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Journal - Jardin


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Dimanche 1er février 2004

 

        Cet après-midi, j’ai pris ma voiture, et j’ai roulé jusqu’à Geaune, un village près d’Eugénie-les-Bains. Je voulais trouver l’emplacement du collège, pour ne pas avoir à le chercher le 10 février prochain, quand j’irai au rendez-vous que m’a donné le proviseur de l’établissement, dont une place de surveillant sera vacante à partir du mois de mars. En chemin, je me suis aperçu que l’horizon était tout déchiré. C’étaient les Pyrénées. Je ne me rappelais pas qu’on pouvait les voir. Le ciel était complètement dégagé. Il faisait si doux qu’on se croyait au printemps. Rentré chez moi, je veux faire profiter à Coccymèle de cette fausse saison. Elle n’aura pas le temps de revoir la vraie. Je la pose au milieu du jardin, mais elle reste sans bouger, sans aboyer, et chancelle sur ses pattes. Déjà, elle ressemble à un fantôme. Quelle tristesse.

Lundi 2 février 2004

 

        Elle est morte cet après-midi. Elle était tellement à bout de force, elle peinait tant à respirer que nous sommes allés chez le vétérinaire pour qu’il abrège ses souffrances, c’est-à-dire pour qu’il la pique. Nous étions dans la salle d’attente. Il m’a semblé qu’elle voulait faire ses besoins. Dehors, juste au moment où j’allais la poser par terre, tout à coup, elle s’est complètement désarticulée. Elle était morte. Dans mes bras. Tant mieux, on n’a pas eu à la piquer finalement. Je préfère.

        C’est son cœur qui a lâché. Je l’ai senti, parce que je la portais dans mes bras, et que j’avais une main sous sa poitrine. Son coeur battait très fort, et puis il s’est arrêté.

Elle est devenue plus lourde, puisqu’elle n’était plus qu’un poids mort. Et pourtant, j’ai ressenti à ce moment quelque chose de léger : comme je l’avais dans mes bras à l’instant de sa mort, tout son corps s’est affaissé du côté de mon buste, ce qui m’a donné l’impression qu’elle se blottissait une dernière fois contre moi. Seule sa tête pendait dans le vide, par dessus l’un de mes bras.

Je me dis qu’elle a préféré mourir sur moi plutôt que seulement devant moi sur une table. Je sais bien que ce n’est sans doute qu’un hasard, mais qui sait, puisque les chiens ont tant d’instinct, elle avait peut-être compris qu’il était temps ?

Nous l’avons ramenée à la maison. J’ai creusé un trou dans le jardin, sous ma fenêtre. Nous l’y avons mise. Comme la nuit tombait et qu’elle était toute noire, au fond de ce trou, on ne la voyait déjà presque plus. Elle était encore chaude et on devinait qu’elle avait l’air de dormir. Avant de remettre la terre par-dessus, je n’ai pas pu m’empêcher de vérifier que son cœur ne battait vraiment plus…

J’ai rebouché le trou, puis nous avons posé dessus quatre dalles. J’espère que la terre lui sera légère. Moi je me sens aussi lourd que ces quatre dalles.

 

Toute dernière photo de Coccymèle. C’était il y a deux ou trois jours.

 

 

*

 

        C’est moi qui lui ai donné son dernier repas. Avec une seringue, parce qu’elle ne voulait plus s’alimenter. Si j’avais su qu’elle devait mourir à peine quelques heures plus tard, je l’aurais laissée tranquille.

 

*

 

        Pour me réconforter, j’écris quelques vers, qui ne me donnent aucun réconfort.

Mardi 3 février 2004

 

        En ouvrant les volets de ma chambre, je vois sa tombe. Elle est à la fois juste à côté et si loin de moi…

 

*

 

        Je voulais couper une mèche de ses poils, pour la garder en souvenir. Mais je n’y ai pas pensé sur le moment. Quand je m’en suis souvenu, il était trop tard. Elle était déjà enterrée. Et puis j’ai trouvé une petite touffe de poils accrochée au tapis sur lequel elle a passé ses derniers jours. Je l’ai gardée.

        Il reste d’autres choses d’elle. Hier soir, quand nous sommes revenus de chez le vétérinaire, il y avait encore le bol à moitié rempli d’eau à côté de son tapis. Il a fallu le vider. Il y a encore des croquettes dans sa gamelle, mais elle n’en mangeait plus, depuis quelques jours. Il y en a aussi quelques unes sous le piano ; elle s’amusait souvent à les lancer dans la pièce et à courir après. Parfois, certaines se perdaient dans des endroits inaccessibles à un chien. Dans le bureau, sous la table où je suis en train d’écrire ces lignes, il y a encore le pouf et le coussin sur lesquels elle se couchait, à mes pieds.

 

*

 

        On ne parle pas toujours de ce qui compte le plus dans son journal. Dans le mien, par exemple, je ne parlais d’elle que lorsqu’elle était malade ou mourante. Quand elle allait bien, je n’en parlais pas. Et pourtant, elle prenait beaucoup de place dans ma vie. Je m’en rends compte en voyant tout le vide qu’elle y laisse. Elle prenait tant de place, que j’avais voulu l’associer au bonheur dont je faisais le récit dans SÆCULUM AUREUM. C’est à elle que je pensais quand j’écrivais : « l’une a son museau laineux posé sur le pied nu de Julien, et lève un regard conquis vers le sourire studieux de son jeune maître ; l’autre, pieusement, m’observe. » Ces deux bêtes, c’étaient elle, dans mon esprit. Souvent elle m’observait pieusement. Souvent l’été, elle posait sa tête su mon pied nu.

