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Journal - Jardin


Novembre - Janvier

Décembre

Depuis le mois d’avril 2004, il existe un doublet de ce journal, ayant la forme d’un blogue et pouvant donc recevoir des commentaires. (Et même, depuis peu, un deuxième doublet ici. Pourquoi ? Parce que.)

 


Vendredi 10 décembre 2004

        Cela fait trop longtemps que je me suis absenté de ce journal. Que dire de nouveau ? Mon Italien du Mexique est arrivé. Je suis allé le chercher mercredi à l’aéroport de Bordeaux. Il ne sait pas fermer les portes ni les robinets. Quand il marche, il fait du bruit avec ses pieds, ce qui tend à m’exaspérer. Mais je fais bonne figure et ne dis rien. Hier après-midi, il est allé se promener seul en ville et m’est revenu fin soûl. Il s’était installé dans le bar le plus mal fréquenté de la ville, où se trouvait un vieux poivrot, compatriote à lui, arrivé en France il y a une trentaine d’années, et qui ne parle même pas l’italien standard ! Un gars du sud, je crois. Les gens du sud, quel que soit le pays, sont toujours des rustres. L’expression de bar le plus mal fréquenté a beaucoup fait rire Armando. Il me dit que le Français se croit souvent tirato dalla coscia di Giove. Je lui réponds un peu vexé que je ne suis tombé que d’entre les cuisses à ma Clytemnestre de mère… Il est extrêmement bavard, ce qui, croyais-je d’abord, me conviendrait assez, n’ayant moi-même jamais rien à dire. Mais non, c’est un peu fatigant d’entendre toujours parler, à la longue. Il est jeune, de gauche, et vaguement aventurier. Le genre à voir beaucoup de pays, pour comparer les civilisations et conclure que les cultures étrangères valent mieux que la nôtre. Enfin, que la mienne, parce qu’un Italien est déjà très différent d’un Français : il parle fort, avec les mains, et touche beaucoup son interlocuteur (moi, en ce moment). Et selon lui, j’ai un peu tort d’être si réservé, ce qui me semble être une attitude bien française, mais je me trompe peut-être. Même pour baiser, il faut faire ça comme un étranger. Je maudis le tantrisme. Comme si j’avais toute la nuit pour forniquer ! J’ai tout de même mieux à faire, même si ce n’est rien. Mais j’apprends des choses, avec Armando. Par exemple, que le secret d’une bonne pizza, c’est la qualité de l’eau. Dans la région de Naples, il n’est pas même besoin de mettre de levure dans la pâte. Grâce aux volcans, l’eau est pleine de certains minéraux qui la feraient lever toute seule ! Ce soir, justement, nous allons acheter une pizza. Au moment de la manger, il me demande si je n’ai pas de l’huile d’olive. Comme je n’en ai pas, il trouve dans la cuisine une espèce de nuoc-mâm. Il en verse sur sa pizza. Je suis d’abord surpris. Mais ce n’est pas si mauvais. Et je me souviens alors du garum des Romains. Cet assaisonnement improvisé est-il un souvenir de la gastronomie des anciens ? Une chose est sûre, Armando a bien du mérite de me supporter. Je ne suis pas loin d’être glacial avec lui. Le voir là me rappelle un peu durement que je ne sais pas vivre au présent. Toute présence m’indispose. Je ne peux plus aimer, si ce n’est le passé et son habitant, que je chante encore parfois dans mes vers. Saint Sébastien ne fut jamais si beau que tué. Et même deux fois mort, puisque peint. Je ne puis plus aimer que moi. Et encore, pas moi, mais ma chienne. Hadrien, dans le livre de Yourcenar, compare souvent à une bête son mignon : « ce beau lévrier avide de caresses et d’ordres se coucha sur ma vie. » Il fut un temps béni des dieux où l’on pouvait aimer un homme comme une bête. J’aurais dû naître prince. Mais je suis d’aujourd’hui, et tout ce que je puis aimer désormais, c’est la statue de celui qui n’a plus de couleurs, marbre froid à toucher,

