Ziad, 21 ans, est, je cite : « vendeur chez Calvin Klein. » Le deuxième, Patrick, 43 ans, est « artiste peintre ». Le troisième, Olivier, 38 ans : « cadre supérieur, ancien animateur télé ». Le dernier, Williams, 30 ans, médecin. Ces quatre hommes ne sont absolument pas représentatifs de la société actuelle. Il existe certes des vendeurs, dans notre société, mais un « vendeur chez Calvin Klein », cela n’existe que dans une boutique de Calvin Klein. Dans la vraie société, il n’y a pas d’artistes peintres (ou si peu), il y a des peintres en bâtiment. Il y a également très peu de cadres supérieurs mais beaucoup de petits chefs. Et les anciens animateurs télé, aussi curieux que cela semble, n’existent qu’à la télé. Non, ces témoins sont représentatifs de la société future, qui déjà se met en place. Société d’hommes riches ou, s’ils ne sont pas riches, d’hommes travaillant dans les boutiques fréquentées par eux. Société d’hommes ayant fait des études supérieures. Société d’artistes, mais pas d’art. Société de l’image (télévision) et du paraître. Société de la beauté, de la jeunesse, dans laquelle on se fait souvent ravaler la façade (le médecin est un adepte de la chirurgie esthétique, je suis même étonné qu’il ne soit pas carrément chirurgien plastique, mais cela aurait sans doute été trop gros, la journaliste n’a pas osé). Enfin, société dans laquelle la presse, même lorsqu’elle prétend les dénoncer, diffuse en réalité les travers de ce monde où la conscience est abolie. L’article de « Marie Claire » en est un exemple.

A la réflexion, cette société existe déjà. C’est la société des hommes qui ont encore les moyens de vivre à l’intérieur de Paris.

Vendredi 19 septembre 2003

Montaigne, dans le premier livre de ses Essais, rapporte cette anecdote (chapitre II, « De la tristesse ») : « Le conte dit, que Psammenitus, Roy d’Egypte, ayant esté deffait et pris par Cambisez, Roy de Perse, voyant passer devant luy sa fille prisonniere habillée en servante, qu’on envoyoit puiser de l’eau, tous ses amis pleurans et lamentans autour de luy, se tint coy sans mot dire, les yeux fichez en terre ; et voyant encore tantost qu’on menoit son fils à la mort, se maintint en ceste mesme contenance ; mais qu’ayant apperçeu un de ses domestiques conduit entre les captifs, il se mist à battre sa teste et mener un deuil extreme. »

 

J’ai moi aussi entendu rapporter de semblables anecdotes, dont celle-ci, qu’un homme de l’entourage de ma mère, ayant été deux fois terriblement frappé par le sort, qui lui avait arraché successivement sa femme et sa fille, ne s’effondra de chagrin que quelques mois plus tard, lorsque son chien vint à mourir. Cela ne signifie pas que l’homme tenait plus à son chien qu’à sa famille. Montaigne achève ainsi son anecdote : « Cambises, s’enquerant  à Psammenitus, pourquoy ne s’estant esmeu au malheur de son fils et de sa fille, il portoit  si impatiemment celuy d’un de ses amis : ‘‘C’est, respondit-il, que ce seul dernier desplaisir se peut signifier par larmes, les deux premiers surpassans de bien loin tout moyen de se pouvoir exprimer.’’ »

 

Si je trouve parfois ridicules les hommes qui laissent trop voir l’affection qu’ils ont pour leurs bêtes, je trouve plus ridicules encore ceux qui les accusent d’aimer la bête plus que l’homme. C’est bien mal connaître l’homme que de porter de telles accusations. Il est plus facile de reconnaître les sentiments qu’on a pour une bête que ceux qu’on a pour un homme. Il est également plus facile de les montrer à la première qu’au second. Voilà tout. Souvent, quand ma mère vient de me tenir de ces odieux propos dont elle a le secret, je mets un grand coup de pied dans le cul de Sappho, sa chienne préférée, et cela me fait autant de bien que s’il s’était agi du cul de sa maîtresse. Souvent aussi, j’évoque avec beaucoup d’angoisse le jour où ma pauvre petite Coccymèle mourra. Sans doute la pensée de morts plus graves m’est-elle trop insupportable pour me venir aussi fréquemment à l’esprit.

