Accueil

Journal - Jardin


Mars - Mai

Avril

Désormais, il existe un doublet de ce journal, ayant la forme d’un blogue et pouvant donc recevoir des commentaires.


Jeudi 1er avril 2004

        Demain, je pars pour Nice, chez Laura, ma petite sœur, qui m’invite à son anniversaire. Long voyage en perspective, et sans Julie, mon autre sœur. Je devrai donc me passer de son appui moral. Pour compenser cette absence de réconfort, du moins pendant le voyage, j’ai pris un billet de première classe. Ainsi, je serai confortablement angoissé, et, en cas d’attentat, confortablement installé pour mourir.

        Mais la soirée de samedi risque d’être particulièrement éprouvante pour moi. Il est prévu de fêter l’anniversaire de Laura dans une discothèque. Il faudra que je boive beaucoup pour me désinhiber un peu. Et même, je me rends compte que j’ai pris l’habitude de boire avec certaines personnes. Je ne suis pas sûr que la même quantité d’alcool, mais avec d’autres personnes, et dans une ville qui m’est inconnue, aura l’effet escompté. Il en faudra peut-être beaucoup plus.

Vendredi 2 avril 2004

        J’y suis. Le voyage a été interminable. J’ai beaucoup (mal) dormi et très peu lu. A un moment, j’ai senti venir une crise d’hypoglycémie. (J’avais pourtant déjeuné.) Je me suis immédiatement gavé de sucre. Finalement, rien.

        J’ai fait la connaissance de l’amoureux de Laura. C’est le frère de Laetitia, sa meilleure amie, qui l’avait accompagnée cet été, quand elle était venue à Mont-de-Marsan. C’est un joli grand garçon de dix-huit ans. Il s’appelle Cédric. Avec sa sœur et son père, Cédric vit dans un minuscule appartement. Ils sont pauvres. Mais apparemment, le frère et la sœur ne sont pas malheureux. Ils n’ont pas vraiment l’air heureux non plus. Plutôt, ils semblent espérer le bonheur. Je n’ai pas vu le père. Ces deux enfants sont livrés à eux-mêmes. C’est comme s’ils vivaient seuls, avec leurs chats et un vieux berger allemand (à l’heure de la promenade, c’est le chien qui promène son jeune maître au lieu du contraire !). J’ai tout de suite ressenti la monotonie de la vie de ces adolescents, pas très différente de la mienne, quand j’avais leur âge : ils partagent leur temps entre le lycée, les devoirs faits trop vite et les moments passés entre eux, à fumer du shit, à s’échanger des baisers et à tenter de faire des projets pour le week-end suivant. Mais, et ce n’était pas le cas de ma génération (du moins, je crois, pas autant), ils sont comme naturellement racistes. Ils n’aiment pas les Arabes. Surtout ceux qu’ils appellent des « racailles ». Le sentiment d’appartenance sociale est très marqué chez eux. Et j’ai cru comprendre que les groupes sociaux n’étaient pas tant définis par la richesse (ou la pauvreté) que par l’origine raciale, et l’appartenance à un quartier…

        Ce soir, tout ce petit monde, Laura, Cédric, Laetitia et Sonia, une amie à eux, m’emmène dans ce qu’ils appellent « le vieux », c’est-à-dire le vieux Nice. Nous buvons de la bière dans un pub où la musique est trop forte. Puis nous allons marcher sur la promenade des Anglais. Nous descendons sur la plage. Des jeunes gens, à genoux sur les galets, roulent des joints. Plus loin, une fille jongle avec des cordes aux extrémités enflammées. Une mèche de ses cheveux prend feu. Il se met à pleuvoir. Nous rentrons et j’écris ces lignes.

        C’est demain qui m’effraie, demain soir, pour les raisons que j’ai dites hier. Au moment de me coucher, je pense à Pélagie. Elle me manque. Et je m’inquiète pour elle. C’est à moi qu’elle s’est attachée, autrement dit, c’est moi qui suis son maître, celui autour duquel tourne sa vie. Et ce week-end, je ne suis pas avec elle… Et surtout c’est mon foyer qui me manque à travers elle, ma maison. Mais je prends conscience, ce soir, que ce que j’appelle « mon foyer » n’est pas tant le feu de ma cheminée que la chaleur de mon chien. Naguère encore, c’était Coccymèle ; aujourd’hui, c’est Pélagie. Pélagie serait un chien errant, mon foyer serait un pont.

Samedi 3 avril 2004

        Longue journée. Ai beaucoup marché. Je fais la connaissance d’autres amis de Laura, dont une Romy, Brésilienne par sa mère, Belge par son père. Cela ne l’empêche pas d’être raciste elle aussi. Non seulement elle n’aime pas les Arabes, mais aussi les noirs, alors que sa mère l’est. Oui, mais sa mère, dit-elle, est parfaitement intégrée, elle. Elle ne cherche pas à se faire remarquer. Je confirme, la mère doit être parfaitement intégrée. Ceux qui ne s’intègrent pas n’habitent pas de si beaux appartements, d’habitude. D’ailleurs ils ne se marient sûrement pas avec des Belges non plus !

        Tous n’arrêtent pas de me demander : « T’aimes quoi comme musique ? T’écoutes quoi comme musique ? T’aimes quel genre de musique ? » Je ne sais jamais quoi répondre à cette question… A ces jeunes gens, je me contente de dire qu’ils ne connaissent sûrement pas ce que j’écoute. (De toute façon, je ne sais pas moi-même quel genre de musique j’écoute…) Apparemment, cette réponse leur convient. « C’est vrai que t’as vingt-huit ans. Tu les fais vraiment pas ! » Braves petits !

        Nous sommes de retour chez Laura. J’écris ces lignes et m’apprête à me reposer un peu avant le véritable enfer.

