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Depuis le mois d’avril 2004, il existe un doublet de ce journal, ayant la forme d’un blogue et pouvant donc recevoir des commentaires. (Et même, depuis peu, un deuxième doublet ici. Pourquoi ? Parce que.)

 


Lundi 2 août 2004

        Cet après-midi, je passe rue des Cordeliers, pour voir si la personne qui s’occupe de la plupart des travaux chez moi ne manque de rien. Si : il lui faut deux raccords olives pour tuyau cuivre diamètre extérieur 10, avec deux bouchons, et un manchon femelle femelle pour tube pvc de 32, avec un bouchon. Je ne savais même pas que ça existait ! C’est pour boucher les canalisations sous un bidet dont je me débarrasse. Enfin, je crois. Je me rends donc dans un temple de la consommation consacré au dieu du bricolage. Ma mission ne consistait pas à trouver les pièces susnommées, mais à dégotter une personne capable de les trouver à ma place. Les prêtres ne se laissent pas facilement attraper, dans ces temples-là. A croire qu’ils ne veulent pas vendre leurs bondieuseries ! Je vais à l’accueil, pour demander quelqu’un. Et la femelle qui me reçoit se met à crier dans son micro qu’on a besoin d’un vendeur au rayon plomberie. Tout le magasin sait que je suis là, maintenant ! Le vendeur arrive. Je sors mon petit carnet et lui lis ce qu’il me faut, comme un bon élève. Je n’aime pas la façon qu’il a de me regarder. De toute façon, je n’aime pas que ceux qui savent des choses que je ne sais pas moi-même me regardent. Celui-là me fait bien sentir que je l’encombre et qu’il avait mieux à faire avant que j’arrive. Je continue de penser qu’il n’y a pas mieux à faire, dans un magasin, que de servir le client, mais ça doit être mon côté vieux jeu. Tout de même, il me trouve ce que je cherche, enfin presque : manquent de bouchons ! Je devrai revenir… Je repars donc de plus mauvaise humeur encore qu’à mon arrivée.

        Tout cela m’a donné chaud : piscine. Il se met à pleuvoir. Mais il fait toujours aussi chaud. Je reste allongé dans l’eau, oreilles immergées, à regarder la pluie me tomber dessus. Il ne semble pas qu’elle sorte des nuages, mais qu’elle se forme deux ou trois mètres au dessus de moi, comme surgie de nulle part, tout à coup, par génération spontanée. Ça ressemble à de la magie.

        Hier soir, chattant avec quelqu’un, je me suis aperçu que je m’étais sans doute mal exprimé dans mon dernier billet. Je ne projette aucunement d’arrêter la publication de mon journal sur Internet. Quoi qu’il arrive, il sera toujours mis régulièrement à jour sur mon site personnel, qui est son milieu naturel, si j’ose dire. Ensuite, il se peut que sa publication sous forme de blogue change de site. Mais à vrai dire, je songe plutôt à le publier sur deux sites à la fois, la chute de la citadelle m’ayant fait soudain prendre conscience de l’utilité d’en occuper deux en même temps : ainsi, quand un site est perdu, l’autre peut prendre la relève.

D’autre part, j’ai dit que j’hésitais à prendre une connexion Internet dans mon nouvel appartement. Mais que j’en prenne ou pas, il y aura toujours celle d’ici, grâce à laquelle je pourrai donc continuer les mises à jour de ce journal, avec sans doute un peu moins de simultanéité certes, mais un délai de quelques jours seulement. Souvent, j’aime à faire semblant de me demander, dans les pages de ce journal, si j’ai bien des lecteurs. J’ai eu l’occasion de me rendre compte, ces deux dernières semaines, que j’en avais bel et bien quelques-uns. J’espère avoir rassuré ceux d’entre eux qui s’inquiétaient du devenir de cet ennuyeux et très incomplet récit de mes journées, reflet néanmoins fidèle du fond de ma personne et de ma pensée, si tant est que j’en aie, ce dont je doute fort…