Dimanche 21 septembre 2003

Bien des gens croient avoir bon goût, pour cette seule raison qu’ils suivent la dernière mode. Mais les vrais gens de goût sont ceux qui, parmi toutes les modes, savent distinguer celles qu’il faut suivre de celles qu’il faut fuir. La véritable personne de goût se reconnaît aux modes qu’elle ne suit pas. Mais puisque « un homme à la mode dure peu, car les modes passent », le plus sûr moyen de ne pas tomber hors de mode, c’est encore de n’en suivre aucune.

Lundi 22 septembre 2003

Ce soir, je regarde à la télévision le Trouble Every Day de Claire Denis (2000). Deux des personnages de ce film sont atteints d’une maladie rare, qui les pousse à dévorer leur partenaire durant l’acte sexuel. L’un de ces deux personnages, celui que joue Vincent Gallo, tout jeune marié, mène une lutte de chaque instant contre son désir, contre lui-même, pour ne pas dévorer sa femme. Il s’interdit de lui faire l’amour, ce qui, bien sûr, le met dans un état de frustration, de manque atroce. L’autre au contraire, la femme que joue Béatrice Dalle, se laisse totalement glisser le long de sa pente ensanglantée. Elle est une chatte, une lionne, une bête en chaleur. Sa misère n’est pas moins grande que celle de son semblable qui se réprime constamment, et pour être libérée d’elle-même, de son répugnant appétit de chair et de sang, elle voudrait mourir, mourir tout de suite. Les deux scènes de dévoration sont particulièrement sauvages. Qu’on lutte pour rester homme ou qu’on se laisse devenir bête, la misère est la même, le désespoir est total.

 

Cela me rappelle un article de Gérard Macé, « Le Goût de l’homme », qui était paru dans la « Nouvelle Revue Française », (janvier 2001, n° 551). Dans la première partie de cet article, Macé parle d’une tribu de Guayaki, des Indiens qui mangent leurs morts. Tous participent au festin, sauf les parents, les enfants, les frères et les sœurs du défunt. « La cérémonie qui appartient de plein droit à la civilisation connaît donc des règles, et des interdits qui s’apparentent au tabou de l’inceste, puisqu’on ne mange pas ceux avec qui on ne ferait pas l’amour. L’un des termes les plus crus pour évoquer l’amour physique, dans la langue des Guayaki, veut d’ailleurs dire manger. Pour eux comme pour nous qui ‘‘consommons’’ le mariage, l’amour est une forme sublimée de la dévoration. » (Citation de Pierre Clastre, dont il est question dans l’article.)

 

Dans plusieurs des romans que je n’ai pas encore écrits, il y a des scènes de dévoration. De dévoration comme forme ultime de l’amour. Dans Contes du royaume d’à côté, le roi aime manger les pages de son fils. Le prince, qui est amoureux de son page, échange avec lui ses vêtements pour être mangé à sa place. Ultime preuve d’amour, au-delà de laquelle l’amour n’est plus possible, puisque l’être aimé est dévoré. Et le roi n’a jamais mangé de meilleur page que le prince, qu’il n’a pas reconnu. Sans le savoir, il a fait l’amour avec son fils, pour lequel il nourrit une passion incestueuse.

 

Dans La Boucle d’un songe, le personnage principal, pendant la nuit, va rouvrir la tombe de son défunt amoureux, pour en manger le corps et en devenir à son tour le tombeau. Article de Macé : « Manger ses morts est le meilleur moyen de toujours les avoir avec soi, de ne jamais les abandonner, puisque l’estomac est une sépulture ambulante, qui dure autant que nous. »

 