Dimanche 4 avril 2004

        J’écris ces lignes dans le train. La soirée était tout bonnement infernale. Frédéric, un jeune ami de Laura, était chargé de nous conduire en voiture dans le lieu de perdition où nous avons passé toute la nuit, puis de nous reconduire chez nous. J’ai tout de suite été saisi par la beauté des yeux de ce garçon d’à peine dix-huit ans. On aurait dit que deux piscines ondoyaient autour de ses prunelles. Comparés aux siens, mes yeux avaient l’air de deux flaques d’eau sale sous un ciel gris. Pour échapper à ce lieu terrifiant pour moi, ce lieu rempli d’humains, je me suis enfermé dans mon esprit, comme toujours, et mon esprit, lui, s’est enchaîné à Frédéric. Toutes mes pensées ou presque n’étaient que pour lui. Et parfois de sales pensées, à faire rougir un pédophile (mais il avait l’âge légal). Par exemple, lorsque j’ai vu la petite touffe de poils qui s’efforçait de pousser au milieu de son torse, entre les pans de sa chemise ouverte, je me suis dit que je lui aurais bien arraché tous ces vêtements, à ce charmant petit ange, et que je l’aurais volontiers assis sur mes genoux (pour ne pas dire sur autre chose ; car si les anges n’ont pas de sexe, ils ont sûrement ce trou qu’ont les filles et les garçons ; d’ailleurs, un trou n’étant pas vraiment une chose, mais plutôt une absence de chose, un vide, il faut sans doute le considérer comme une chose qu’on n’a pas, plutôt que comme une chose qu’on a ; ce qui me fait penser qu’il n’est pas impossible que les anges aient de ces sortes de trous ; d’ailleurs, ils ont bien des bouches ! Et le fait qu’ils n’aient pas de sexe ne signifie pas que leurs bouches ne servent qu’à parler. Et s’ils ne mangent pas, à quoi donc pourrait bien leur servir le trou de l’autre extrémité, sinon à ce que je pense ?).

        Du fond de ma prostration, j’ai eu le temps de beaucoup observer ce tendre garçon. J’ai cru reconnaître des signes de la probable pédérastie de Frédéric. A commencer par sa poignée de main, au moment de saluer : il ne serre pas ; il tend une main molle, qu’il donne à serrer uniquement… Mais ce défaut n’est pas propre aux pédérastes. Bien des hommes qui ne le sont pas ne savent pas serrer les mains et ne font qu’abandonner la leur, ce qui n’est pas très viril, il faut bien dire ! Et bien des pédérastes, mêmes efféminés, ont tout de même la virilité de serrer énergiquement la main qu’on leur tend. Frédéric n’avait pas un regard franc. Il ne cessait de jeter partout des yeux inquiets, comme s’il avait été une bête traquée. Mais j’ai bien vu que certains de ces regards m’étaient destinés. Et ceux-là étaient moins inquiets que concupiscents. Et encore, sa façon de fumer. Et surtout, la manière qu’il avait de bouger tout le temps les doigts, pour se donner un contenance. Plusieurs fois dans la soirée, je l’ai eu tout serré contre moi. Et même, à un moment, il était presque dans mes bras, à cause d’une photo qu’on prenait. 

        Décidément, sortir de ma solitude ne me réussit guère. Cela  me donne des yeux baladeurs et des pensées salaces. Si jamais je vis assez longtemps, je deviendrai sûrement ce qu’on appelle un vieux cochon… Cette perspective ne me plaît pas. Pourtant, je constate que depuis quelque temps, j’en sors souvent de cette solitude. Serais-je en train de changer ?

Lundi 5 avril 2004

        Cela faisait longtemps que je voulais ouvrir ce journal aux commentaires d’éventuels lecteurs. Mais deux scrupules me retenaient encore. Premièrement, je voulais que le texte de mes billets puisse être « justifié ». Mais ne connaissant rien au langage html, il me fallait trouver un site gratuit qui fît l’opération nécessaire automatiquement. Et jusqu’alors, le seul site à le faire que je connusse était celui de Gayattitude.com. Mais je ne voulais pas et ne veux toujours pas publier mon journal dans un site gay… Depuis, j’ai appris quelques bribes du langage html et je puis donc publier ce journal dans n’importe quel site. Mon choix s’est arrêté sur celui de Hautetfort.com, dont je n’avais jamais entendu parler, jusqu’à ce que je lise récemment, dans le journal de Raphaël Juldé, qu’un de ses amis avaient créé un blogue sur ce site. Je suis allé voir et me suis dit : « Pourquoi pas, finalement ? »

        Mon deuxième scrupule était le plus fort. Il me semblait qu’il y avait quelque chose de vulgaire à suivre la mode et transformer mon journal en blogue. Et je le pense toujours. Mais j’en avais tout de même fortement le désir, sans doute parce que je ressentais déjà que d’éventuels commentaires, m’assurant qu’on lirait mon journal, flatteraient mon ego, qui a besoin de l’être, comme tous les ego… D’autre part, la pensée que d’autres que moi pussent écrire dans Le Jardin d’Olivier, qui est un prolongement de moi-même, me réjouissait presque autant que l’idée d’avoir un cancer dans le corps. Et tout à coup, la solution m’est apparue. Il ne me fallait pas transformer mon journal en blogue, mais publier un doublet de ce journal, sous forme de blogue, à l’extérieur du Jardin d’Olivier. Ainsi, les quelques lecteurs de mon journal, dont il m’est arrivé de recevoir des courriels ou même de lire des commentaires dans mon autre blogue (celui de Gayattitude.com) pourront désormais, s’ils le désirent, en laisser également dans le nouveau. De toute façon, je ne m’attends pas à ce que ce doublet de mon journal soit beaucoup commenté. Encore faudrait-il qu’il soit lu.

Mardi 6 avril 2004

        Je reçois un courriel de Laura. « Je suis très contente que tu sois venu, cela m’a fait très plaisir ! Mes amis t’ont tous adoré. » Bizarrement, moi aussi, je les ai tous appréciés, ce qui ne me ressemble vraiment pas…

Je me rends compte que j’ai peu parlé de Laura. Dans son « milieu naturel », c’est-à-dire loin de notre père, elle m’est apparue tout autre. C’est une jeune fille extravertie, souriante, amoureuse. Et même responsable : elle a conscience d’être un modèle pour sa petite sœur Stella et se surveille en sa présence. Leur mère est particulièrement sévère : tous les écarts de ses filles, de quelque ordre qu’ils soient, sont relevés et punis si nécessaire. C’est encore la meilleure méthode, même si elle est de moins en moins pratiquée. Au fond, l’éducation d’un enfant n’est pas bien différente de celle d’un chien. Simplement, le chien s’améliore par la récompense, tandis qu’avec l’enfant, la punition est plus efficace. Mais dans les deux cas, il faut être juste et ferme.

Mercredi 7 avril 2004

        Dans un débat télévisé, à propos du film de Mel Gibson sur la passion du Christ (que je n’ai pas vu, et que je n’irai probablement pas voir), Eliette Abécassis rappelle que le christianisme est une religion d’amour. Et surtout, que les évangiles sont extrêmement pudiques quant à la passion du Christ (violence des hommes) ; ce qui n’est pas le cas du film de Mel Gibson, presque uniquement violent, et qui, en cela, serait, selon elle, un film « anti-chrétien ».