De combien d’autres choses ne parlé-je pas dans ce journal, dont je n’ai peut-être pas même conscience, et qui comptent énormément ?

 

*

 

        Quelqu’un laisse ce commentaire dans mon blogue : « Elle a eu de la chance de t’avoir comme maître. » C’est une vérité toute simple, à laquelle je n’avais pourtant pas pensé. Elle m’est d’un grand réconfort.

 

*

 

C’est quand ils sont malades qu’on se rend vraiment compte que les chiens savent sourire, parce qu’ils ne sourient plus. Elle ne souriait plus du tout à la fin.

 

*

 

        Certains chiens sont si fidèles qu’ils ne survivent pas longtemps à leurs maîtres. Mais la plupart des maîtres survivent des années à leurs chiens. Je lui survivrai moi aussi, bien sûr, et longtemps. Mais est-ce vraiment lui être infidèle ?

 

*

 

        J’écrivais hier que j’ai ressenti quelque chose de léger au moment où elle n’a plus été qu’un poids mort. Je voulais dire sans doute quelque chose de doux, parce qu’elle s’était affaissée contre moi, et que cela me donnait l’impression qu’elle se blottissait une dernière fois dans le creux de mes bras. Il n’empêche qu’il y a eu aussi une espèce de violence dans cet instant de relâchement total. A cause de sa soudaineté même. Comme si elle n’avait cessé de tirer sur le fil de sa vie et que celui-ci avait fini par céder. J’ai presque ressenti le coup de ciseau de la Parque. Et maintenant je n’arrête pas de repenser à cet instant. Cet instant où je n’ai pas compris tout de suite. Pendant une seconde, j’ai cru qu’elle était prise d’une plus grande faiblesse encore, et qu’elle n’arrivait plus à soutenir aucune partie de son corps. Puis je me suis aperçu que son cœur ne battait plus, et c’est alors seulement que j’ai compris qu’elle était morte.

Je trouve incroyable qu’elle soit morte à cet instant qui n’en était pas vraiment un. Entre le moment où nous étions dans la salle d’attente et celui où elle aurait fait ses besoins sur la pelouse. C’est comme si elle était morte un peu trop tôt ou un peu trop tard. Mais dans le même temps, c’était sans doute le meilleur moment, puisqu’elle était bien à l’abri dans mes bras. Cela me perturbe énormément.

        D’autre part, je commence à comprendre que la légère agitation qu’elle a eu sur mes genoux quand nous étions encore dans la salle d’attente, et qui m’a fait penser qu’elle voulait faire ses besoins, était sûrement, en réalité, le dernier soubresaut de la vie, quelque bouleversement qui se faisait en elle juste avant que tout cède. (Si vraiment elle avait voulu faire ses besoins, une fois morte, elle se serait vidée. Or ça n’a pas été le cas.) Mais sur le moment, je ne l’ai pas compris. Si bien qu’au lieu de rester sur place, à la rassurer par des caresses et des paroles pour l’aider à mourir, je me suis levé pour la porter dehors. Je n’ai pas eu les mots ni les gestes appropriés. Je lui parlais bien sûr, et je la caressais évidemment, mais pas pour l’aider à mourir ; seulement pour l’aider à mieux supporter notre déplacement jusqu’à la pelouse. Cette pensée me hante l’esprit, et je suis en train de me dire qu’elle est peut-être morte toute seule finalement, même si elle était dans mes bras, puisque je ne me suis rendu compte de sa mort qu’après, pas pendant…

        Je sais que toutes ces pensées sont vaines. Je sais que l’on meurt toujours seul. Je sais qu’elle n’était qu’une bête et que je reporte sur elle mes angoisses d’humain. Mais j’ai beau le savoir, cela m’anéantit.

        Et encore, je ne cesse de revoir son petit corps désarticulé, et sa tête qui pendait dans le vide, avec ses yeux ouverts et qui tantôt, selon ma position, semblaient regarder encore quelque chose, tantôt me faisaient voir qu’elle n’était déjà plus que du vide. Puis nous lui avons fermé les yeux. Et alors, elle avait l’air seulement évanouie. Endormie. Reposant. Presque reposée même, mais épuisée dans le même temps. Alors qu’elle n’était plus que morte en réalité.

        Et enfin, cette dernière image, qui me tourne dans la tête : le moment où nous l’avons couchée dans le trou que j’ai creusé dans la terre. Elle s’y est coulée comme un fœtus, et c’était la même position qu’elle avait si souvent quand elle se blottissait dans le creux de moi, le soir. C’est même ce qui m’a poussé à vérifier que son cœur ne battait réellement plus, tant sa position m’était familière, tant elle avait l’air d’une vivante encore, endormie seulement dans ce trou.

Mercredi 4 février 2004

 

        Cet après-midi, pendant son cours, j’ai noté dans mon carnet le sizain du petit Jérôme, dont je parlais la semaine dernière :

 

L’Espagne et ses couleurs magnifiques et belles

Nous expriment à nous l’amour qu’on a pour elles.

Nous, pour lui rendre hommage, on chante sa beauté ;

Elle, de son côté, nous donne de la joie,

Sans oublier aussi le soleil qui rougeoie

Grâce auquel le pays n’est jamais déserté.