 

Corps gracieux et raidi d’un Antinoüs blanc,

Revenu de la mort uniquement semblant…

Samedi 11 décembre 2004

        Une erreur dans ce que j’écrivais hier : ce n’était pas du nuoc-mâm qu’Armandino a versé sur sa pizza, mais de la sauce de soja. Sans doute est-ce parce que j’ai pensé au garum des Romains que j’ai ensuite écrit nuoc-mâm. Ce soir, nous dînons chez ma mère et ma sœur : Armando prépare des lasagnes pendant tout l’après-midi. C’était fameux. Emmanuelle et son mari, une amie à eux et le nouvel actuel amoureux de ma sœur était également là. Emmanuelle, qui continue de lire ce journal, dit devant ma mère des choses qui s’y trouvent et que je ne souhaitais pas vraiment qu’elle sache, sans pour autant vouloir absolument les lui cacher, puisque je les avais écrites ici. Mais enfin, ce n’était pas très gentil de sa part. Cette fille a le don de me faire chier depuis qu’elle a quinze ans ! Le fait-elle exprès ? S’en rend-elle compte ? Je ne sais. Et je ne peux plus lui répondre comme autrefois, ni lui foutre des baffes, surtout maintenant qu’elle a un mari ! Je ne la supporte pas, mais je l’aime bien. Elle a tout un tas de petits travers délicieux. Elle dit sans détour qu’elle n’aime pas les Arabes ni les gitans, ce qui ne manque jamais de choquer un peu la jeunesse autour. Aux bénévoles qui font des paquets cadeaux dans les galeries marchandes en échange d’un peu d’argent pour les pauvres, elle jette trois petites pièces d’un centime d’euro (mais fort bruyantes dans le tas de monnaie), qui la font passer pour généreuse. Elle aime terroriser les caissières des supermarchés, en leur faisant croire qu’elle va se « plaindre à la direction » si jamais elles lui ont mal parlé. Bref, elle a un caractère bien trempé.

Lundi 13 décembre 2004

        Mon Italien du Mexique est reparti cet après-midi. Le silence semble encore plein de son passage et presque de sa voix, comme si sa présence, ses bruits, y avaient laissé leur empreinte. Ç’avait été la même chose à la mort de Coccymèle, sauf que c’était pire, parce qu’elle, je l’aimais : le soir de sa mort, alors qu’elle était déjà dans le trou que je lui avais creusé dans le jardin, les objets de son canin quotidien me rappelaient sans cesse ma douleur : sa gamelle, sa couverture et, surtout, son odeur de chien malade flottant encore dans l’air, vestiges de sa présence. Parfois, à peine une seconde, oubliant qu’elle était morte, je me disais qu’elle devait être dans la pièce d’à côté, puisqu’il y avait encore une mèche de son pelage sur le tapis. Mais non, elle était dans la terre glacée, sous la fenêtre de ma chambre, tout près, et si loin. Dès que quelqu’un n’est plus,

 

Tout ne borne à nos yeux qu’un emplacement vide.

 

C’est sans doute pour cela que les morts, quand on les expose, ressemblent à des statues de cire : on dirait que leurs corps ont été coulés dans leurs âmes. Mais un corps inanimé n’est rien de plus qu’une cire figée.

Mardi 14 décembre 2004

        (Depuis hier, et sans doute encore pour quelque temps, je ne peux plus mettre à jour mon site personnel. Mais mon journal est toujours accessible sur mes blogues miroirs.)