Jeudi 8 avril 2004

        Dans Sommeil de personne, journal de Renaud Camus pour l’année 2001, je lis, à la date du mardi 6 mars : « Tout à fait par coïncidence, certainement, mais en curieux écho à cette malheureuse affaire Cohn-Bendit qui a tant occupé les gazettes ces dernières semaines, on citait ce matin, à la radio, au cours d’une série d’émissions sur les Hydropathes, sur les Zutiques et autres cercles littéraires décadents, les vers de Rimbaud parodiant Coppée, en ces Remembrances d’un vieillard idiot, qui ont l’air de savoir de quoi elles parlent :

 

Car un père est troublant ! – et les choses conçues !…

Son genou, câlineur parfois ; son pantalon

Dont mon doigt désirait ouvrir la fente…– oh ! non ! –

Pour avoir le bout gros, noir et dur de mon père,

Dont la pileuse main me berçait…

 

        « Mon doigt désirait ouvrir la fente » : exactement la même image que dans le texte incriminé de Cohn-Bendit – avec la circonstance très ‘‘aggravante’’ que là il s’agit de la braguette du père. En tout cas, on voit bien, par la permanence du thème, que le geste ou du moins le désir, l’idée, sont assez ‘‘naturels’’. »

        Quelques jours plus tôt, le lundi 26 février, Camus parle de ce qui est reproché à Cohn-Bendit : « L’actuelle victime de la ferocia instituée et tournante est Daniel Cohn-Bendit. Les vigilants, alertés par Jean-Claude Guillebaud, se sont souvenus que Cohn-Bendit avait publié en 1972 un livre dans lequel il racontait qu’étant professeur certains des enfants, parmi ses élèves, aimaient lui mettre la main à la braguette et l’ouvrir. Il les repoussait et leur recommandait de s’amuser entre eux. Mais s’ils insistaient il les laissait faire. »

        Ce geste d’enfants mettant la main à la braguette d’adultes me rappelle très exactement la manie de Maximilien, l’un des fils de la grande Catherine, une ancienne compagne de mon père : quand cet enfant (il devait avoir huit ou neuf ans) voulait conduire un adulte dans une autre pièce (par exemple pour lui montrer un dessin qu’il venait de faire), au lieu de le prendre par la main, il le prenait par l’endroit du sexe. Il le faisait aussi avec ma sœur et avec moi. Cela lui valait généralement de ma part une grande baffe dans la gueule, parce que je le détestais (comme je détestais d’ailleurs aussi sa mère et son frère Jean-Philippe) et que je ne ratais jamais une occasion de le battre (c’était à l’époque où j’avais la main leste ; je devais avoir treize ou quatorze ans, peut-être plus). Mais ce qui me dégoûtait le plus, chez cet enfant, c’était la façon qu’il avait de faire des câlins à sa mère : mère et fils s’embrassaient comme des époux, avec la langue, la salive et les bruits. C’était vraiment répugnant. Et pourtant, je m’en rends compte à présent, je crois que je n’étais pas tant dégoûté par la dimension incestueuse de ces baisers que par le fait de voir en action l’énorme langue de cette atroce catin de Catherine, véritable chienne en chaleur, qui rêvait déjà d’être montée par mon père à l’époque où il était encore marié à ma mère (c’est ma mère qui me l’a raconté, moi, je n’étais pas encore né).

        Si je détestais Maximilien, j’aimais bien l’observer. Il débordait d’intelligence. Et c’était un manipulateur. Je m’amusais beaucoup à le regarder monter de mauvais coups, qu’il faisait réaliser par son imbécile de grand frère, lequel, à l’heure de la punition, prenait généralement tout à sa place. Maximilien savait que je l’observais, et donc que je connaissais la vérité… Mais je ne disais rien, et il y avait une espèce de connivence entre nous deux… Haine et complicité ne sont pas incompatibles.

        Jean-Philippe et Maximilien étaient extrêmement violents. Ils passaient beaucoup de temps à se battre entre eux. Il valait mieux, dans ces moments-là, ne pas être dans la même pièce. Et souvent, Julie et Laura (toute petite à l’époque) se retrouvaient par terre après leur passage. J’ai toujours pensé que ces enfants finiraient mal, et que l’un d’eux au moins mourrait prématurément, soit tué par quelque rancunière victime d’un de leurs mauvais coups, soit par son propre frère… Qui sait, peut-être aujourd’hui l’un des deux n’est-il déjà plus de ce monde… Leur père avait perdu la raison, si je me souviens bien. Ils ne sont donc pas non plus à l’abri de la folie, surtout Jean-Philippe, qui était déjà bien atteint… A onze ou douze ans, il se faisait encore dessus ! Jamais coiffé, toujours crasseux, toujours puant, il s’asseyait pourtant avec nous pendant les repas. Que j’aurais voulu le voir bouffer par terre, au milieu de chiens. Mais des chiens auraient-ils accepté de manger avec lui ? Il faut être humain pour supporter la présence de ce qu’il est si simple de chasser ou de tuer. L’odeur de Jean-Philippe me coupait l’appétit. Dès que j’en avais l’occasion, je donnais de grands coups dans ses coudes, pour lui faire renverser le contenu de son verre ou de sa fourchette sur lui et sur la table. Mon père ne manquait pas de lui gueuler dessus, et Julie et moi de rire… Mais il fallait voir, dans ces moments-là, le regard de Maximilien, qui avait tout vu. Il ne disait rien, parce que je me taisais aussi pour les bêtises dont il faisait porter le chapeau à Jean-Philippe. Mais je voyais bien toute la haine qu’il me vouait, mêlée peut-être d’un peu d’envie : car si les deux frères se battaient beaucoup, ils s’aimaient plus encore, et presque charnellement. Quand ils ne se donnaient pas des coups, c’étaient des caresses.

Vendredi 9 avril 2004

        Comme je l’avais annoncé récemment, je me suis mis à recopier ici mon ancien journal, je veux dire mon journal d’avant ce site (les mois de mai et juin 2001 sont désormais en ligne.) Ce faisant, je me suis aperçu que je l’avais commencé à une époque où je quittais tout, mes études, Bordeaux, la vie. C’est étrange de commencer un journal quand on cesse d’avoir des choses à raconter… Même s’il m’arrive parfois (peut-être même souvent, je ne sais pas) de faire le récit d’une journée, comme on fait ordinairement dans un journal intime « classique », au fond, dès le commencement, et sans doute sans en avoir vraiment conscience, je me lançais dans la rédaction d’un journal moins intime qu’intérieur… Peu de personnes, peu d’événements. Mais des pensées qui me viennent et, je crois, beaucoup de souvenirs. Et des phantasmes aussi : ces phantasme de livres, que finalement, je n’écris pas… C’est une bien triste chose que ce journal. Il est à mon image : je ne fais rien, je ne vois personne ; je me souviens, je rêvasse et je rêve.