Dans De la bouche des enfants, des collégiens, qui ont capturé deux de leurs camarades amoureux l’un de l’autre, leur demandent de mimer ensemble l’acte d’amour. En fait, ils forcent l’un des garçons à manger quasiment l’autre. Cette fois-ci, je me cite moi-même : « Ils l’ont saisi par les cheveux, et comme il se débattait, plusieurs touffes ont été arrachées. Ils ont fini par le maîtriser, puis l’ont approché d’un vieux banc qui se trouvait non loin de nous. Alors j’ai plus douté qu’ils allaient le tuer, parce qu’ils lui ont cloué la langue au banc avec le marteau. Il a tenté de hurler, mais ça n’a pas réussi, à cause de sa langue clouée. C’était plus un râle, un cri impossible, mais qu’on entendait quand même. Je me suis jamais senti si vivant qu’en entendant ce cri. J’avais jamais senti si nettement le poids de mon corps. Je crois que c’est parce que j’avais peur d’être tué moi aussi. C’était le poids de ma vie que je sentais. Et je peux dire que c’est lourd la vie, surtout dans ces moments-là, quand on se rend compte qu’elle est tellement légère, et qu’il suffirait d’un rien pour qu’elle s’envole.

 

J’aurais fait n’importe quoi pour qu’ils me la laissent sauve, pour qu’ils n’y touchent pas à ma vie. Alors j’ai rien fait. J’ai rien dit et j’ai essayé de me faire oublier. Et ç’avait l’air de marcher, parce qu’ils ont continué de s’en prendre qu’à lui. Ils se sont encore saisis de ses cheveux, et puis ont tiré, jusqu’à ce que sa langue cède. Ensuite, ils l’ont traîné jusqu’à moi. Mais ce n’était plus lui. Je ne le reconnaissais pas. Ce n’est pas que je n’étais plus amoureux, mais c’était pire, parce que c’était plus du tout celui dont j’étais amoureux. Il était défiguré par la douleur, il bavait du sang et n’avait plus de langue.

 

C’est alors qu’ils m’ont demandé de l’embrasser. Je suis resté sans bouger, parce que je me demandais si ce n’était pas un piège, s’ils n’allaient pas se déchaîner sur moi en me voyant faire ce qu’ils me demandaient. Mais ils n’en ont rien fait. Au contraire, ils ont approché davantage encore le supplicié, tout près de mes lèvres, et presque avec douceur. Et puis c’est devenu plus horrible, chaud, humide et suffocant, parce que j’étais en train d’embrasser un trou, avec du sang dedans, que je buvais. Il en coulait tellement dans ma bouche, que j’ai cru plusieurs fois me noyer.

 

J’avais l’impression d’embrasser ce qui m’attendait à moi aussi. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Ils ont ramené son corps mou vers le feu, puis cautérisé la plaie qu’il avait dans la bouche avec une barre de fer qu’ils avaient mise à rougir. Ensuite, ils l’ont laissé par terre, comme pour qu’il s’y repose un peu. Pendant ce temps, ils ont bu au goulot d’une bouteille qu’ils avaient avec eux. Moi, j’avais le goût du sang dans ma bouche. J’avais le goût de ce sang jusque dans ma gorge, et même plus profondément encore.

 

J’ai regardé plusieurs fois vers le feu, pour voir si c’était bien mon amoureux que ce tas de douleur jetée par terre, mais je ne le reconnaissais toujours pas. C’était comme dans un mauvais rêve : je savais que c’était lui, mais ce n’était pas son visage. Alors j’ai pensé qu’il fallait que je m’échappe, que je m’arrache à ce cauchemar mais comme s’ils avaient lu dans mes pensées, ils m’ont ordonné de m’approcher du malheureux et de le déshabiller. Je me suis agenouillé près de lui, et j’ai commencé à lui ôter ses vêtements. Ses yeux étaient ouverts, et il me regardait. D’un regard inconnu : terrifié et implorant. Il a essayé de me parler, mais aucun mot n’est sorti. Il s’est tordu de douleur.