Mardi 3 août 2004

Ce soir, je compte mon argent, et je m’aperçois que je n’en ai déjà plus beaucoup. Mais il y a tant de choses encore à payer ! Heureusement, grâce à ma sœur, qui revient vivre chez notre mère pour une ou deux années, je n’aurai pas à acheter immédiatement de lit ni de machine à laver le linge, ni d’autres choses que celle-ci veut bien me prêter tout le temps qu’elle habitera ici. Il était d’abord prévu qu’elle aille vivre chez Frédéric, son actuel amoureux, jusqu’à ce que la construction de son appartement soit terminée, mais ce garçon mène une vie telle qu’elle a finalement préféré revenir chez nous. Du temps où elle était encore avec ce puant macchabée de Hieronymus, elle avait déjà le plus grand mal à supporter l’incessant passage dans leur maison de tous les amis d’icelui. Elle ne supporterait pas davantage celui des amis de Frédéric, certes plus évolués, mais tout de même très bruyants et sans-gêne… Hieronymus était un de ces personnages chez qui toute une faune aime à se retrouver. Frédéric est du même genre.

Mercredi 4 août 2004

        Je déteste les gens qui ne savent pas lire les vers (autant dire que je n’aime aucun de mes élèves et que je hais la plupart des hommes). Quand j’entends massacrer des alexandrins, je me sens blessé dans ma chair. Chaque syllabe escamotée, c’est une parcelle de moi qu’on arrache. Lorsque je donne un cours et que je fais lire des vers à un élève, je me sens toujours mourir un peu, voire beaucoup. Parce que je me rends compte que les vers qu’il m’arrive d’écrire moi-même, bientôt, plus personne ne saura les dire. A cause de ces maudits élèves, je me rends compte que tous mes vers sont comme mort-nés.

Cet après-midi, le jeune Arnaud tentait de me lire les vers d’un autre, bien plus illustre que moi, et j’avais l’impression que ce garçon n’avait même pas attendu que je sois mort et enterré pour profaner ma tombe à grands coups de sa voix trébuchante, aiguë et grave à la fois. Un bègue aurait mieux lu ! Plusieurs fois, je me suis retrouvé dans la situation de faire lire de mes propres vers à quelqu’un qui avait entendu dire que j’en faisais. Et trop souvent, j’ai laissé déformer de mes alexandrins, que l’on me relisait pour me dire à quel point ils plaisaient ! Comment pouvaient-ils plaire, tellement dénaturés ? La plupart du temps, j’étais trop lâche pour rien dire, mais ces gens qui prétendent aimer des vers qu’ils ne savent même pas lire ne mériteraient qu’une chose : qu’on leur enfonce dans la gorge le papier sur lequel lesdits vers sont écrits, et qu’on les laisse crever bien lentement. Pareillement, chaque fois que j’entends à la télé cette grande folle de Fabrice Luchini lire La Fontaine, enfin, le piller de tous ses e caducs, j’ai envie de lui couper la langue et de la lui faire bouffer, avec le sang, les gargouillis et tout. Bref, j’ai envie d’un peu de poésie dans ce monde de brutes et de pédés !

Jeudi 5 août 2004

        J’ai fait, la nuit dernière, ce mauvais rêve : Myriam et moi devons nous rendre au dernier dîner de membres de GA qui s’est donné il y a quelque temps. Nous arrivons sur place. C’est un étrange endroit, labyrinthique, constitué uniquement de salles de restaurant et d’espèces de salons remplis de vieux matelas, sur lesquels sont affalés des gens apparemment drogués. Tout d’abord, nous ne réussissons pas à trouver la salle où se donne notre dîner. L’angoisse commence à monter. Pour la calmer, nous buvons de l’alcool. Chaque fois que nous entrons dans un nouveau salon, nous nous affalons sur un des matelas et vidons des verres. A force, nous finissons par arriver dans la bonne salle. Mais aucun des convives ne nous prête la moindre attention. On ne nous voit pas. Nous continuons de boire et sommes complètement soûls. Il nous faut trouver Pierre-Emmanuel, l’organisateur du dîner. Si nous le trouvons, le reste de l’assemblée nous reconnaîtra enfin. Mais il nous est désormais impossible de distinguer son visage, parce que nous avons trop bu. Renonçant à le chercher, nous nous laissons tomber par terre. Comme à une certaine époque, nous nous donnons alors en spectacle, sur le sol (à savoir : de la moquette), en nous roulant d’énormes pelles plutôt bruyantes. C’est à ce moment-là que Pierre-Emmanuel nous reconnaît, ainsi que le reste de l’assemblée. Tout le monde nous regarde. Nous avons raté notre entrée. Mais notre entrée dans quoi, exactement ?