        Me relisant, je découvre des phrases très injustes. Ce que je dis sur Anne, par exemple, (le 19 juin 2001) est très exagéré. Déjà ce journal me servait parfois de défouloir, apparemment…

Samedi 10 avril 2004

        Cafard. Recopiant (copiant-collant) mon journal, j’en profite pour le relire, et je me rends compte non seulement de l’inanité de ma vie (j’en étais déjà conscient, bien sûr, mais maintenant, j’en ai la confirmation) mais encore de la médiocrité de mon écriture et de mes pauvres petites idées : ce journal est mal écrit et il ne me sert qu’à dire des platitudes. C’est à pleurer.

Dimanche 11 avril 2004

        Aujourd’hui : rien (comme hier, je crois). Juste, à un moment, je passe devant une fenêtre, et j’aperçois Pélagie dans le jardin, en train de pourchasser le chat.

 

Lundi 12 avril 2004

        Ce rêve, cette nuit : Ma mère est dans sa chambre, dans son lit. Moi, debout, devant elle. Elle essaie de me dire quelque chose de très grave. Elle est si bouleversée qu’elle se met à pleurer et que je ne comprends rien à ses paroles. Je suis dégoûté par ses larmes. Pour le lui faire sentir, je lui dis, avec le plus de mépris possible dans la voix : « Je ne comprends rien à ce que tu racontes. » Elle me répond alors : « Tu comprendras bien assez tôt. » Et tout à coup, en effet, je comprends qu’elle essaie de me dire qu’elle a un cancer et qu’elle va mourir. Et la première pensée qui me vient à l’esprit : « Mais qui va laver mon linge ? »

        On pourrait croire, à ce rêve, que je n’ai décidément rien à foutre de ma mère (ce qui d’ailleurs est faux, car elle paye, et cela me la rend tout de même fort attachante)… Mais il me semble plutôt qu’il faille rapprocher ce songe de ce que mon avenir, en ce moment, se précise beaucoup, mais pas dans le sens qui me convient le mieux. De plus en plus souvent, ma mère me parle de l’appartement qu’elle va m’acheter pour me voir enfin quitter cette maison (enfin, l’appartement… le studio, mais c’est tout de même mieux que rien ; Julie, quant à elle, veut se servir de l’équivalente somme que lui donnera notre mère comme d’un premier apport pour s’acheter plus grand…). L’idée de vivre seul à nouveau ne me déplaît pas totalement, au contraire… Mais tout de même, devoir, comme pendant mes études, m’organiser, faire les courses, veiller à ne pas gaspiller mon argent (d’ailleurs, quel argent ?), bref, faire toutes ces choses ordinairement si difficiles pour moi, cela ne me réjouit guère. Le « Tu comprendras bien assez tôt » de ma mère prend un sens plus concret, dans cette perspective. Cette conne me dit que je comprendrai bientôt ce que c’est que la vie, la vraie ! Mais quand j’aurai mon chez moi, qui lavera mon linge ? Et l’argent ? Il m’en faudra ! Pour manger, pour payer les factures ! Et quand on est propriétaire, on paie des impôts ! Travailler ? Quelle horreur !

 

*

 

        Renaud Camus écrit dans son journal de l’année 2001, à propos de sa mère : « elle ne cesse de faire part de projets pour elle-même qui n’ont pas la moindre réalité, et qui ne recevront aucune suite. » J’ai le même genre de défauts que cette dame : je fais des projets de livres, que je commence parfois, mais que je ne termine jamais. Dieu merci, le plus souvent, je ne parle de ces projets qu’à mon journal. En vérité, je ne suis pas un écrivain. J’ai seulement le projet de l’être. Et encore ! Disons que j’en ai le vague désir. Mais je ne fais rien pour le devenir réellement. Recopiant sur ce site mon journal de 2001, je retrouve ces projets qui n’ont pas de suite. Même le corps du journal de l’époque porte la trace de mon incapacité : le 8 octobre, la veille de partir pour Troyes, où je dois rester quelque temps, j’écris : « Pendant mon absence, je continuerai de remplir les pages de ce journal sur un petit cahier que je recopierai ici dès mon retour. » Le 28, j’écris : « Inutile de préciser que je suis rentré de Troyes depuis longtemps. Je n’ai pas tenu de journal de mon séjour là-bas, comme je l’avais d’abord décidé. » Entre le 8 et le 28 : rien.

Mardi 13 avril 2004

        Aujourd’hui, dans le doublet de ce journal ayant la forme d’un blogue, je lis un commentaire dans lequel il est fait allusion à ma phobie sociale. Justement, hier soir, en terminant de recopier mon journal de l’année 2001 sur ce site, je me faisais la réflexion qu’il n’y avait aucune trace de cette phobie dans ce que j’écrivais à l’époque. Pourtant, phobique, je l’étais évidemment déjà. D’ailleurs, je consignais parfois dans ces pages des événements qui m’avaient causé, je m’en souviens très bien, beaucoup d’angoisse. Mais sur ces angoisses, pas un mot. Sans doute ne voulais-je pas parler de ce que je trouvais de plus bizarre en moi, dont j’avais honte, même devant moi seul, puisque à l’époque, personne ne pouvait lire ce journal. Et sans doute aussi m’a-t-il fallu apprendre le nom de ce trouble et connaître sa définition pour être capable de rassembler les bizarreries de moi-même entre lesquelles je n’avais vu jusqu’alors aucun rapport, et dont je n’aurais donc pu parler que très partiellement de toute façon. Finalement, dans ce journal, je suis deux personnes à la fois : tantôt celui que j’aperçois quand je consens à me regarder en face ; tantôt, celui que je voudrais voir… Mais on n’est pas seulement celui qu’on est. On est aussi celui qu’on voudrait être, même si l’on ne parvient jamais à le devenir. On est une aspiration de soi à soi : tout en étant ici et maintenant, on est toujours un peu déjà là où l’on voudrait se rendre, même si l’on ne doit ou peut finalement jamais quitter l’endroit ni l’instant où l’on se trouve. On est aussi toujours encore ce qu’on a été, ou ce qu’on croit avoir été…