        Cet après-midi, je me trouvais dans « l’espace culturel » d’une grande surface (je crois que c’est comme cela qu’on dit), afin d’acheter un bien de consommation (et néanmoins bien culturel, donc) à cause de Noël qui approche. A la caisse, plus loin devant moi, le système d’alarme se met à sonner. Je regarde, comme tout le monde. Un monsieur d’apparence assez digne avait dissimulé dans un sac à dos trois coffrets de DVD : il comptait ne payer qu’un quatrième DVD, beaucoup moins cher (puisque non vendu en coffret…) La caissière se met à fanfaronner : elle se croit courageuse, pour avoir ouvert (outrepassant d’ailleurs peut-être bien ses droits) le sac de l’homme (plein des objets du délit), à qui elle demande ensuite d’attendre le vigile, entre les mains duquel elle vient de le remettre triomphalement sous mes yeux. Mais au moment où le vigile demande à l’homme de le suivre, je m’aperçois que le voleur est un infirme à patte folle et béquille. Il n’aurait pas pu faire grand mal à ma caissière ni même d’ailleurs prendre la fuite… Quel courage y avait-il donc là, de la part de la femme ? Il aurait fallu que notre voleur fût un gitan, comme on en trouve beaucoup par chez moi, et souvent, quoi qu’on dise, fort voleurs justement (mais pas de poules, il est vrai) pour que ma caissière puisse se croire courageuse. Seulement, un gitan aurait probablement rectifié le portrait de cette justicière en jupe avant de prendre aussitôt la fuite, si du moins, dans cette variante de la situation, celle-ci avait osé l’interpeller. Mais je m’aperçois, en me relisant, qu’on pourrait croire que j’ai de la sympathie pour le voleur. Que nenni. Il n’avait absolument pas l’apparence d’un miséreux (il aurait alors plutôt volé de la viande, j’imagine). C’était sans doute bien un pauvre, mais pauvre uniquement de ne pas posséder autant qu’il voudrait ! Ou peut-être est-ce une manie qu’il a de voler, comme moi, lorsque j’étais adolescent ? Il y a sûrement du vrai dans le proverbe du bœuf et de l’œuf. D’ailleurs, ce voleur ne volait pas que des objets, mais aussi de mon temps ! Puisqu’il me fallait attendre l’arrivée du vigile (qui ne vient généralement qu’après la bataille) pour que la caissière reprennent sa tâche et consente enfin à me faire payer l’inutile bien que je venais d’acquérir. Bizarrement, je me sentais satisfait de voir que chacun jouait parfaitement son rôle : le voleur pris la main dans le sac, digne et penaud ; la caissière, inconsciente et vulgaire ; le vigile à lunettes noires, sobre et plein d’autorité ; et moi, l’observateur condescendant. Mais si cela s’était passé un autre jour, étant lunatique, j’aurais peut-être été scandalisé de voir un infirme remis entre les mains d’un grand singe en costume ; scandalisé que ce monde, le vrai, celui de ma morne province, aux rouages parfaitement huilés, tourne sans jamais s’arrêter, comme s’il était une complexe machinerie servant à faire des malheureux. Mais dans tous les cas, j’aurais trouvé vulgaire cette caissière, parce que je trouve vulgaire qu’on montre trop manifestement l’importance qu’on accorde aux biens matériels (surtout à ceux des autres), comme, par exemple, en signalant un vol, alors qu’il n’a pas encore entièrement eu lieu, puisque le voleur est encore là, alors que cela est en train de se produire, mais que, peut-être, tout n’est qu’un malentendu. Et pourtant, il fallait bien qu’elle signalât le vol, cette pauvre fille.

Jeudi 16 décembre 2004

        Je finis par voir enfin La Passion du Christ selon Gibson. J’avais dit avant-hier que je m’étais rendu dans un temple de la consommation culturelle, enfin, dans un petit temple, bien sûr, un temple à l’échelle de Mont-de-Marsan, et comme j’avais ma mère avec moi (ce que j’avais oublié de préciser), je lui ai fait acheter le DVD : il est parfois bien utile d’avoir une génitrice, je n’en ai jamais douté.