 

Il était entièrement nu et ils se sont approchés de nous. Je me suis mis à les supplier, mais c’était toujours après lui qu’ils en avaient. Ils se sont amusés à lui enfoncer le canif dans la jambe, jusqu’à l’os, puis à tourner la lame dedans. Ils ont cautérisé cette plaie avec la cendre de leurs cigarettes, puis ont tailladé dans les cuisses. Ensuite, ils ont arraché les poils de son sexe et m’ont dit de les manger. Ça m’a pris du temps parce que je m’étranglais avec. J’ai tout régurgité dans les plaies de sa cuisse.

 

Il n’était pas mort, mais il ne bougeait plus. Je crois qu’il s’était évanoui. Ils m’ont dit que si je le voulais, je pouvais sucer son sexe une dernière fois, parce qu’ils allaient le lui couper. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je me suis penché sur son entrejambe et j’ai remarqué que son sexe était deux fois plus petit qu’avant. J’ai trouvé ça répugnant, mais j’ai sucé quand même. Je ne sais pas combien de temps.

 

Il s’est réveillé. Son râle s’est amplifié, il s’est mis à hurler. Ils étaient en train de découper son sexe avec le canif. J’ai reconnu sa voix, et soudain, ça m’a rendu toute ma lucidité. Je me suis rappelé tout à coup que c’était la partie de son corps que j’aimais le plus, que c’était le centre de mon amoureux qu’ils découpaient. Ça m’a donné l’impression qu’ils étaient en train de le tuer avant de le tuer.

 

Je n’ai plus supporté qu’il ait à subir vivant sa mort, et pour abréger sa souffrance, j’ai voulu l’achever moi-même. Je l’ai pris dans mes bras, mais je ne savais pas comment m’y prendre pour le tuer. Je n’avais que mes mains. Il fallait que je l’étouffe, que je l’étrangle. Mais je n’y parvenais pas. Je n’arrivais pas à le maintenir contre moi et à l’étrangler à la fois ! Mes mains fiévreuses tremblaient le long de son corps, et l’odeur de ses cheveux dans ma figure m’empêchait de me concentrer. Eux, l’embarras dans lequel je me trouvais les a fait rire, et ils sont partis.

 

Je ne sais pas combien de temps je suis resté comme ça, à genoux, le corps de mon ami contre moi. Mais quand j’allais avoir enfin rassemblé toute ma volonté, toute ma conscience et mon courage pour lui saisir le cou, et puis serrer, serrer de toutes mes forces, je me suis aperçu que, dans mes bras, il était déjà mort.

 

Je me suis demandé où était passé tout le sang de mon ami. La terre l’avait bu presque tout. Je me rappelle avoir trouvé révoltant que tant de sang donne si peu de boue. Et puis je me suis rendu compte que cette boue dans laquelle j’étais agenouillé, c’était la vie encore tiède de mon ami mort qui avait coulé de son sexe par terre autour de moi. La pensée que cette flaque où je me trouvais allait bientôt refroidir m’a déchiré l’âme. Urgence absurde ! J’ai éprouvé l’irrépressible besoin de m’enduire le corps de cette boue, avant qu’elle ne fût tout à fait froide. Mais je n’ai pas eu le temps de me dévêtir. Tout était déjà fini. »

Mardi 23 septembre 2003

Je reçois un courriel d’Augustin, qui vient de lire ce site. Je lui en avais parlé, lors de notre trop brève entrevue à Paris. Ses paroles sont du miel et m’émeuvent beaucoup.

Mercredi 24 septembre 2003

J’achète toujours au même endroit la revue « Têtu » – mais je ne la feuillette que du bout des doigts, je ne voudrais tout de même pas me salir les mains, il y a tellement de merde à l’intérieur ! J’aime l’endroit où je fais cet achat, parce qu’il est tenu par deux pédérastes de la vieille école, avec moustaches et gourmettes en or, dont la discrète connivence m’amuse. C’est curieux, tout chez eux est d’une autre époque, les bijoux, les vêtements, les tissus, la façon de parler, et pourtant, je les trouve infiniment moins ridicules que la plupart de mes contemporains du même bord ou que moi.