Mercredi 14 avril 2004

        J’apprends que X, l’Arabe dont je parlais l’autre jour dans ce journal, s’est finalement excusé sur le comportement qu’il avait eu avec ma sœur, qu’il avait abordée un soir qu’elle était dans une discothèque, pour lui dire qu’elle devait quitter au plus vite son petit ami (qu’il connaît plus ou moins), parce qu’elle était séropositive (ce qu’à peu près toute la ville sait), et parce que ledit petit ami n’avait donc, selon lui, aucun avenir avec elle, et qu’il se faisait des illusions s’il pensait le contraire, illusions qu’il était urgent, toujours selon le même, de dissiper, pour le bien de tous… Evidemment, le garçon n’a pas spontanément présenté ses excuses. Il a d’abord fallu que ma mère le prenne à part et s’explique avec lui… Elle était dans un bar avec ma sœur (car mère et fille sortent ensemble, un peu comme deux bonnes copines…), quand cette raclure de X (je ne vais pas aller jusqu’à dire « raclure d’Arabe », ce ne serait pas correct, mais enfin, le cœur y est), quand cette raclure de X, disais-je, est entré dans le même endroit. Ma mère s’est donc expliquée avec lui, et X a fini par s’excuser, donc, probablement pour avoir la paix et pour boire tranquillement ses bières sans subir plus longtemps la conversation d’une quinquagénaire. J’imagine très bien la scène…

        Pourquoi ma mère me parle-t-elle de cela ? Pour me dire que je peux retourner, si je le souhaite, dans le magasin où travaille ce type, maintenant que tout est rentré dans l’ordre. Comme s’il allait de soi que je ne devais plus avoir envie de lui refaire le portrait ! De toute façon, quand bien même l’envie me viendrait vraiment de lui refaire le portrait, je ne lui ferais sans doute pas grand mal ! C’est lui, plutôt, qui me refaçonnerait la face, habitué qu’il est, j’imagine, à ces sortes de réfections, très en usage dans sa « cité » d’origine, cette flaque où croupissent la plupart de ses semblables. Pourquoi a-t-il fallu qu’il en sorte ? Pourquoi n’y retourne-t-il pas ? Ne ressent-il donc pas que personne, dans cette ville, ne le regarde tout à fait comme un homme, malgré ses chemises et ses sourires polis de vendeur de vêtements ? La preuve, quand on parle de lui, pour qu’il n’y ait pas de malentendu sur l’identité de la personne dont il est question, l’on dit toujours : « Tu sais bien, l’Arabe qui est vendeur à Y ! » Alors tout le monde sait de qui il s’agit. C’est qu’il est connu, ce garçon ! Maintenant que j’y pense, il est sûrement l’un des deux ou trois Arabes connus de la ville. Mais presque tout le monde est « connu » dans une ville de 35000 habitants. Par exemple, ma sœur a longtemps été connue comme la copine de Hieronymus Z***, l’hémophile. Maintenant, elle est connue comme cette fille sans cœur qui a quitté sans aucun ménagement un handicapé sans défense ! Parce qu’elle ne supportait plus de vivre au ralenti, à côté d’un garçon ralenti ! (L’imagination, la malveillance des gens n’a décidément pas de bornes !) Elle est encore connue comme la fille qui sort avec le type qui tient ce magasin de vêtements de marques tellement bien pour les jeunes. Même moi, je suis un peu connu. Je suis le frère pédé de cette fille séropositive qui sort quand même avec un garçon en bonne santé, non mais quel culot ! Je suis aussi ce type indigne qui a gueulé un soir de beuverie à la gueule de cette fiotte de Hieronymus, pauvre hémophile sans défense, je l’ai déjà dit… Par contre, Hieronymus, lui, n’est connu que comme ce jeune hémophile tellement sympathique, le pauvre. Il n’est pas du tout connu comme alcoolique, par exemple. Il n’est pas non plus connu comme le fils de pute (sa mère n’est certes pas une vraie pute, mais elle en a tout de même toutes les manières), comme ce fils de pute, donc, qui a refilé le sida à ma sœur en parfaite connaissance de cause. Et ma sœur, curieusement, n’est pas non plus connue comme une fille au grand cœur, qui a pardonné à son empoisonneur, qui, d’ailleurs, n’a jamais demandé pardon. Bizarre… Les gens savent beaucoup de choses. Mais ils ne semblent pas vouloir faire certains recoupements.

        Non, tout n’est pas rentré dans l’ordre, contrairement à ce que dit ma mère, qui n’a plus toute sa tête, je ne vois pas d’autre explication. Tout le sera le jour où ce con d’Arabe aura attrapé le sida, quand je pourrai enfin l’aborder dans la rue pour lui demander de ne plus fréquenter aucune fille ni d’ici ni d’ailleurs, parce que pour une demoiselle, tu comprends, n’avoir pour tout avenir qu’une tombe à fleurir et une trithérapie en attendant d’être fleurie à son tour, c’est pas joyeux…

Jeudi 15 avril 2004

        Cauchemar. Cette nuit, je rêve que Pélagie est morte. Pour me faire une surprise, elle a entrepris, pendant mon absence, de peindre une frise au plafond de ma chambre. Mais elle tombe de l’escabeau et se tue. Quand je rentre chez moi, je comprends tout de suite, à cause du regard de ma mère, qu’il est arrivé un malheur. Je cours jusqu’à ma chambre : l’escabeau est renversé, et il y a partout de grandes éclaboussures de peinture jaune comme du sang. Mais pas le corps de Pélagie. Je m’approche de la fenêtre, et l’aperçois, morte, à côté de la tombe de Coccymèle. Désespoir.

 

*

 

        Il suffisait que j’écrive que je ne trouvais aucune trace de phobie sociale dans mon journal de l’année 2001, pour que j’en rencontre une au tout début de celui de l’année 2002.

A propos de cet « ancien » journal, j’ai finalement décidé de le recopier sur ce site dans une plus petite police de caractères, afin de marquer « physiquement » sa différence avec mon journal actuel, c’est-à-dire celui que j’écris et publie simultanément sur Internet depuis la mi-juillet 2003. Sans être moins vide, il me semble que ce dernier a tout de même légèrement plus d’épaisseur…

Vendredi 16 avril 2004

        Quelqu’un me demande si l’écriture m’est un refuge ! Peut-être est-ce bien comme cela que j’ai commencé, après tout : en pensant me réfugier là-dedans ? Mais le refuge m’a rapidement paru plus dangereux que ce que je fuyais… C’est sans doute pourquoi je n’y suis plus jamais, maintenant. Tout s’est inversé. Mon nouvel abri : la procrastination.

        Il faut être un fou pour croire qu’écrire est un refuge. Puisque c’est marcher constamment au bord d’un abîme, et mieux comprendre à chaque pas que cet abîme, c’est soi. Et l’on finit toujours par tomber dedans, par tomber dans soi, s’effondrer sur soi-même. Après, impossible d’en sortir. J’y suis encore.    