 

Il y a certes le nous/on du troisième vers, mais enfin, ça pourrait être pire ! Disons que c’est une licence poétique. (Surtout ne jamais lui parler de licence poétique ! Je le connais, il se prendrait pour un poète, et à toutes les erreurs que je relèverais, il me répondrait « licence poétique ! »)

        S’il s’était exercé à faire ces vers, mercredi dernier, c’était pour se préparer à une interrogation prévue le vendredi suivant, dans laquelle il aurait à écrire un poème, sans doute en alexandrins. Voici ce poème. Il s’est servi de son sizain. Malin l’asticot ! Il fallait écrire sur la nature…

 

Nature et ses couleurs magnifiques et belles

Nous expriment à nous l’amour qu’on a pour elles.

Et pour lui rendre hommage, on chante sa beauté.

Elle de son côté nous donne de la joie

En opposant la lune au soleil qui rougeoie.

Et moi, comme cadeau, je donne ma gaîté

Pour qu’elle puisse avoir du bonheur pour la vie

Et pour ne point briser l’enthousiasme et l’envie,

Sans oublier aussi de lui faire serment

De ne pas abîmer son cœur si défaillant.

 

        Evidemment, cela ne veut rien dire, mais quelle importance ? Quelqu’un qui ne craint pas de dire n’importe quoi, du moment qu’il a ses douze syllabes et ses rimes, autrement dit quelqu’un qui a compris que la musique est plus importante que le sens, est déjà presque un poète, quoique d’un autre temps.

        Immédiatement après ce cours, je vais chez le coiffeur, chez qui j’avais rendez-vous. Je n’y étais pas allé depuis près de deux mois. Quand je pense que récemment encore, je m’y rendais tous les quinze jours ! La coloriste me dit que j’ai l’air fatigué. Fabrice que j’ai les traits tirés. Je leur réponds que c’est toujours agréable d’entendre ce genre de compliments et que si j’ai l’air fatigué, c’est sans doute parce que je le suis vraiment. Je ne peux tout de même pas leur dire que c’est la mort d’un chien qui me met dans cet état ! De quoi est-ce que j’aurais l’air ? Déjà qu’ils me prennent tous pour un illuminé ! Mais je constate que la perte de Coccymèle m’a marqué physiquement.

        Après le coiffeur, je vais chez Julie, pour lui annoncer la mort de Coccymèle, pensant que ma mère ne l’avait pas encore fait. Mais pendant ma séance chez le coiffeur, elle était passée chez moi, et savait donc. Elle me demande comment je me sens. Je lui réponds que je suis très malheureux. Que je suis même plus malheureux qu’à la mort de notre grand-mère. Elle, je ne la voyais pas tous les jours, je ne l’avais pas élevé, et je ne la prenais pas dans mes bras.

        On pourrait trouver excessive ma réaction : être plus affecté par la mort d’une bête que par celle d’un homme ! C’est anormal ! Moralement sans doute. Mais que vient faire ici la morale ? Et d’un point de vue purement psychologique et comportemental, quoi de plus normal au contraire ? J’étais si habitué à la présence de Coccymèle dans chacun de mes instants, dans chacun de mes gestes, que sa présence, à force, était devenue presque une condition nécessaire au bon déroulement de ces instants et à la réalisation de ces gestes ; mais désormais qu’elle n’est plus là, tout est bouleversé…

        Je me souviens qu’à l’époque où j’arrêtais de fumer, il y a un peu plus de deux ans, alors qu’il n’y avait plus de cigarettes dans la maison, j’avais encore très souvent le réflexe de tendre le bras vers un invisible paquet, pour en prendre une. Ma main s’arrêtait dans le vide, et je me rappelais alors que j’avais arrêté de fumer. J’avais arrêté certes, mais je n’avais pas encore perdu tous mes réflexes de fumeur. De la même façon, pour l’instant, j’ai toujours le réflexe de tendre le bras vers Coccymèle, pour la caresser. Et quand je me rends compte qu’elle n’est pas assise à côté de moi, je me sens perdu.

        Tout à l’heure, j’étais dans ma chambre, et j’ai entendu le bruit caractéristique du chien qui marche, le son des griffes entrant en contact avec le sol. Je m’attendais à voir entrer Coccymèle, mais non, c’était Sappho. A la fin de mon repas, il reste de la viande dans mon assiette, et Coccymèle n’est plus là pour la manger. Il y a comme cela une multitude de gestes et d’occasions que je ne peux pas tous énumérer, tant ils sont nombreux, mais qui ne cessent de me rappeler cruellement l’absence de Coccymèle, comme, par exemple encore, tel son qui la faisait aboyer, et l’insupportable silence qui le suit.

Jeudi 5 février 2004

 

        Augustin me dit, parlant de la mort de Coccymèle : « on se remet de ces choses-là. » Je crois, quant à moi, qu’on peut se remettre de tout, en effet, comme on peut ne pas se remettre d’un rien. C’est le propre de l’homme…

        Myriam me dit qu’elle sait que la mort d’une bête peut être plus douloureuse que celle d’un humain. Cette vérité, qui m’aurait paru scandaleuse il y a une semaine, quand Coccymèle vivait encore, je la reconnais aujourd’hui, bien malgré moi.

        Armandino m’écrit une élégie, dans un français de plus en plus français. Un vrai poète. Par exemple : « Trop tôt est tombée ta simple architecture / Poilue de façade… »

 

*

 

In seinen Armen das Kind war tot.

 

        Maintenant, je sais ce que ressent le cavalier...