        Je regarde donc le film, et sur ma lancée, je relis l’article de Pierre Cormary qui lui est consacré dans le dernier Journal de la Culture. Je ne comprends pas comment celui-ci a pu écrire, en dépit du bon sens, que La Passion du Christ « sera une date dans l’histoire du cinéma, un jalon de l’iconographie chrétienne ». Pourvu que ce ne soit jamais le jalon qu’il dit ! C’est bien simple, il n’y a pas une goutte d’art dans ce film. Ou plutôt si, il n’y en a qu’une, cette goutte de pluie-larme de Dieu. Mais c’est bien tout, et c’est peu, surtout pour un tel sujet ! Sérieusement, une date dans l’histoire du cinéma ? Il n’y a pourtant rien de nouveau dans ce film. C’est un exemplaire honorable, sans plus, de la production hollywoodienne, je veux dire du style hollywoodien, grossier mais efficace. Peut-être même y a-t-il une réminiscence de la trilogie de la Guerre des étoiles dans l’espèce de diable sous capuchon, qui rappelle étrangement l’empereur du Retour du Jedi, symbole du mal, j’imagine. Très vulgaire !

        Depuis que j’ai vu Elephant de Gus Van Sant, un film dont je suis sorti réellement transfiguré (comme dit Cormary sortant de cette bonne grosse Passion), je lui compare tout ! Et la comparaison peut se faire en l’occurrence (elle n’est pas si arbitraire), les deux films ayant deux importants points communs dans leur structure même : flash-back et ralentis. Flash-back sur la vie du Christ, censés éclairer cette passion qui, pourtant, s’entête à rester sombre (mais enfin, c’est sans doute fait exprès : après tout, la passion, ce n’est pas très marrant, et c’est plutôt douloureux) ; flash-back sur la journée des tueurs, qui n’éclairent en rien le spectateur sur les terribles motivations de ceux-ci (et là aussi, c’est fait exprès). Intolérables ralentis à chaque fois que le Christ trébuche et va manger la poussière (ce qu’il fait pendant tout le film), pour mieux suggérer sans doute la gravité, le poids de ce corps (celui d’un dieu, tout de même, et c’est nécessairement plus lourd !) qui vient s’écraser sur le sol ; ralentis, dans Elephant, permettant de mieux représenter la grâce, la légèreté qu’ont encore ces adolescents qui parcourent comme ils peuvent des existences déjà presque aussi ternes et graves que s’ils étaient des adultes (ou peut-être pour signifier qu’ils sont déjà plus ou moins des fantômes). Inutile de dire que Elephant l’emporte largement, puisque c’est un chef-d’œuvre, un film plein de grâce, du début à la fin, quand la Passion de Mel, film sans âme, n’est rien de plus qu’une sauce ratée, sans doute parce qu’on y a mis trop d’ingrédients, trop de bruit surtout. Et cette musique, franchement, il y a des limites ! Impossible de classer cette Passion à côté de Bach, comme voudrait Cormary, avec une musique pareille !

        Si j’osais, je dirais que La Passion du Christ est un gros éléphant dans un magasin de bondieuseries en porcelaine, à l’inimitable kitsch (enfin, au trop imitable kitsch serait tout de même plus juste), où s’agitent même de petits démons hurlants (vraiment !), alors que Elephant est la passion des hommes, traversée de lumière et de silence, dans laquelle passe un ange. Et le John de Gus Van Sant est probablement une bien plus belle évocation du Sauveur, que ce Jésus qui n’en finit pas de se casser la gueule, en couinant, bavant et râlant !

        Bien sûr, le sujet de Gibson, c’est la Passion, pas tout l’évangile (même s’il y a les flash-back). Mais il est important de savoir bien choisir, bien délimiter ses sujets, selon l’époque à laquelle on sévit (je ne vois pas d’autre mot, s’agissant de l’auteur d’une telle croûte). Et j’ai le plus grand mal à comprendre (mais je suis athée, et ne puis donc pas comprendre certaines choses) qu’à notre époque, un artiste éprouve le besoin de représenter avant tout la seule passion du Christ, plutôt que la bonne nouvelle. L’article de Cormary me répond que le Christ « a souffert pour nous, que Son sang a coulé pour le nôtre ». Pour racheter les hommes. Ouais. Mais enfin, sans vouloir faire de provocation, on est en droit de se demander si ce n’est pas un peu léger, ce qu’endure le Christ, pour pouvoir vraiment racheter tous les hommes ? Surtout qu’il reste peut-être encore beaucoup de péchés à commettre !