Dimanche 18 avril 2004

        Mon père est arrivé hier, avec Laura et Stéphanie. Ils sont repartis ce soir pour l’Espagne. Julie les accompagne. Je ne me suis pas joint à eux. Je n’aime pas les voyages. Et puis mon père, je ne l’aime qu’en principe, et surtout, quand il est loin. Déjà hier, nous avons failli nous disputer, lui et moi, sur des questions de politique. Et encore aujourd’hui, à cause de Nikita, son énorme chienne, qui pue, qui salit tout, et qui perturbe Pélagie. Je déteste voir ou entendre mon père manger. Il me soulève le cœur. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai préféré dîner avec Julie et ses amis hier soir, dans un restaurant chinois, plutôt qu’avec Stéphanie et mes parents, chez moi. Du coup, Laura nous a accompagnés. J’en ai profité pour prendre cette photo d’elle avec Julie.

 

Julie et Laura. Elles sont plus belles en vrai.

Lundi 19 avril 2004

        Coup de téléphone de Julie, qui est arrivée en Andalousie. La maison est superbe. Piscine dans le jardin, avec des orangers autour. Elle cueille quelques fruits et fait des jus. Dois-je regretter de ne pas l’avoir accompagnée ?

Mardi 20 avril 2004

        Adonis me sort de l’esprit. Tuerie m’y revient. L’idéal serait d’aller de l’un à l’autre plutôt que de rester entre les deux sans rien faire… Mettre l’Arabe X dans Tuerie. Qu’au moins je le tue par écrit !

Mercredi 21 avril 2004

        Depuis deux ou trois jours, je ne consomme plus de ce médicament contre le rhume, dont j’abuse depuis tant d’années, par périodes. Cette mauvaise habitude remonte à l’hypokhâgne, il y a plus de dix ans. J’avais remarqué que ce produit que je prenais pour me soigner lorsque j’étais enrhumé me plongeait, selon le désir que j’avais et l’attitude que j’adoptais, tantôt dans une douce torpeur, tantôt dans un état d’extrême conscience qui me tenait éveillé toute la nuit. Quand je voulais me reposer du rythme effréné de la classe, je restais à attendre, passivement, que l’effet du médicament se produise, et peu à peu, l’engourdissement souhaité m’envahissait tout le corps et l’esprit. Si au contraire je voulais travailler à quelque version latine ou grecque, j’avalais les merveilleux cachets et, me concentrant sur ma tâche, j’étais rapidement gagné par une étrange fièvre de travail qui me tenait debout jusqu’au petit matin : j’avais l’impression d’être un traducteur de génie !

        Parfois, je décuplais le pouvoir de mon médicament contre le rhume en le mélangeant à deux ou trois verres de vodka. Avec le temps, il m’a fallu augmenter les doses. Au début, trois comprimés suffisaient. A la fin, il m’en fallait une dizaine par jours. Ma plus grande dose, je crois que ce fut douze.

        Dernièrement, depuis peut-être une année, j’ai changé ma façon de consommer ce produit. Désormais, je me contente de quatre cachets par soir, qui ne me font à peu près plus d’effet, sauf quand il m’arrive de les agrémenter de vodka. Mais depuis le commencement, ce qui n’a pas changé, c’est que tout cela fonctionne par cycles. Régulièrement, je m’arrête. Ce qui me fait « rechuter », mais le mot est un peu fort, ce sont les rhumes qu’il m’arrive d’avoir et qui m’incitent à racheter de ce médicament…

        Un jour, monsieur R***, le psychiatre que je consultais, à l’époque où je jugeais encore utile d’en consulter un, m’avait demandé si j’avais l’habitude de consommer certaines substances pour améliorer mon quotidien. Je lui avais répondu que je ne savais pas, à cause de la nature particulière de ladite substance. Eclairé par moi, il m’avait répondu que si.

        Toujours est-il qu’il est nettement moins difficile d’arrêter le médicament contre le rhume que d’arrêter la cigarette. Moins difficile, mais pas tout à fait facile. Il y a bien une espèce de manque, dont je ressens physiquement la douleur ; cela ne dure généralement pas plus d’une semaine. Je me sens épuisé (plus que d’habitude) et courbaturé. J’ai de soudaines suées, les mains moites, des tremblements. Le moment le plus douloureux est toujours celui de l’endormissement. Même si je me couche toujours très tard, même si une fois couché, je mets longtemps à trouver le sommeil, ordinairement, une fois le sommeil sur le point d’être trouvé, la phase d’endormissement (espèce de demi-conscience précédent immédiatement le sommeil) est rapide : quelques minutes à peine. Mais quand je décide d’arrêter ce médicament, cette phase se trouve excessivement dilatée et dure une heure ou deux. Surtout, je suis pris de tremblements dans tout le corps (j’ignore s’ils sont réels ou si je les ressens seulement) et j’ai la curieuse impression qu’une espèce de membrane se décolle de la paroi intérieure de ma tête, avec entre les deux, plein d’atroces fourmis qui me dévorent. Pendant toute cette interminable phase, je lutte péniblement contre le sommeil qui m’envahit, parce que je n’ai pas l’impression de m’endormir, mais de mourir. Et j’ai de la fièvre. (Etrangement, le fait de consommer à l’excès de ces cachets magiques et inquiétants me donne également de la fièvre.)

        Evidemment, l’accoutumance aux cachets soignant le rhume, c’est un peu ridicule, j’en suis bien conscient. Mais ça ne l’est tout de même pas autant que fumeur de shit, comme était ce grand con de Hieronymus, lui et toute sa clique. Et surtout, c’est moins dangereux, je crois, que l’addiction aux drogues dures, même si, bien sûr, c’est également moins, comment dire… poétique… N’est pas beatnik qui veut !

 

Tiroir plein de restes de ma petite manie

Jeudi 22 avril 2004

 

 

        Je reçois une carte postale de Laurence et Myriam, qui étaient en Corse pour quelques jours. Elles ne veulent pas que je montre de photo d’elles sur ce site. Mais je pense qu’il ne m’est pas interdit de publier leur amusante prose.

 

 

        Je reçois également un coup de téléphone de Pierre-Emmanuel, avec qui je chatte parfois. Cela faisait un moment déjà qu’il voulait que je l’appelle. J’avais beau lui dire que je ne le ferais sûrement pas, à cause de la difficulté que j’ai de parler dans une telle situation, il insistait. Finalement, c’est lui qui m’a appelé. Pourquoi le cacher ? Cela m’a fait plaisir, cette petite surprise. Apparemment, il n’a pas été trop rebuté par mon mutisme imbécile. Et il m’a fait des compliments sur ce journal, qu’il trouve bien écrit. Je suis toujours étonné qu’on ait envie de me connaître.