Lundi 9 février 2004

 

        Cela fait une semaine aujourd’hui qu’elle est morte. J’ai déjà du mal à penser à elle. La douleur est toujours là bien sûr, mais ce n’est plus la même. Elle est devenue floue. Maintenant, si je souffre, c’est de ne déjà plus pouvoir saisir fermement Coccymèle dans mes pensées. Quelques éclairs, vifs, douloureux, me reviennent encore certes, sans que je m’y attende, malgré moi, mais la plupart du temps, il suffit que je veuille penser à elle, que je m’efforce de rappeler à ma mémoire tel aspect précis de son être révolu pour que tout m’échappe et s’évapore. C’est cette évaporation des souvenirs qui me fait souffrir désormais, plus que la perte de Coccymèle elle-même.

Et puis il y a la tristesse, douce, presque enivrante. Et dans cette rêveuse tristesse, déjà, il y a de l’espoir, un désir même, dont j’ai honte : trouver un nouveau chien, bientôt, vite. Je me force à l’attente, par fidélité pour Coccymèle. Après tout, même une bête a droit à son petit deuil. Mais je souffre trop du manque que sa perte me cause, et je sais trop comment le combler pour garder longtemps le deuil.

Il n’est pas question de remplacer Coccymèle, mais de lui trouver un successeur. Sappho ne peut pas jouer ce rôle, parce qu’elle est entrée dans cette maison à une époque où je m’y trouvais trop rarement pour l’éduquer moi-même. Et je ne me suis jamais habitué à son atroce odeur. Il y aurait bien Yoda, mais c’est un chat, et je n’ai pas le caractère d’une Laurence. J’apprécie les chats, mais je ne m’en sens pas aussi proche qu’elle. Et surtout, je n’aime pas l’aristocratique superbe de ces félins. Ce que je recherche dans l’animal de compagnie, c’est un page. Tout noble qu’il soit, le page reste un inférieur. Coccymèle, qui ne manquait pas de noblesse, était consciente de son infériorité, comme tous les bons chiens. Tandis que le chat n’a jamais de maître et fait toujours une faveur en se laissant caresser.

Je veux un chien encore chiot, pour pouvoir le plier entièrement à ma façon de vivre, pour lui enseigner par ma seule présence chacun de mes gestes, sans même en avoir conscience. Et je veux une femelle.

J’imagine déjà des noms. Pas question d’être pris au dépourvu comme la première fois. Prune, c’était vraiment trop ridicule, même si l’équivalent grec de Coccymèle que j’avais forgé était une belle trouvaille. Pour l’instant, aucun nom ne m’emballe vraiment, sauf celui de Pélagie. Celui-là m’est familier. Je l’avais donné à l’une des villes de Contes du royaume d’à côté.

Mardi 10 février 2004

        Mon entretien avec le directeur du collège de Geaune ne se passe pas trop mal, mais je n’obtiens pas le poste.

Mercredi 11 février 2004

        Cherchant quel nom je pourrais donner à mon prochain chien, j’ai prononcé avant-hier celui de Pélagie, ajoutant que je l’avais d’abord donné à l’une des villes de Contes du royaume d’à côté. C’est l’occasion d’en publier quelques restes…

Jeudi 12 février 2004

        Pour des raisons qu’il n’est pas intéressant d’expliquer ici, je ne peux pas me connecter à Internet pendant quelques jours. Cela ne me manque pas.

Vendredi 13 février 2004

        Dîner avec Emmanuelle, Julien et ma sœur. Emmanuelle me dit ce qu’elle pense de ce site, qu’elle aime beaucoup. Selon elle, Julie ne devrait pas le lire. A cause des propos qu’il m’arrive de tenir sur notre mère… Elle veut savoir où j’en suis de Tuerie. Je n’ai pas avancé d’un iota depuis la dernière fois que j’en ai parlé dans ce journal. Minable… En ce moment, je me consacre à une nouvelle. Celle dont je parlais le 29 janvier dernier, avec le personnage qui s’arrête de parler et l’histoire du sanglier dans la Jaguar. Titre : Adonis. (Le mythe, revu et corrigé par moi…)

        Après manger, nous allons xxxx xxxxxxxx, xxxxxxxx xxxxxxxx xx xx xxxxx, boire un dernier verre. J’avais tellement entendu parler de son appartement ! J’ai donc fini par le voir… En effet, il est grand. Aussi grand que délabré. Il me rappelle un peu celui que j’avais à Bordeaux. J’y vide plusieurs vodkas. Il y a d’autres personnes. xxxx xxxx xxxx xx xxxxx xxxxxxx xx xxxx : xxx xxxxxxx x xxxxx xxx xxxx xxxxxxx, xxxxxxxxx xx xxxxx xx xxx xx xxxxxxxxxxxx xxx xx xxxx… Arrive un garçon, plus jeune que nous tous. Il n’a peut-être pas encore vingt ans. Pas très grand, vêtements larges, dos voûté, démarche comme hésitante. Pas efféminé, mais trop jeune pour être viril. Pas beau, mais très joli avec son nez légèrement tordu. Et surtout : ses cheveux ! Sa coiffure est parfaite. Artistement négligée. Non ! Négligemment parfaite… Enfin… Je ne trouve pas les mots… Sans être totalement sales, ses cheveux n’ont pas été lavés depuis trois ou quatre jours. Ils sont châtain clair, dégradés, et lui tombent dans les yeux, sur les épaules… Il me regarde plusieurs fois, intrigué. Douloureuse impression d’avoir déjà vécu cet instant, d’avoir déjà croisé ce regard. Mais où ? Mais quand ?