        Pendant tout ce rêve, sentiment d’une urgence. Je suis à un tournant de ma vie, mais je passe à côté. Et cette certitude que dans cette assemblée, il y avait quelqu’un pour moi.

        Aujourd’hui, journée passée à Bordeaux, avec ma sœur, qui conduisait, et qui a manqué de nous tuer plusieurs fois.

        Je jette un coup d’œil à ma nouvelle page sur 20six, et je m’aperçois qu’à son tour, elle n’est plus accessible, du moins pour l’instant. Cette nouvelle page est une sottise. Dès que ce sera possible, je retournerai dans la citadelle. Et si, à nouveau, la citadelle devait tomber, je me contenterais de mon blogue de pédé comme base de repli, en attendant la reconstruction de l’autre.

Samedi 7 août 2004

        Qu’Euripide se moque des signes grâce auxquels Electre reconnaît son frère Oreste, dans les Choéphores, cela m’agace au plus au point. Bien sûr, une boucle de cheveux coupée sur le tombeau d’Agamemnon et exactement semblable à la chevelure d’Electre, une empreinte de pas dans laquelle s’inscrit parfaitement le pied de la jeune fille, le tissu d’un vêtement remontant à leur enfance, c’est naïf. Mais le gros bon sens d’Euripide est à la limite du supportable : selon lui, les cheveux d’Oreste, qui ont poussé dans la palestre, et ceux de sa sœur, féminins et peignés, ne peuvent pas se ressembler… Il n’est pas possible de laisser une empreinte de pas dans un sol rocailleux… Et depuis le temps que le frère et la sœur ne se sont pas vus, Oreste a bien dû changer de vêtements plusieurs fois, les habits ne grandissant pas avec le corps… Certes. Mais entre la naïveté d’Eschyle et la vraisemblance voulue par Euripide, je préfère… la poésie. Qui est le plus grand poète ? Celui qui, par la force de ses mots, rend toutes choses possibles. Ou celui qui ne peut écrire que des choses vraisemblables ? Et finalement, tous ces détails qu’Euripide juge invraisemblables, ils ne le sont pas tant que cela, puisqu’au bout du compte, Oreste est bien de retour… Et rien ne nous empêche alors de penser qu’il s’agissait finalement réellement de ses cheveux, de l’empreinte de ses pas et de son vêtement… Heureusement, Euripide se rattrape un peu. Le signe qu’il choisit pour la reconnaissance du frère et de la sœur ne me déplaît pas tout à fait : une marque dans la chair d’Oreste (comme Ulysse dans l’Odyssée), une cicatrice que le garçon s’est faite enfant, en tombant alors qu’il poursuivait un faon avec Electre. C’est l’occasion de cet accident, cette chasse, ce jeu de leur enfance, qui me plaît surtout, plutôt que la cicatrice elle-même. Plus que la chair, c’est une mémoire et un passé communs qui unissent frères et sœurs, il me semble.

        De toute façon, j’aime les histoires où l’on coupe des boucles de cheveux. J’y vois un symbole du don de sa personne. D’ailleurs, Euripide ne peut pas être bête au point de ne pas avoir vu les symboles que constituent les signes que donne Eschyle pour faire se reconnaître le frère et la sœur. En particulier, je trouve très belle l’empreinte de pas. Je vois très nettement Electre, pleine d’émotion, poser lentement son pied dans l’empreinte de son frère et l’en reconnaître. Je les vois tous les deux marcher dans les pas l’un de l’autre, poussés par un but commun : la vengeance.

        J’ai un grand faible pour ce beau chaste couple du frère et de la sœur assoiffés de sang. Surtout depuis que la mienne a attrapé le sida. Je nous identifie souvent à ces deux jeunes gens qui, dans l’adversité, ne peuvent plus compter que l’un sur l’autre pour venir à bout de l’ennemi commun.

        Si je n’avais pas préféré les garçons, j’aurais sûrement tenté d’écrire une Electre plutôt qu’un Joseph et Benjamin.