 

*

 

 

        Nous finirons tous comme ce joli petit oiseau que me rapporte Pélagie. C’est-à-dire au fond d’un trou, et non dans un ciel de cinéma, comme dans tous ces films qui finissent mal, mais quand même pas entièrement mal. Il n’y a pas de ciel quand on est mort. Juste des petits chiens, qui trouvent un morceau dans l’herbe, et qui s’amusent avec, jusqu’à ce que leurs maîtres le leur reprennent, et l’écrivent dans leurs journaux intimes. Pourquoi reprendre ce bout de pourriture ? Pourquoi l’écrire ? Ça ne changera rien. La pourriture est déjà là quand on est dans le ventre de sa mère. Et c’est sûrement pour cette raison qu’on s’y sentait si bien d’ailleurs… A cause de la pourriture intestine des entrailles maternelles. Peut-être que si la mort nous dégoûte tant, c’est parce qu’elle nous semble un inceste : mourir, c’est retourner à la pourriture, c’est pénétrer dans le sein de sa mère.

 

Samedi 24 avril 2004

        Nouvelles de Matthieu. Je ne savais pas s’il avait reçu le message que je lui avais envoyé pour lui souhaiter un bon anniversaire. Il m’a dit que si. Il me raconte le mariage auquel il était invité en Espagne. Il y avait un danseur basque qui arrivait à toucher son nez avec son pied… Il m’en donne une photo (du danseur, pas du pied touchant le nez – est-ce vraiment possible, d’ailleurs ?).

Matthieu doit bientôt se faire enlever les dents de sagesse. Vendredi, je crois. Quel drôle de nom pour des dents. Surtout qu’il ne me semble pas qu’il ait tout à fait l’âge de la sagesse, le petit Matthieu.

        J’ai l’impression d’être encore plus désoeuvré en ce moment que d’habitude. Ma mère dînait avec une des ses amies lesbiennes ce soir. Une seule. Bizarre. Sont-elles aussi vicieuses que leurs congénères pédés ? Même quand elles sont en couples ?

        Vraiment rien à dire… De plus en plus de photos dans ce journal.

 

                                                              Dimanche 25 avril 2004                     

        J’étais curieux de lire le sonnet de Raphaël Juldé sur l’aisselle, dont il parlait récemment, je crois, dans son journal. Et je le trouve enfin dans le blogue collectif auquel il participe. J’allais dire que je suis déçu. Mais non. Simplement, nous n’avons pas la même conception de ce que peut ou doit être un alexandrin. Et un sonnet. Pour ma part, je trouve étrange qu’on s’adonne aujourd’hui à cette forme fixe, si c’est pour prendre des libertés avec le vers. Mais ce n’est que mon point de vue, après tout… Moi, je préfère que tout s’emboîte parfaitement. Dans ce quatrain d’un sonnet que je n’ai toujours pas terminé, je disais :

 

Mes vers sont bien comptés, je ne suis pas Verlaine.

Je n’aime les rejets ni les enjambements.

La césure au milieu, je fais mes cantilènes

Sur des rythmes bien pairs, que je borne en rimant.

 

(Pourtant, il doit bien m’arriver de faire des rejets et des enjambements, malgré tout…)

Jamais je n’aurais écrit « C’est tout un monde qui se découvre à nos yeux ». Mais « C’est tout un monde enfin qui se montre à nos yeux », enfin, alors, entier ou n’importe quoi d’autre, du moment que la césure soit plus nette et que le qui commence le second hémistiche au lieu de clore le premier. Je n’aurais pas non plus laissé l’e caduc s’évaporer à la césure, comme dans le troisième vers. Au pire, si je n’avais pas eu d’autre choix, je l’aurais carrément remplacé par une apostrophe (cela m’est déjà arrivé) et écrit : « Nos narines frissonn’, nos cheveux font sous eux ». Je suis conscient que cette apostrophe a quelque chose de ridicule, et qu’elle revient exactement au même, surtout. Mais dans une telle situation, je ne peux pas m’empêcher de l’écrire, l’idée qu’on puisse penser qu’une erreur s’est glissée dans mon vers m’étant tout bonnement insupportable. (Sans doute y a-t-il dans mon obsession de tomber toujours juste un lien étroit avec ma bizarre phobie de faire mal et d’être pris en défaut.) Et pourtant, des libertés, j’en prends ! Je ne respecte pas toujours l’alternance des rimes masculines et féminines. Il m’arrive même (mais rarement) de faire rimer masculin et féminin ensemble. Si souvent je me soucie du genre de mes rimes, leur nombre m’indiffère. Et sûrement d’autres libertés encore, qui ne me viennent pas à l’esprit pour l’instant…

Mais tout comme moi (à moins que ce ne soit moi qui fasse comme lui), Raphaël Juldé construit les quatrains de son sonnet sur deux rimes seulement. Surtout, le sujet me plaît. Il écrit sur l’aisselle. Il m’est arrivé d’évoquer certaines parties du corps à peu près du même genre… Enfin, sa poésie est, disons, immédiatement accessible, ce qui convient très bien aux faignants comme moi, qui ne savent et n’aiment pas lire. Les poètes illisibles sont d’ailleurs le sujet du premier quatrain du sonnet inachevé dont je parlais (il faudra que je termine cette espèce de petit Art poétique) :

 

Le poète, aujourd’hui, parle la bouche pleine.

Il garde entre les dents de vieux bouts d’aliments

Qui, moisissant, lui font une mauvaise haleine.

Moi, j’ai la bouche nette et parle poliment.

 

 (Je m’aperçois que la césure du troisième vers de cette strophe est un peu molle…)

        Aussi bien ce sonnet n’est-il pas du tout représentatif de la manière de Raphaël Juldé… S’intéresse-t-il d’ailleurs spécialement à cette forme ? Pourquoi parlé-je autant de lui ? Quelqu’un m’a dit qu’il ne comprenait pas que je lise son journal, qu’il trouve médiocre, alors que je l’admire beaucoup. Dans un passage, en 2001 je crois, Raphaël Juldé écrit qu’il voudrait réussir autre chose que son journal. De fait, il est très réussi. Et cela me semble déjà tellement remarquable de réussir cela ! Mais il est vrai que, souvent, nous voudrions être brillants où cela ne nous est précisément pas permis. De toute façon, l’incapable que je suis ne peut qu’admirer quelqu’un qui est sur le point de terminer son premier roman. Moi, je passe mon temps à en commencer.  