        Mais encore, ses cheveux ! Ses cheveux ! Ses cheveux ! Je déteste mes cheveux. Je voudrais avoir les siens. Etre lui, peut-être, ou le posséder ? Envie de mourir. Pourquoi me regardait-il ?

Dimanche 15 février 2004

        Cette nuit, j’ai rêvé de Coccymèle : regardant par une fenêtre, je l’aperçois au bord de la piscine. Elle vacille et tombe dans l’eau. Le temps que j’arrive, pour l’en sortir, elle s’est déjà noyée. Je la prends dans mes bras et de l’eau coule sur moi.

        Cela fera quinze jours demain.

Lundi 16 février 2004

        A Emmanuelle, qui pense que Julie ne devrait pas lire ce journal, à cause des méchancetés qu’il m’arrive de dire sur notre mère, je pourrais répondre en citant Renaud Camus, parlant de son propre journal : « Le sens, dans un journal, a  un caractère virtuel, et souvent il est écarté dans le mouvement même qui l’émet. […] Il y a loin de la pulsion au passage à l’acte – on peut très bien reconnaître en soi un désir ou une hostilité qu’on désapprouve avec la plus extrême rigueur, et auxquels on n’a pas la moindre intention de céder.

        « La plupart des religions l’ont bien vu : le péché n’est pas dans la tentation, qui peut venir à chacun de nous, et même aux plus grands saints ; mais dans le fait d’y céder. »

 

*

 

Renaud Camus écrit encore, toujours à propos des journaux : « Le journal, au moins tel que je le conçois, relève de l’hygiène sémantique. Celui qui le tient observe le sens en lui-même, mais il doit le faire avec la plus scrupuleuse honnêteté, laquelle implique, autant que possible, l’exhaustivité. Rien n’est exaspérant, et surtout fastidieux et vain, comme ces journaux intimes où l’auteur se présente infailliblement sous son meilleur jour, ne semble avoir que des vertus et paraît n’être jamais traversé que de sens, d’opinions, de pulsions, qui seront à la ronde approuvés sans réserve. » Et plus loin : « Tel qui écrit son journal, c’est Bouvard et Pécuchet à lui tout seul. Il n’en finit pas d’explorer la bêtise, à commencer par la plus disponible : la sienne. » Mon journal doit être particulièrement exaspérant. Le moins qu’on puisse dire c’est que je suis loin d’être exhaustif et fort réticent à me montrer autrement que sous mon meilleur jour… Quoique, tout de même, ma propre bêtise doit bien transparaître entre les lignes, malgré moi, sans que je m’en rende compte. Peut-être d’ailleurs l’aperçoit-on davantage dans mon blogue, qui n’est certes pas tout à fait un journal, mais où je manque tellement de retenue et de modestie. (Quelques commentaires me la font entrevoir parfois, énorme, inconsciente…)

Mardi 17 février 2004

Je suis retourné chez le coiffeur. J’avais encore trop de cheveux sur la tête. J’en ai d’ailleurs presque autant ce soir ! Je ne sais plus quoi faire. Comment peut-on être réellement désespéré (comme je le suis en ce moment) d’avoir des cheveux et, surtout, de ne pas savoir comment les faire couper, quelle forme leur donner et surtout leur conserver plus de quinze jours ? J’en suis à me demander si je ne vais pas recommencer à les porter courts, après tout le mal que je me suis donné à les faire pousser !

En sortant de chez le coiffeur, j’achète encore quelques livres que je suis absolument certain de ne pas lire avant longtemps, si du moins je les lis jamais. Et je passe voir Julie, suivant l’habitude que nous avons elle et moi de nous montrer nos coiffures.

Puis je rentre chez moi. A peine ai-je le temps de refermer la porte que j’entends ma mère s’exclamer, à propos de mes cheveux : « Mais ! C’est exactement pareil que tout à l’heure ! » Elle ne le sait peut-être pas, mais elle a frôlé la mort à cet instant. J’ai failli lui balancer mon sac de livres dans la gueule. Elle ne doit sa survie qu’à la très grande maîtrise que j’ai de mes émotions. Mais si j’étais moins maître de moi, j’aurais pris le premier vase à portée de ma main et l’aurais brisé sur l’inutile crâne de cette femme sans cervelle. Si encore elle était bonne cuisinière ! (Mais elle est bonne à rien : nous nous ressemblons au moins en cela…)

 

*

 

        J’essaie de me documenter un peu sur Adonis, Tammouz et Dumuzi. Mais tout ce que je lis ne m’apprend qu’une chose : que mon Adonis sera fort différent de celui de la légende. D’ailleurs, le personnage principal ne s’appellera pas Adonis, mais sans doute Eugène ou Julien, comme à peu près tous les personnages principaux des mes livres avortés. Le nom d’Adonis, vraisemblablement, n’apparaîtra que dans le titre de la nouvelle. Mon but n’est pas d’être fidèle au mythe, non plus qu’à son sens, mais d’en reprendre seulement des éléments, que je trouve beaux : Le sanglier qui fend l’écorce de l’arbre d’où sort Adonis. Le sanglier qui tue le jeune chasseur. La beauté d’une vie aussi éclatante que brève. La couleur des roses, teintées du sang d’Aphrodite. Les anémones, nées du sang du jeune mort. Et la très belle coutume des jardins d’Adonis : chaque année, pour célébrer la mort du malheureux, les femmes plantaient des graines dans des pots, qu’elles arrosaient d’eau tiède, pour forcer l’éclosion de ces petits jardins, dont l’existence était aussi courte que celle d’Adonis…