Lundi 9 août 2004

        Cette femme est une Clytemnestre. Mais tandis que la mère d’Oreste en veut à son époux pour le sacrifice d’Iphigénie, ma mère en veut à tous les hommes, pour une raison qui m’échappe. Même cet efféminé d’Egisthe, elle ne le supporterait pas ! L’une n’a tué qu’Agamemnon, dans son bain, d’un grand coup de hache. Mais l’autre me tue chaque jour un peu plus, partout, dans la cuisine, dans le salon, dans la piscine, dans ma tête.

Et c’est le même déni que Clytemnestre devant Electre (dans Sophocle, je crois) : « Crois-tu que tu es la seule à avoir perdu ton père ? » Ma mère : « Crois-tu que tu es le seul ? » Non certes, mais que je ne sois pas le seul n’innocente personne. Je la hais. Je la hais, mais, hélas, cela ne m’empêche pas de l’aimer aussi, quoique avec dégoût : lorsque le vengeur, Oreste, tranche enfin la gorge de sa mère, du sang répandu surgissent les chiennes, les Erinyes, qui poursuivent et tourmentent le matricide. Même si je tuais ma mère, je ne pourrais pas me débarrasser de son sale souvenir.

Oreste, en tuant sa mère et l’usurpateur Egisthe, ne se venge pas seulement : il rétablit également le bon ordre des choses, même si, bien sûr, le meurtre de la mère, qui suscite les Erinyes, est une abomination. Il y a peut-être aussi de cela dans ma haine à moi : nous vivons des temps insensés, indécents, où les femelles parlent trop.

Jeudi 12 août 2004

        Parfois, quand je n’ai rien à faire, qu’il est tard et que je m’ennuie, j’ouvre mon journal et, bien que n’ayant rien à dire, j’écris dedans des choses qui, au bout du compte, sont bien plus intéressantes que celles que j’écris quand j’ai quelque chose à dire. Mais ce ne sera pas pour ce soir. Et pourtant, il est tard, je n’ai rien à faire et je m’ennuie.

Vendredi 13 août 2004

        Nouveau problème dans les travaux de mon appartement. Quelque chose qui devait être terminé aujourd’hui ne le sera que demain à midi, sauf dans la chambre, dans laquelle il faut repousser à bien plus tard, du coup, vers le 25 août, je pense. Mais cela entraîne d’autres choses à décaler. Grande colère ! Dans le magasin, je monte sur mes grands chevaux, essaie de voir si l’on ne va pas me faire une ristourne, pour le préjudice moral, si j’ose dire, mais on m’envoie gentiment balader : « Monsieur, dans la vie, il y a des impondérants (sic). On n’y peut rien. » Le problème, c’est que les explications qu’on me donne sont des plus confuses : je sens bien qu’il y a là-dessous quelque chose de pas très clair, et qu’on me prend pour plus con que je suis. « Vos impondérants, comme vous dites, je ne les trouve pas si impondérables que ça ! » Etc. Etc. Je ne me sens pas la force de raconter toute l’affaire. Simplement : les explications des uns et des autres sont contradictoires… Que ces gens ne se soucient même pas de me donner des explications cohérentes m’exaspère plus encore.

        Je rumine ma contrariété pendant une bonne partie de la soirée. Mais tout à coup, je me demande : comment se fait-il que ces nécessités bassement matérielles aient de telles répercussions sur moi ? Et je me calme peu à peu. Quelques soubresauts encore : je me sens partagé entre l’envie d’être plus détaché du monde et un sauvage besoin de vengeance.

        Cette petite remarque sur mon excessif attachement aux choses matérielles me rappelle à l’ordre : ici, chez ma mère, comme dans mon appartement de Bordeaux, je suis entouré de beaucoup trop d’objets. Il faut que je profite de mon déménagement pour apprendre à vivre sans eux. Je regrette un peu d’avoir dépensé tant d’argent dans les meubles et la décoration. L’important, dans un logement, c’est les murs. Le reste, c’est toujours du luxe. Souvent, je me dis que certains pauvres qui ne le sont pas tout à fait, se sentiraient plus riche, s’ils ne savaient pas qu’il y a toutes ces vaines choses à posséder et s’ils se contentaient de leur seul maigre bien.