 

Cet après-midi, sortant de leur magasin, j’étais en train de traverser la grande esplanade qui se trouve devant. A l’autre bout, j’aperçois un joli petit gars qui marche dans ma direction. Et tout à coup, j’ai la très nette, très vive impression d’être dans un souvenir. Je n’entends que le sifflement des voitures, qui se confond avec celui du vent, légèrement frais, et qui me soulève les cheveux. Le soleil est déjà bas, presque aveuglant. Et par terre, le sol est mouillé, taché de feuilles, grasses de pluie. Le garçon me regarde, lui aussi. A présent, je distingue son visage. C’est celui d’un ange. Il est beau comme une fille. Nous allons nous croiser. Nos pas ralentissent. Il me regarde de plus en plus fixement, de plus en plus intensément. Il me parle littéralement avec les yeux. Il m’implore du regard, comme s’il voulait que je m’arrête. Mais aucun ne s’arrête. Ni lui, ni moi. Et qui sait, nous passons peut-être tous les deux à côté d’une plus belle destinée. Oui, c’était bien dans un souvenir que j’étais. C’est le souvenir de toute ma vie, dont chaque instant, depuis toujours, est pareil à celui-ci : à chaque fois, je passe à côté. A côté des autres, à côté de moi, à côté de ma vie. Je regarde mais je ne touche pas.

 

Il me semble que ce garçon travaille chez le coiffeur qu’il y a près du magasin des vieux pédés.

 

*

 

En début d’après-midi, je passais les épreuves écrites d’un concours administratif de catégorie C. C’est incroyable le nombre d’abrutis qu’on peut croiser dans ces petits concours ! Un bon quart des participants n’a pas été capable de trouver seul sa place dans la salle où se déroulaient les épreuves. Alors que nous étions tout simplement rangés par ordre alphabétique. Il me semble qu’il y aurait là de quoi constituer une sorte d’épreuve de présélection : celui qui ne trouverait pas seul sa place dans la salle d’examen serait éliminé d’office.

Jeudi 25 septembre 2003

Encore aujourd’hui, j’étais convoqué à l’ANPE. Nous étions une quinzaine comme moi, à devoir assister à (je cite le texte de ma convocation) : « une réunion collective [n]ous présentant les services de l’Agence. » Pendant deux bonnes heures, deux bonnes femmes nous délivrent la bonne parole. Message d’espoir. Encouragements. Epuisant ! Je relève deux slogans, admirables de sottise. D’abord cette phrase, mille fois entendue, sans doute la devise de l’Agence : « Chercher un travail, c’est un travail à temps complet. » Et puis cet autre slogan, donné en réponse à la question de quelqu’un de l’assistance, qui voulait savoir pourquoi l’ANPE ne proposait jamais directement du travail à ceux qui en recherchent : « Parce que, répond la plus idiote des deux bonnes femmes, nous ne sommes pas là pour vous donner le poisson mais pour vous apprendre à pêcher. »

 

Après le sermon, la confession. Chacun devait avoir un entretien privé avec l’une des deux conseillères de l’Agence. Manque de chance, je dois me confesser à la plus grosse des deux. Craignant d’être incommodé par l’odeur, et découragé par l’heure d’attente qui doit précéder cet entretien, je préfère m’en retourner chez moi, sans l’absolution.

 

*

 

Je viens de regarder, à la télévision, la Phèdre mise en scène par Chéreau. A la fin, Thésée trempe ses mains dans le sang d’Hippolyte et s’en frotte le visage. C’est exactement le même geste que le personnage de De la bouche des enfants n’a pas le temps d’accomplir avec la boue mêlée du sang de son amoureux.