        C’est l’occasion de recopier une page de Thomas Mann, modèle inégalable. Il évoque Adonis, au début des Histoires de Jacob, premier tome de Joseph et ses frères : « Jacob entretenait avec les habitants de Skékem des rapports basés sur des affinités religieuses : la divinité qu’on y adorait était une des formes du berger syrien, du beau seigneur, cet Adonis, ce Tammouz, l’éphèbe en fleur, qu’avait déchiré le sanglier, et que là-bas, dans les pays du sud, on appelait Osiris, la victime ; mais autrefois déjà, au temps d’Abraham et de Malchisedek, le roi-prêtre de Sichem, cette divinité avait eu un caractère particulier, qui lui avait fait attribuer le nom d’El-Elyon, Baal-Bérit, par conséquent le nom du Très-Haut, du Seigneur de l’Alliance, créateur et maître du ciel et de la terre. Jacob approuvait cette conception ; il inclinait à voir, dans le Fils Dépecé de Sichem, le Dieu véritable, suprême, le Dieu d’Abraham, et dans les Sichémites des frères en croyance, d’autant que, d’après une sûre tradition transmise de génération en génération, l’antique voyageur d’Our lui-même, dans une controverse savante avec le maire de Sodome, avait décerné au Dieu qu’il reconnaissait le nom d’El Elyon, l’assimilant ainsi au Baal et à l’Adonis de Malchisedek. Jacob, héritier de ces croyances, à son retour de Mésopotamie, de longues années auparavant, avait élevé un autel à ce dieu lorsqu’il établit son campement devant la ville de Sichem. Il y avait aussi creusé un puits et acquis le droit de pâturage contre de bons sicles d’argent. » (Traduction de L. Vic)

Mercredi 18 février 2004

        J’ai dîné chez Julie, qui avait fait la cuisine pour Emmanuelle, dont on fêtait l’anniversaire. Il y avait aussi Julien, bien sûr, et Elodie. Vers la fin du repas, ma sœur est prise d’une sorte de malaise. Peut-être à cause de son nouveau traitement. Grand avantage de ce traitement : un seul cachet pour l’ensemble des molécules, qu’il faut prendre toutes les douze heures. Inconvénient : dans quelques rares cas, réaction allergique violente pouvant causer la mort. Fort heureusement, les symptômes de l’allergie sont parfaitement identifiés et se manifestent immédiatement après la prise du cachet (et non pas trois ou quatre heures plus tard). Il faut donc être vigilent et s’observer les quelques instants qui suivent la prise du médicament, afin de reconnaître lesdits symptômes, si jamais ils apparaissent.

        Nous avons reparlé de Hieronymus. Plus précisément, de ce qui, dans son histoire, pourrait constituer des circonstances atténuantes, du moins au yeux de Julie et d’Emmanuelle. Celle-ci a cette belle formule : « Hieronymus a été élevé dans le tabou de sa propre personne. » Son père ni sa mère ne lui ont jamais parlé de sa séroposivité. Ce non-dit aurait condamné Hieronymus au silence. Dans ces conditions, comment aurait-il pu  parler à ma sœur du danger qu’elle courait ? Pour ma part, je ne vois pas ce qu’il y a d’atténuant là-dedans. Mais il est vrai que je suis incapable d’objectivité ni de bienveillance à l’égard de ce garçon que, de toute façon, je n’ai jamais aimé : entendant Emmanuelle et Julie dire que jamais de sa vie Hieronymus ne pourrait se regarder en face, loin d’être pris de pitié pour lui, je me suis surpris au contraire à sourire intérieurement. Moi, tout ce que je vois, c’est qu’il continue de vivre, de parader, comme si de rien n’était.

Jeudi 19 février 2004

 

Quelques notes pour Adonis.

 

        D’où vient que je veuille écrire cette nouvelle, Adonis ? Deux origines, à mon avis. La première, je la disais le 29 janvier dernier dans ce journal : je voulais initialement raconter une histoire dans laquelle le personnage principal s’est arrêté de parler. Cherchant quel événement pourrait avoir causé cette mutité, je m’étais souvenu de la véridique anecdote de la Jaguar et du sanglier que m’avait rapportée Fabien B***. Plus tard, j’ai associé ce sanglier à celui qui tua le malheureux Adonis.

        Il me semble que la seconde origine est dans la mort de Coccymèle. Qu’elle se soit éteinte dans mes bras m’a profondément bouleversé, en particulier l’impression d’avoir ressenti physiquement cette vie totalement et uniquement gracieuse s’évaporer, quitter son corps et disparaître dans l’air. De même, mon Adonis, être entièrement gracieux, va progressivement s’éteindre. Commençant par s’arrêter de parler, il cessera peu à peu de faire tout ce qu’on fait ordinairement dans une vie (se laver, manger, boire, respirer), et finira par mourir. L’épisode du sanglier heurtant la Jaguar (au commencement de la nouvelle) sera une mort symbolique, à travers laquelle mon Adonis prendra conscience de l’extrême fragilité de sa gracieuse existence et en sera comme foudroyé.