Samedi 14 août 2004

        Cet après-midi, je passe rue des Cordeliers, pour vérifier le travail inachevé dont je parlais hier. Le résultat est tellement beau que toute ma colère disparaît. C’est en fonction du sol (car c’est de cela qu’il s’agissait) que j’ai conçu toute la décoration de mon appartement, décoration que je ne pourrai d’ailleurs sans doute pas terminer, du moins dans l’immédiat, faute d’argent. Car si je disais hier avoir dépensé beaucoup pour l’ameublement, je suis cependant loin d’avoir acheté tous les meubles initialement prévus. En particulier, je risque fort de me retrouver sans bibliothèque ! Un comble ! Mais bizarrement, cette perspective me plaît. Je suis presque impatient de l’espèce de précarité qui m’attend.

 

Le sol de mon appartement, un revêtement en plastique imitant la taule.

Dimanche 15 août 2004

        Cet après-midi, Julie et son actuel amoureux Frédéric, batifolent dans la piscine : éclats de rire, gerbes d’eau et paires de baffes ; ma sœur a la main leste, comme sa mère. Plus je les regarde faire toutes les deux (je veux dire la mère et la fille), plus j’ai de mal à imaginer comment elles feront pour cohabiter.

Lundi 16 août 2004

        Hier soir, je chatte avec Armandino. Il rentre en Europe le 7 septembre et doit rejoindre d’abord des amis à lui à Turin ou à Côme, je ne sais plus. Nous devrions nous voir après cela. Il me dit que peut-être, il ne repartira pas pour le Mexique avant mon anniversaire, id est le 2 novembre. Tout dépendra de ses moyens et de notre bonne entente. Evidemment, je suis très heureux, même si cela ne paraît pas dans ces lignes. C’est que je ne voudrais pas m’emballer autant que la dernière fois, pour notre voyage au Portugal, qui ne s’est finalement jamais fait. J’ai d’ailleurs encore les mille euros que j’avais économisés pour cette escapade avortée. Ironie du sort, quand Armando arrivera en France, je les aurai peut-être dépensés pour mon installation. Il faudrait au contraire que je songe à sa venue pour m’empêcher de dépenser trop d’argent dans d’inutiles objets, dont je ne veux plus m’encombrer, de toutes façons, comme je le disais l’autre jour. Nous pourrions peut-être faire un petit voyage ensemble : je lui parle de l’île de Ré ; il me parle de Venise ou de Ravello. Evidemment, l’Italie, c’est plus romantique. Si jamais je manquais d’argent, je pourrais demander à ma mère de me donner l’équivalent de la somme qu’elle a versée à la place de Julie pour leur voyage au Maroc, dont je ne suis pas. En la travaillant bien, je l’obtiendrais peut-être, qui sait… Quoique après 300000 francs d’un coup, ça risque d’être difficile.

Mardi 17 août 2004

         Tout à l’heure, dans le blogue de Slothorp, où il m’arrive souvent d’aller voir, malgré l’exaspérante manie qu’a l’auteur de parler de lui à la troisième personne, cette phrase m’arrête : « Il découvrit un nouveau blogue mis en ligne par un certain Noval qui semblait appartenir à cette étrange communauté regroupée autour de la figure du Stalker. » J’aime lire ces blogues auxquels Slothorp fait allusion. Ce sont d’ailleurs les seuls (à peu près) que je lis à côté des blogues de pédés qui, finalement, ne sont peut-être pas tellement différents, puisque que dans beaucoup des premiers, comme dans les seconds, on voit les auteurs mener leurs existences, des existences parfaitement insignifiantes, et cela, jusque dans les comptes rendus qui en sont faits, ce qui est bien le plus triste. Ce que ces blogues dont parle Slothorp ont en commun, ce n’est évidemment pas une pensée, mais une façon de montrer du doigt ceux qui ne pensent pas, ceux qui se contentent de pensées racoleuses ou simplifiées, idées reçues, prêtes à consommer, comme dans la restauration rapide. C’est cela qui me plaît chez eux, mais qui, de plus en plus souvent, je dois bien le reconnaître, m’exaspère tout autant. Parce que je n’arrive pas toujours à bien distinguer quelle est la part de sincérité dans toutes ces postures qu’ils adoptent trop ostensiblement, peut-être sans s’en rendre bien compte. C’est dans leurs colères et emportements que ces postures se voient le plus : alors, ils ont tous plus ou moins le même faux style bave aux lèvres (cf. pour se faire une idée, les premiers billets de Noval). Et tous, il me semble, aiment se servir de l’adjectif « putassier » ou d’autres mots du même genre pour dénoncer ce qu’ils ont à dénoncer. Mais je suis tout de même un peu gêné par ce qu’il y a d’également putassier à dénoncer de façon si prévisible (à force) ce qui est putassier… Maintenant que j’y pense, s’il fallait donner un nom à cette espèce de communauté (qui bien sûr n’en a pas besoin, n’étant pas vraiment une communauté), ce pourrait être : les putassiers anti-putassiers. Je n’ai pas, loin de là, la grande culture de certains des auteurs de ces blogues, ni même celle, plus petite, de tous les autres ; culture qui, toujours, aide à mieux penser. Mais ce n’est sans doute pas pour cette raison que je ne pourrais pas appartenir à cette communauté qui n’en est pas vraiment une, comme je l’ai déjà dit. D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi j’écris cela (qui n’a pas grand intérêt) puisque, de toutes façons, je ne voudrais pas en faire partie... Et puis je m’intéresse trop peu à la marche du monde : la preuve, je ne lis pas la presse, ce qui n’est pas le cas de ces gens. Par contre, je lis beaucoup trop de blogues, même si j’en lis peu, en comparaison d’autres personnes. Mon Dieu ! Je m’aperçois que non content de lire trop de blogues, j’en parle également plus que de raison ! Décidément, il serait bon que je ne m’abonne pas à Internet, une fois installé dans mon nouvel appartement. Et puis, il y a bien trop de « d’ailleurs » et de « peut-être » dans ces lignes. Ce sont mes « putassiers » à moi. Je soupçonne ce billet d’être incompréhensible. Moi-même, je ne sais pas ce que j’ai voulu dire.