Lundi 26 avril 2004

        Cet après-midi, ma mère et moi sommes allés visiter ce qui ne devait être qu’un studio, mais qui s’avère bien moins petit que nous ne pensions. 38m² habitables. Une chambre, un salon et un balcon réaménagé en véranda, ce qui, avec les poutres, donne à l’ensemble beaucoup de charme. Une petite cuisine, mais vraiment très petite (3,6m²). Une baignoire dans la salle de bain. Habitable en l’état. Le tout pour 37000 €  seulement. Il faudrait repeindre les murs. Les couloirs de la résidence sont plutôt laids et l’immeuble est en plein centre ville, ce qui, pour quelqu’un comme moi, est très gênant, à cause des nombreuses occasions d’être angoissé que je rencontrerais quotidiennement, si je devais y vivre. Sans doute que j’aurais souvent des périodes où je n’oserais plus sortir de chez moi. Pourtant, ce petit appartement me plaît beaucoup. Il pourrait même me servir de thérapie. Je me soignerais par immersion. Il se peut donc bien que je l’achète, malgré mes réticences de phobique. Ou justement à cause d’elles. Enfin que je l’achète… Avec l’argent de ma mère évidemment.

        Julie, Laura, Stéphanie et mon père sont rentrés d’Espagne avec d’énormes citrons du jardin.

 

Mardi 27 avril 2004

        J’apprends que monsieur R***, mon ancien psychiatre, est mort samedi. Crise cardiaque. Officiellement. Mais peut-être s’est-il suicidé. Après tout, il avait des antécédents. Une tentative dans sa jeunesse l’avait défiguré. Et je sais qu’il avait fait une dépression nerveuse, il y a quelque temps. D’autre part, je l’avais vu se donner en spectacle, un soir, dans un bar, tellement il avait bu.

J’hésitais à le consulter à nouveau. Désormais, ce ne sera plus possible. Il faudra trouver quelqu’un d’autre. J’hésitais à lui demander de me communiquer mon dossier médical. Maintenant, à qui m’adresserai-je ? Qui va reprendre sa clientèle ? Sans doute seront-ils plusieurs à se la partager.

 

 

        La première fois que je l’avais vu (je devais avoir quinze ou seize ans), j’avais été très frappé par son visage. L’homme assis en face de moi ressemblait fort au portrait de Ronsard qu’il y avait dans mon Lagarde et Michard. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que l’espèce de trou dans les joues de monsieur R*** avait été causé par la balle qui ne l’avait pas tué, lorsqu’il était adolescent.

 

 

        Il y avait sur son bureau une pendulette compliquée à laquelle s’accrochait mon regard : je ne regardais presque jamais monsieur R***, qui avait la manie de me fixer des yeux pendant tous nos entretiens. Moi, je n’avais pas la force de soutenir ce regard insupportablement patient et compréhensif. La pendulette était mon refuge. J’avais beau savoir que la fonction de cette pendule était justement de capturer mon regard, je ne pouvais m’empêcher d’être captivé par elle.

        Toujours, sur le trajet de la salle d’attente à son bureau, puis de son bureau à la sortie, monsieur R*** marchait juste derrière moi, avec sa main sur mon épaule. Cela me troublait beaucoup. J’avais l’impression d’avoir un rôle à jouer. Devais-je marcher normalement ou comme quelqu’un de fragile ?

Mercredi 28 avril 2004

        Finalement, ma mère, qui a toujours une oreille qui traîne, me confirme que monsieur R*** ne s’est pas suicidé. Une crise cardiaque l’a conduit tout droit à l’hôpital de Mont-de-Marsan, puis à Bordeaux, où il est mort.

        J’apprends d’Eloïse U*** que Patrick D***, l’ancien patron du Dix bis, monte une nouvelle affaire, mais à Arcachon. Encore un bar-restaurant. Coincoin ou chez Coincoin, quelque chose comme ça…

 

*

 

        « Je ne connais pas de fantasmes plus forts, plus insinuants, plus obstinés – sauf le fantasme sexuel ou sentimental, bien sûr – que le fantasme immobilier ; surtout quand il s’appuie sur une photographie. On se voit là, c’est toute la vie qui se réagence autour de quelques pans de murs, d’un jardin, de deux ou trois fenêtres. » Renaud Camus fantasme sur des châteaux au milieu de vastes domaines ; moi sur 38m² en plein centre ville. Je pense déjà à des couleurs pour les murs. J’imagine des moyens de ne pas dépenser mon argent : avoir une conduite économique, ne plus faire de couleurs quand je vais chez le coiffeur, ne plus rien acheter de superflu, plus d’inutiles produits cosmétiques, plus de vêtements (j’en ai déjà), plus même de livres (les faire payer à d’autres).

J’ai mauvaise conscience de devoir bientôt faire vivre Pélagie dans si peu d’espace. Je suis triste de m’éloigner de ma piscine et de la tombe de Coccymèle. Mais je suis impatient de ne plus avoir à subir ma mère. D’avoir à nouveau la possibilité de la laisser sans nouvelles durant de longues périodes (qu’elle se rende bien compte de ce qu’elle perd, cette conne !), mais pas pendant l’été : je ne suis pas rancunier au point de me priver de piscine ! La vengeance étant un plat qui se mange froid, j’attendrai l’hiver.

Y aura-t-il moyen d’obtenir de ma mère plus d’argent, une fois que je ne vivrai plus chez elle ? La mauvaise conscience la rendra peut-être plus généreuse ?

Vendredi 30 avril 2004

        Journée doublement spéciale. Premièrement, on ouvrait aujourd’hui la piscine. Fait qui, à mes yeux, constitue le commencement de la belle saison. Deuxièmement, j’ai pris la décision d’acheter le charmant petit appartement de la rue des Cordeliers. Je signe le sous-seing privé mardi. Matthieu me dit que la vie est injuste : je n’ai jamais travaillé, et je vais déjà avoir ma petite propriété à moi. Il a raison, c’est injuste, mais je ne vais pas m’en plaindre !

        Hier, soirée alcoolisée, toujours dans ce bar que je déteste. O tempora ! O mores ! A la fin, Matthieu et ma sœur avaient chacun une main dans le pantalon du barman… Un peu plus tôt, c’était dans celui de Frédéric, l’actuel ancien petit ami de Julie.

 

Moi (gros nez, rides aux yeux) et Matthieu (langue baladeuse) hier soir


Mars - Mai


Journal - Jardin

 

Accueil