        A partir de cette « fausse » mort, tout le récit sera mené à rebours du mythe. Et le moment où mon Adonis meurt vraiment, à la fin de la nouvelle, correspond à celui où, dans la légende, il vient au monde. Cette espèce de mouvement inverse n’est pas vraiment un contresens, étant donné que le mythe est une tentative d’explication du cycle des saisons. Adonis, image de la végétation (qui vit et meurt indéfiniment), partage son temps entre Aphrodite (vie terrestre) et Perséphone (mort sous terre). Si mon Adonis retourne certes à la terre (tombeau), sa renaissance sera cependant fortement suggérée. Essentiellement par les anémones qui pousseront autour de sa tombe, et par le sanglier qui fera éclater l’écorce d’un arbre poussant à côté (d’où sortit le petit Adonis, dans une version de la légende).

        Le fait que mon Adonis s’évapore de sa propre existence devrait en condenser la grâce. Les témoins de son lent effacement en seront marqués à jamais. Leurs existences sont bouleversées. Naissance d’un nouveau culte : les jardins d’Adonis. 

        Je pensais d’abord donner deux frères aînés à Eugène/Julien (je ne sais pas encore quel nom aura mon Adonis). Finalement, ses frères seront des sœurs. Toutes deux l’aimeront passionnément et se le disputeront, comme les deux déesses de la légende. Pour aider le lecteur à reconnaître ces trois personnages, au moment de l’accident avec le sanglier, je les fais se rendre à une fête costumée : les deux sœurs sont déguisées, l’une en Aphrodite, l’autre en Perséphone ; le frère en Adonis.

        Pendant la fête, Eugène/Julien aperçoit une fille de son âge, vrai garçon manqué, qu’il trouve belle. Elle est déguisée en Artémis. Il l’observe de loin, la suit, la perd de vue, la retrouve, la surprend en train d’embrasser une autre fille. L’Artémis remarque la présence de cet Actéon. Colère. Une espèce de scandale. Premier renoncement de mon Adonis : il ne cherchera plus à aimer.

Vendredi 20 février 2004

        Nous avions initialement prévu de dîner tous ensemble, Emmanuel, Matthieu, sa sœur et la mienne. Mais Julie étant restée chez le coiffeur jusqu’à vingt-trois heures (c’est-à-dire douze heures en tout !), nous ne l’avons pas attendue. Pendant le repas, Matio me répète ce qu’une amie à lui lui rapportait récemment des propos qu’une certaine Elodie (de la clique à ce bâtard de Hieronymus) tient sur moi. Cette fille, que je ne connais pas, ou à peine (car il est possible qu’elle m’ait croisé une ou deux fois), répète à qui veut l’entendre qu’elle ne m’aime pas, parce que, dit-elle, je me suis mal comporté avec Hieronymus à l’époque où ma sœur et lui se sont séparés. (On pourra lire ici le récit de mon « mauvais comportement ».) Apparemment, mon esclandre des fêtes de la Madeleine a fait le tour de la bande à ce chien galeux. Bien sûr, chacun n’a retenu que le lamentable spectacle que j’ai donné, point les raisons qui m’ont mis dans une telle colère, raisons que, d’ailleurs, personne ou presque ne connaît. Si bien que les cris que je jetais, de mon point de vue, à la face d’un coupable, servent finalement la cause de ce garçon que tout le monde s’entête à prendre pour une victime. Et lui ? Que fait-il ? Il laisse dire ! Il continue de se faire passer pour ce qu’il n’est pas, et ma sœur et moi par là même… Quand je disais mercredi que Hieronymus faisait comme si de rien n’était, j’étais bien au-dessous de la vérité : il fait beaucoup en ne disant rien, beaucoup pour nous discréditer.

Samedi 21 février 2004

        Cette nuit, j’ai fait ce cauchemar : Deux personnages terrifiants sont vêtus de peaux de porcs fraîchement écorchés. Le sang coulant des têtes de porcs macule leurs visages et empêche de les identifier. Ils pénètrent à l’intérieur d’une chambre nuptiale et kidnappent deux jeunes mariés. Chacun se charge d’un corps (enveloppé d’un drap blanc). Les époux ne se réveillent pas. Les deux hommes déguisés en porcs transportent leur vivant butin jusqu’à une maison. Pour y entrer, ils grimpent sur le toit, jettent les deux corps à l’intérieur par la bouche de la cheminée, puis entrent à leur tour, par le même passage. Ils installent les deux corps toujours endormis sur un lit, et les massacrent à coups de pieux. On ne voit que les draps qui s’imbibent de sang. Et pendant tout ce rêve, je me vois régulièrement, (de la taille d’un rat, mais de forme humaine), caché dans un jardin, à l’abri d’une espèce de caisse retournée. Et j’ai peur d’être trouvé par les deux porcs et de subir le même sort que les jeunes mariés.

 

*

 

Notes pour Adonis.

 

1/ Deux sœurs et leur frère empruntent une voiture que leur père, absent, leur a interdit d’utiliser. Ils se rendent à une fête costumée. Chemin faisant, ils heurtent un sanglier, qui abîme l’avant du véhicule. Le frère est bouleversé par la mort de cette bête. On la charge dans le coffre de la voiture, dans l’espoir d’adoucir la colère du père en lui offrant du gibier. Les trois jeunes gens reprennent leur route.

2/ Fête costumée. Les sœurs sont déguisées, l’une en Aphrodite, l’autre en Perséphone. Le frère est en Adonis. Durant la fête, Adonis aperçoit une jeune fille, véritable garçon manqué, qu’il trouve attirante. Elle est déguisée en Artémis. Il l’observe, la suit mais finit par la perdre de vue. Vient l’heure de rentrer. On s’aperçoit que la voiture a été saccagée. Le sanglier, qu’on croyait mort, a défoncé tout l’habitacle avant de prendre la fuite, par une fenêtre brisée. Terreur des trois adolescents, la colère du père sera terrible.