        (Je tiens à préciser que lorsque que j’écris que je ne peux pas comprendre certaines choses parce que je suis athée, c’est sans aucune ironie. Je pense sincèrement que des choses m’échappent à cause de la foi qui me manque. Mais un film comme celui de Gibson, loin de me montrer le chemin, me fait fuir. Alors que celui de Van Sant, paradoxalement, me fait douter ou, plutôt, réussit à me faire espérer qu’il y ait tout de même quelque chose de plus que les hommes.

        Mais je suis bien évidemment d’accord pour dire que la cabale montée contre ce film soupçonné d’antisémitisme est sans fondement – pour l’auteur lui-même, je ne sais pas s’il est antisémite.)

Lundi 20 décembre 2004

        Toujours rien de nouveau sous la lune. J’avais cru déceler une espèce de découragement du Stalker, mais, en tombant sur un long échange de commentaires chez Joseph Vebret, je vois bien que non, décidément, il n’est pas possible de faire tomber don Juan Asensio de sa belle monture. Et tant mieux !

        Avec de l’argent que m’a donné mon père, j’achète une chaise de bureau que je trouve belle et qui va bien dans mon salon, celui-ce me servant également de salle de travail, comme d’ailleurs ma véranda de débarras ! Je suis un peu à l’étroit chez moi. Je voulais d’abord un fauteuil, plutôt qu’une chaise, mais il eût mangé trop d’espace. Si je n’avais pas dépensé cet argent, j’aurais pu faire ripaille pendant quelques mois… Je me console en me disant que tout cela est bon pour ma ligne, si ce n’est pour ma santé. Quand je pense que j’écrivais l’autre jour que trouvais vulgaire qu’on montre trop manifestement l’importance qu’on accorde aux biens matériels ! J’ai l’air fin, maintenant !

        Je commence à penser à un recueil de sonnets. Le Jardin d’Olivier, mon premier projet de recueil, qui a le même titre que mon site personnel, est définitivement passé à la trappe. Mais je voudrais au moins garder le cycle de Julien (Amours et Tombeau), qu’il faudrait d’ailleurs terminer, ce qui est encore loin d’être fait. Comment passer de ce cycle un peu niais (je dois bien le reconnaître) au Minotaure de plus récents sonnets ? Il y aurait bien ces vers qui le suggèrent un peu :

 

Envolons-nous enfin loin de la troupe vile,

De ce peuple affamé qui mange les garçons !

 

Mais c’est peu. Il me semble que chronologiquement, c’est dans un sonnet en rapport avec Julie, via Hieronymus, que m’est venu pour la première fois à la bouche ce Minotaure. Pour passer de Julien à Julie, il me suffit d’enlever un n au prénom du premier. Trouver une bonne raison de le faire. Jouer sur les noms de Julien et Julie serait peut-être une bonne occasion de parler de l’inceste que m’a toujours semblé être l’amour entre garçons.

        Et caser là-dedans, toujours via le minotaure, des sonnets de ce que je pourrais appeler le cycle de Los Angeles (Ellroy) et le cycle de Elephant (d’ailleurs, tant que j’y pense, le lycée-mammouth du temps de Julien pourrait être un autre lien).