Mercredi 18 août 2004

        C’était une journée épouvantable. J’ai dû me réveiller à huit heures, à cause d’un élève qui ne pouvait pas venir cet après-midi, comme d’abord convenu, et dont le cours était avancé à dix heures. Je n’ai donc pu dormir que trois heures, ce qui est une chose atroce pour quelqu’un qui, comme moi, a la passion du sommeil. Dix heures, l’élève arrive. Je lutte pendant deux heures contre le sommeil. Midi, il s’en va, je déjeune. Une heure, je passe rue des Cordeliers pour voir si la personne qui s’occupe des travaux a bientôt terminé. Oui, demain, puisque vendredi, elle doit commencer un nouveau chantier ailleurs. A l’origine, le début du chantier chez moi était prévu plus tôt. Mais pour des raisons indépendantes de ma volonté, parfaitement absurdes et trop longues à expliquer, il a été repoussé au deux août. L’essentiel est que, finalement, j’y trouve mon compte, puisque ladite personne doit travailler davantage en moins de temps, afin de terminer dans les délais. Résultat : je paierai moins que je ne pensais d’abord. Treize jours de chantier : 780 euros. Puis je rentre chez moi, exténué. Je vais me baigner. Je sors de l’eau, m’allonge sur un transat et m’endors aussitôt. C’est la pluie qui me réveille, trois heures plus tard. J’ai mal à la tête et marche au ralenti tout le reste de la journée.

Vendredi 20 août 2004

        Quelqu’un me fait remarquer que mon journal est vide. Je lui réponds bêtement que c’est ma vie qui l’est. Je m’étais attaqué sans bonne raison au petit groupe de blogues dont parlait Slothorp l’autre jour, il fallait donc bien que je sois puni de ma méchanceté.

        Hier, je fais un saut rue des Cordeliers. Tout est terminé, sauf le sol de la chambre et les murs de la véranda, qui ne sont pas encore repeints. Le résultat est très beau. J’avais peur que le sol en fausse taule soit un peu trop froid. Mais non, il contribue à éclairer le salon. Et il se mariera très bien avec les murs gris de la chambre, que je voulais sombre, elle. (Pas de doute, je suis une pédale ; j’en ai le bon goût. Quoique à vrai dire, tout dépend de quel type de pédales on parle exactement. Je pourrais aussi bien dire : je ne dois pas être une vraie pédale, j’ai trop de goût !) Ma sœur et son actuel amoureux Frédéric restent sans voix en découvrant mon appartement presque fini.

        Je devrais faire mes cartons, comme Julie, qui en est déjà à défaire les siens ici, mais je n’en trouve pas encore le courage. Il y a tellement de choses à emporter… Que j’envie l’escargot, qui vit à l’intérieur de soi !