Vendredi 26 septembre 2003, Hendaye

Avec Julie, je passe le week-end à Hendaye, chez Matthieu M*** et Emmanuel, son amoureux, qui nous reçoivent dans leur nouvel appartement. Nous sommes arrivés dans la fin de l’après-midi, à l’heure de l’apéritif. Avons beaucoup bu et, vers minuit, sommes partis à pieds pour Irun, qui est juste en face d’Hendaye, sur l’autre rive de la Bidassoa. Chemin faisant, Julie est prise d’une grande faiblesse. Elle titube, fait de longues poses, s’assoit par terre, se relève péniblement. Nous nous arrêtons dans le premier bar que nous trouvons. Elle y vide tous les verres d’eau qu’elle peut. Je lui demande pourquoi elle s’est sentie si faible. Elle me répond que c’est parce qu’elle ne se ménage plus, qu’elle boit beaucoup d’alcool, se couche toujours très tard, manque de sommeil et, comble de l’inconscience : elle ne suit pas assez rigoureusement les prescriptions de son médecin. Cela me laisse sans voix. Je crois pourtant savoir qu’une médication mal respectée renforce le virus du sida au lieu de le combattre vraiment. Elle aussi le sait. Est-ce donc qu’elle ne veut plus continuer ? Je n’ose pas lui demander.   

Samedi 27 septembre 2003

Nous étions en train de parler dans le salon. La télé était allumée. Tout à coup, le chanteur Faudel apparaît à l’écran et Emmanuel qui, avant d’être muté à Hendaye, travaillait dans un commissariat de Paris, nous rapporte à son sujet, comme si c’était une incontestable vérité, cette invraisemblable rumeur, selon laquelle le petit prince du raï, comme ils disent, aurait été violé par deux grands noirs dans les chiottes d’une fameuse boite à pédés de la capitale. Evidemment, je n’en crois pas un mot, et le fais savoir à Emmanuel. Mais celui-ci s’énerve : il le sait mieux que moi, quand même, puisqu’il travaille dans la police, et que ce sont des collègues à lui qui lui on appris la chose, qu’ils tenaient de collègues à eux, qui avaient un collègue qui connaissait celui qui avait rédigé le procès verbal ! Je lui réponds que tout cela n’est sans doute qu’une rumeur. L’a-t-il seulement vu, ce procès verbal ? Non, bien sûr. Mais il me crie dans les oreilles que ce n’est pas parce qu’une chose n’a pas paru dans la presse qu’elle n’est pas vraie ! Cela, je le sais bien : dans aucun journal, il n’est question de la crédulité d’Emmanuel.

 

Je suis souvent effrayé de voir avec quelle naïveté certains de mes amis croient aux rumeurs les plus folles, seulement parce qu’ils les tiennent de gens qu’ils connaissent bien, qu’ils voient tous les jours et en qui ils ont confiance. Si je leur disais avoir vu Bernadette Chirac tapiner dans la rue, eh bien, ils me croiraient, simplement parce qu’ils me jugent digne de foi. Ils ne sont pas capables de douter de la parole de quelqu’un qui leur est familier, pour qui ils ont de l’affection et qui leur paraît être un garçon raisonnable. Ainsi, l’un de mes amis est persuadé qu’Amanda Lear est en réalité un homme, sur la seule foi d’un bon ami à lui qui, ayant croisé cette femme dans un aéroport, prétend avoir observé que ses chevilles étaient si grosses que ce ne pouvait être que celles d’un homme ! Un autre, mais il n’est pas le seul, est persuadé que Claude François est réellement mort électrocuté dans sa baignoire, à cause d’un vibromasseur défectueux ! Comme si cela se pouvait ! Un troisième encore est convaincu que l’actrice Marlène Jaubert et la chanteuse Elsa fréquentent assidûment les partouses ! N’est-ce pas incroyable ? Certains pourtant le croient. Tout Mont-de-Marsan prétend savoir que son maire a fait un petit bâtard dans la communauté des gitans, et que c’est pour cette raison que cette race détestée de tous les Montois est si libre de mal agir dans la ville. Ridicule !

Mardi 30 septembre 2003, Mont-de-Marsan

Je publie dans ce site l’ensemble des chansonnettes du Jardin d’Olivier. J’en aime encore certains vers. Je ne sais pas si j’achèverai jamais ce livre. C’est un recueil, c’est-à-dire un assemblage de poèmes écrits indépendamment les uns des autres, mais dont une partie devrait être un récit sous forme de sonnets, c’est-à-dire un ensemble structuré. Quelque chose d’ordonné au milieu d’un grand désordre. Bref, ce livre ne devrait avoir aucune tenue, comme à peu près tout ce que j’entreprends.  


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