Samedi 25 décembre 2004

        Noël. Mon père est à Mont-de-Marsan, ainsi que ma sœur Laura, logée chez moi. Coup de téléphone de ma famille de Troyes : on me gronde, parce qu’on ne me voit pas autant qu’on aimerait. Je réponds que je n’ai pas les moyens de venir souvent, ce qui est vrai et m’autorise, il me semble, à n’y aller jamais. Je ne crois pas qu’on me croie. Mon grand-père a toujours le cancer, ma grand-mère l’Alzheimer. Il doit parfois être bien doux d’être bâtard ou sans famille : on ne découvre que lorsqu’elle se déclare la maladie qui nous jettera dans la tombe. On se gave de bouffe et de vin, de cadeaux plus ou moins réussis. Finalement, Noël, c’est comme de baiser. On attend ça avec impatience, mais dès qu’on a déballé son paquet, on ne pense plus qu’à une chose : partir ! Le contenu dudit paquet ne correspond en effet jamais tout à fait à ce qu’on espérait. Pourquoi cette déception ? Parce qu’on n’a besoin de rien. On a déjà tout. Sans doute qu’un cadeau réussi est celui qui nous révèle un besoin qu’on ignorait et qu’il comble : mais un vrai besoin, pas l’illusion d’un besoin, comme n’arrête pas de faire la société de consommation, qui sait nous persuader que la vie ne vaudrait pas d’être vécue sans téléphone portable avec appareil photo intégré ou sans vibromasseur-lampe torche. Même chose pour la baise, sans doute. Le vrai bon coup, c’est probablement celui qui nous dévoile des besoins qu’il est le seul à pouvoir combler. Peut-être est-ce pour cela qu’il nous semble souvent qu’on ne pourra jamais connaître de plus grand plaisir que dans les bras de l’être aimé : parce qu’il est, lui, l’être aimé, notre plus grand besoin. Cela ne signifie pas qu’on connaîtra nécessairement avec lui le plus grand plaisir ; mais alors, quelle frustration ! Dans un tel cas, on doit penser que l’on passe à côté du plus grand plaisir qu’il nous serait possible de connaître. Et c’est sans doute un très grand malheur, peut-être même le début du désespoir. Dieu merci, je n’aime personne. Pour l’instant. Pourvu que ça dure !

Dimanche 26 décembre 2004

        Cet après-midi, je commence la lecture de Laboratoire de catastrophe générale, que je me suis fait offrir par mon père, lequel est communiste depuis qu’il est en âge de tenir tête à mon militaire de grand-père. Mon plaisir est comme redoublé de lire ce qu’écrit Dantec sur le communisme ou le révisionnisme rouge, pendant que mon père, juste à côté de moi, tape sur son ordinateur portable un article de propagande destiné aux seuls gens de sa secte !

        « Jamais, au grand jamais, il ne faut permettre que soit établie cette donnée proprement scandaleuse pour un ‘‘progressiste’’ de la fin du XXe siècle : que le communisme a été encore plus meurtrier et totalitaire que son concurrent nazi. » Je ne suis pas étonné de lire cela dans le livre que je disais, puisque je suis déjà tombé plusieurs fois sur de tels propos dans des blogues que je fréquente, dont les auteurs sont des lecteurs de Dantec. Mais à chaque fois, je ne puis m’empêcher de me dire que si le communisme a été plus meurtrier que le nazisme, c’est probablement parce qu’il en a eu le temps. D’un autre côté, s’il en a eu le temps, c’est peut-être bien parce qu’il était plus coriace, d’une constitution plus solide ou, du moins (pour se faire oublier) capable de s’endormir, comme certains virus ; plutôt, capable d’endormir, d’anesthésier, comme fait, paraît-il, la sangsue, dont on ne sent pas la morsure. Ce qui est certain, c’est que quand je regarde mon père, je vois bien qu’il est comme quelqu’un qu’on aurait endormi, qu’il vit dans un rêve, un très mauvais rêve. Et parfois, il effraie, comme peuvent effrayer les somnambules, dont la force est démultipliée, ou comme un hypnotisé, qui se laisse transpercer la gorge sans broncher.