        Hier, ou avant-hier, je ne sais plus, je chatte un long temps avec Sixte. A un moment, il me dit qu’il me croyait dépressif. Je l’ai été, mais je crois sincèrement ne plus l’être. (Je ne pensais pas donner une telle impression.) Et j’ajouterai que depuis que je me sais phobique social, je n’ai plus besoin d’être dépressif. La phobie sociale me suffit. Finalement, c’est un don du ciel, cette maladie. Evidemment, je sais bien que cette phobie peut mener tout droit à la dépression ; d’ailleurs, je me rends bien compte que si j’ai été dépressif, c’est en grande partie à cause d’elle. Mais je préfère être optimiste. Et puis les autres ont beau se croire indispensables, on peut se passer d’eux très facilement.

Mercredi 25 août 2004

        Je fréquente peu mon journal ces temps-ci, trop occupé que je suis, sans doute, à mettre en scène ma mort virtuelle, sur le site de G.A.

        Ma sœur, qui prépare elle aussi son déménagement, complètement désorganisée, commence à paniquer et à vouloir me bousculer moi, son frère, l’aîné ! Elle parle. Elle crie. Change les dates de son déménagement, mais aussi du mien. J’ai de violentes envies de la frapper, comme quand nous étions petits. C’était d’ailleurs mon activité favorite que de la faire souffrir à l’époque. Par exemple, j’avais inventé un jeu consistant à la gifler « comme au cinéma ». « Ne t’inquiète pas, lui disais-je, tu ne sentiras rien, parce que ta joue doit accompagner le mouvement de ma main. En fait je ne te toucherai pas. Fais-moi confiance. » Evidemment, je frappais de toutes mes forces. Mais le plus amusant n’était pas là. Ce qui me faisait le plus rire, c’est que ma sœur, au lieu de tourner la tête dans le même sens que ma main, se jetait au contraire dessus, comme attirée par un aimant. Le choc n’en était que plus terrible. Elle se plaignait à moi que je l’avais touchée. « Oui, mais c’est ta faute, tu t’y prends mal. Tu ne fais pas le bon mouvement avec ta tête. On recommence ! » Et nous recommencions, jusqu’à ce qu’elle comprenne le geste. A la fin de ce jeu, elle avait les joues toutes rouges. Si un adulte lui demandait pourquoi, elle répondait qu’elle avait chaud, en me lançant des regards inquiets. D’y repenser me fait encore rire. J’ai toujours été un petit vicieux, finalement. D’autre fois, nous nous mettions chacun à un bout du jardin de nos grands parents, et nous devions courir le plus vite possible l’un vers l’autre. « Le premier qui s’arrête de courir ou qui dévie de la trajectoire a perdu ! » Evidemment, ma sœur ne voulait pas perdre… Elle se ruait donc sur moi, en criant de plus en plus fort à mesure que nous nous approchions. Le choc la projetait en arrière. Plusieurs fois, je l’ai retrouvée à moitié sonnée sur la pelouse. Parfois, nous pratiquions le même jeu, mais à vélo. Alors, au crescendo de ses cris, s’ajoutait, à mesure que la panique prenait possession d’elle, une perte totale du contrôle de son vélo. Elle lâchait son guidon, criait en agitant les bras en l’air et s’écrasait sur le bitume, sous mes éclats de rire. Une fois, j’ai cru qu’elle était morte et je n’ai donc pas ri. Quand je pense que maintenant elle me répond ! Quelle déchéance.