        Je lis dans un courriel adressé à ses lecteurs que Juan Asensio pense décidément bel et bien arrêter bientôt son blogue, en  mars ou avril. C’est étrange, mais la verve de sa phrase noueuse et robuste comme un chêne m’empêche d’imaginer cet homme fatigué. Pourtant, cela semble bien être le cas, puisqu’il le dit. Je me demande s’il n’est pas son propre orage, la tempête qui doit bientôt le faire rompre. Il le dit lui-même : c’est le rythme qu’il s’est imposé qui le fatigue. Que ne s’accorde-t-il enfin d’être un roseau ? d’être plus souple, avec lui-même ? Restons dans la métaphore. Juan Asensio, pour l’instant, est exactement ce qu’évoque le poète dans la fable : à l’abri de son large feuillage, tout un tas d’arbustes a pu proliférer. Je ne suis pas tout à fait sûr qu’ils lui survivront, s’il vient à rompre.

Mardi 28 décembre 2004

        Ah ! La dégoûtante vision ! Cet après-midi, je revenais de la librairie : me voici dans le petit hall de mon immeuble, en train de regarder si je n’ai pas de courrier. Tout à coup, j’entends qu’on frappe à la vitre de la porte d’entrée. Je me retourne : quelqu’un me fait signe d’ouvrir. J’ouvre, et ce n’est qu’alors que je me rends compte que l’homme, un idiot, défiguré par un large sourire chargé des miettes trempées du répugnant sandwich qu’il mange, n’est pas entièrement vêtu : en haut : chemise et pull ; mais en bas : simple slip kangourou ! Et il me dit, avec cette voix traînante et lourde, propre aux débiles mentaux, qu’il est mon nouveau voisin ! Piteusement, je lui réponds que j’en suis ravi, et referme aussitôt la porte, avant que l’idée ne lui traverse l’esprit d’entrer dans le hall, puisque j’ai ouvert. Apparemment, l’homme est bien mon voisin. Il habite l’un des deux appartements dont les portes sont à l’extérieur du hall, de part et d’autre de l’entrée principale… Je le savais bien qu’il n’y avait que des cas sociaux dans mon immeuble. Un attardé mental. Un couple de pédés. Des gens très mal habillés. Des gens qui crient après leur chien, comme on voit au cinéma, dans certains films, pour bien faire comprendre que le personnage beuglant est un homme du peuple. Et d’autres encore, que je m’abstiendrai de décrire, on ne sait jamais. Finalement, je dois être le plus fréquentable. Seulement, j’ai cette phobie qui m’empêche d’être fréquenté… 

        Mais ce n’est pas tout. Ce soir, comme l’heure de dîner approchait à grands pas, et que je ne me sentais pas du tout la force de rien cuisiner, nous sommes allés, Pélagie et moi, jusqu’au drive-in du fast-food le plus proche, c’est-à-dire, tout de même, à la sortie de la ville. Il y avait la queue. Nous patientons donc, la bête et moi. Soudain, j’entends un boum ! Un petit con boutonneux et casqué vient de me rentrer dedans avec son scooter. Je sors de ma voiture, furieux, braillant. Et lui, sans se démonter, commence à m’expliquer que tout cela est de ma faute, parce que je ne me suis pas garé où il faut ! Diable ! Un comique, me dis-je ! Voilà qui change des voleurs de poules, qui ont nettement moins d’humour, surtout quand ils sont dans leur tort, autant dire tout le temps ! Je crie un peu plus fort : il est jeune, ne vient pas de la banlieue (même ici, il y en a) et finit donc par se taire, trop heureux, sans doute, que ce gros con de vieux que je dois être à ses yeux se contente de lui faire la morale : mais que pouvais-je lui faire d’autre, il était à peine sorti de l’enfance ! Dieu merci, ma voiture n’avait rien. Mais ma bonne humeur était toute cabossée. Bizarrement, il m’a semblé que ce distrait adolescent avait la voix et les traits (du moins à ce que j’ai pu en voir, derrière le casque) de Pierre, le cousin de Hieronymus. J’ai même cru, pendant un bref instant que c’était lui. Mais non, ledit cousin ne se déplace jamais sans sa pute, peut-être bien la plus décervelée femelle de Mont-de-Marsan (si elle était belle encore, je comprendrais…). Je commence à me demander si je ne trouve pas une ressemblance avec l’un ou l’autre membre de la clique à Hieronymus dans toute personne qui m’est désagréable.


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