Vendredi 27 août 2004

        Je m’aperçois cette nuit que Noval est un peu vexé que je me sois légèrement moqué de lui dans mon blogue de pédé. Il évoque la visite sur sa page « de ce crétin suffisant et instruit [c’est un assez fidèle portrait de ma petite personne, l’instruction en trop], qui fait observer que décombres est un mot masculin pluriel ; j’ai donc commis dans ma phrase, poursuit-il, une faute grammaticale. Dont acte. De plus grands écrivains que moi ont commis de plus grosses fautes d’orthographe et de syntaxe. Mais la littérature, faut-il le rappeler à ce plumitif, c’est l’esprit avant la lettre, le style avant la grammaire. » Il n’a pas vraiment tort. Simplement, je n’avais pas compris qu’il faisait de la littérature. Mais ce n’était pas vraiment la faute en elle-même qui m’avait arrêté. Je voulais plutôt dire qu’une telle faute était pour le moins surprenante au cœur même d’une phrase où l’on déplore que la langue française ne soit plus que décombres. Il me semblait justement que ce n’était pas tout à fait dans l’esprit de ce qu’on voulait dire… Il va de soi que si Noval n’avait pas parlé du délabrement de la langue française, je n’aurais jamais relevé cette faute, qui pourtant, n’est pas si petite que cela. Et ce n’est pas tant parce que d’autres auteurs, autrement plus grands que lui, en firent également, que je ne l’aurais pas relevée, cette faute ; mais parce qu’une multitude de plus petits en font tous les jours de plus grosses. On ne les voit même plus, ces fautes, à force de les entendre. Etait-il bien nécessaire de parler de style et d’esprit. Et moi, avais-je besoin d’écrire ce que je viens de faire ? On a beau se cacher derrière de grands mots et de longues phrases : personne n’est dupe. Je l’ai vexé ; et puis il m’a vexé à son tour.

        Mais je m’aperçois aussi qu’un lien menant à mon blogue figure désormais dans le palindrome. Et cela m’est presque un baume efficace… Il est décidément temps que je m’éloigne un peu de cet Internet.

Lundi 30 août 2004

        Décidément, c’est ma fête en ce moment. Non seulement un lien menant à mes pages a été ajouté dans le blogue du Palindrome, mais encore dans celui du Stalker, ce que je regarde comme une sorte d’honneur que je suis bien loin de mériter. Et Noval me consacre tout un article, qui me permet de mieux comprendre la violence (toute relative, il est vrai) de sa réaction de l’autre jour et surtout de prendre conscience de ma propre indélicatesse, qui est bien trop fréquente. Encore aujourd’hui, par exemple, alors que j’étais en train de garer ma voiture non loin de la rue des Cordeliers, je me suis surpris à gueuler littéralement par la fenêtre baissée sur un automobiliste, qui, croyais-je, m’avait klaxonné. Mais je m’étais trompé de personne. Celui sur lequel je m’époumonais était innocent. Enfin : innocent de ce crime-là. Car il se trouve qu’il avait tout à fait l’air d’un criminel. D’ailleurs, il n’entendait pas se laisser insulter par une crevette de ma taille. Il arrête sa voiture de sport rouge au niveau de la mienne et commence à me menacer ! Crâne rasé, bouc au menton, bronzé comme à Nice, baraqué, la quarantaine, du genre qui fait penser que, même si les prisons sont remplies d’innocents, elles ne sont pourtant pas encore assez pleines, il me crie dessus : « Non mais t’es un fou ! Tu me connais pas ! Me parle pas comme ça, sinon, moi, je te casse en deux ! » Alors, c’est plus fort que moi : je me mets à rire, sans doute à cause de la panique, parce que je me rends bien compte qu’il pourrait, en effet, certes pas me casser en deux, mais presque. Evidemment, mon rire l’exaspère. Il ouvre même sa portière, pour me faire comprendre qu’il ne plaisante pas, et qu’il va sortir de sa voiture, si je continue, et me régler mon compte ! Heureusement, il ne sort pas, referme sa portière et démarre dans un grand grincement de pneus, après m’avoir tout de même traité de pédé, comme il se doit, sans que je sache bien s’il a proféré ce mot en tant qu’insulte absolue aux yeux des personnes de sa sale espèce, ou bien parce qu’il a soupçonné en moi ce dont je ne me cache pas vraiment, de toute façon.

        Un jour, je tomberai sur quelqu’un de moins patient, et j’aurai des ennuis. Je ne sais pas ce que j’ai, mais en ce moment, je suis à bout de nerfs… J’ai l’insulte au bord des lèvres en permanence, et je me sens surmené. Je me rends bien compte qu’il n’est pas normal d’être surmené quand on ne fait rien, comme moi, mais qu’y puis-je, c’est un fait : remplir les cartons de mon déménagement, c’est déjà trop de peine pour moi ! Finalement, je n’emménagerai que mercredi, au lieu d’hier, comme il était d’abord prévu. Et jeudi, on doit encore me livrer une ou deux choses. Après quoi, je devrais être enfin tranquille. Jusqu’à ce qu’on vienne à nouveau m’emmerder…


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