3/ Rentrées chez elles, les sœurs s’entendent pour dénoncer leur frère comme unique responsable de la catastrophe. Le père, qui était absent, rentre chez lui. Il exige des explications. Adonis, terrifié, ne trouvant rien à répondre, ne prononce pas un mot. Il voudrait disparaître. De ce jour, plus un son ne sortira de sa bouche.

4/ La colère du père dure longtemps, mais au fil des jours, devant le mutisme de son fils, cet homme dur, intransigeant, qui ne parle que pour donner des ordres, qui ne prononce jamais un mot de trop, et qui n’a jamais plus ouvert son cœur depuis la mort de sa femme, finit par s’épancher et se confie à se fils devenu muet comme une tombe. Se vider de tout ce qu’il avait sur le cœur rend le père meilleur. De son côté, Adonis voudrait disparaître, pour ne plus avoir à entendre les terribles confidences de son père. [Sur la mort de sa mère ; sur l’identité de sa mère ; inceste. Le père d’Adonis est aussi son grand-père, et sa mère sa sœur.]

5/ Un jour, se promenant dans un bois, Adonis surprend le garçon manqué de la fête costumée. Elle se baigne dans une rivière. Celle-ci l’aperçoit. Elle l’appelle, l’invite. Il ne répond pas, puisqu’il ne parle plus. A cause de son mutisme, l’Artémis le prend pour un voyeur pris sur le fait. Le regard qu’elle jette alors au visage d’Adonis est si terrible que le garçon ne peut le soutenir et est contraint de baisser les yeux. De ce jour, il ne regardera plus jamais personne dans les yeux, qu’il aura toujours baissés. Ses cheveux cacheront sont regard.

6/ Les deux sœurs, intriguées par ce frère devenu si discret, qui s’est arrêté de les regarder, qui a cessé de parler, à force de chercher à comprendre et de n’avoir plus qu’Adonis à l’esprit, s’en éprennent. Les deux filles se le disputent. Leur père arbitre : chacune aura son frère pour elle un jour sur deux. Aphrodite fait tout pour séduire Adonis et attirer ses regards. Perséphone, dans la cave où elle a installé sa chambre, rongée de noirceur, ne cesse de dévorer des yeux ce garçon qui voudrait ne plus être vu et disparaître du monde. D’un regard de son frère, Aphrodite attend une confirmation de sa beauté. [Qu’attend Perséphone de son frère ?]

7/ Mais Adonis ne se laisse regarder qu’à contre cœur par Perséphone, et jamais il ne regarde Aphrodite. Passant par tous les états, les sœurs, grâce à la muette influence d’Adonis, se transforment peu à peu. Incapable d’attirer les regards de son frère, Aphrodite renonce à séduire, se dépouille de tous ses artifices et devient supérieurement belle. Perséphone, à force de regarder son frère s’aperçoit elle-même et se reconnaît. [C’est elle qui doit se laisser regarder ?]

8/ Ses sœurs ne se le partageant que le jour, Adonis a la nuit pour lui seul. La plupart du temps, il se rend dans le parc, près de l’étang, où se trouve la tombe de sa mère. Il regarde la lune.

 

Le reste est encore trop flou pour être écrit, même sous forme de simples notes. Perséphone n’est pas encore assez nette. Et l’inexorable pulsion de mort d’Adonis s’intègre mal à l’ensemble. Important : la vie qui s’échappe d’Adonis doit se reverser toute dans les témoins de sa lente extinction.

Dimanche 22 février 2004

        Avant de représenter Adonis déserté par la vie, le montrer bel et bien vivant. Deux parties, séparées par l’épisode de la colère du père. Première partie : Aphrodite et Perséphone se disputant Adonis.

Lundi 23 février 2004

        Si je voulais seulement raconter l’histoire d’un être qui se détourne du monde et se laisse lentement dépérir, je prendrais Narcisse pour personnage. Mais je veux raconter l’histoire d’un garçon qui, à cause d’une peur étrange et que je ne me représente pas encore bien nettement, souhaitant de disparaître aux yeux de tous, attire au contraire peu à peu tous les regards sur lui. Chacun croit trouver dans la brève existence de ce personnage une source où s’abreuver. Un culte se crée, un dieu est en train de naître en mourant. Narcisse, être immobile, devient un végétal. Mais Adonis est la végétation même, qui ne cesse de mourir et de renaître.

        Et si le narrateur était un personnage de la nouvelle ? Un témoin direct ?

Mardi 24 février 2004

Pour afficher correctement les deux mots grecs ci-dessous, il faut la police TrueType GREEK.TTF , que vous trouverez sur cette page .

        Quatre parties. Deux grandes, encadrées de deux plus petites. La première : sorte de préambule : évocation de la mère de Julien/Adonis/Eugène ; comment elle est morte ; quelques mots sur le père, très souvent absent. Deuxième partie : J/A/E élevé par ses deux sœurs, qui le chérissent et se disputent ses faveurs. Troisième partie : bouleversement de J/A/E qui, s’éteignant peu à peu, finit par mourir. Cette partie correspond en quelque sorte à l’¢fanismÒj des Adonies. La dernière partie correspond à l’eÛresij.

Mercredi 25 février 2004

        Je ne sais pas si je fais bien d’écrire mes notes pour Adonis dans ce journal. Ou plutôt, j’estime que certaines d’entre elles sont trop brèves ou trop informes pour avoir leur place ici. Sans m’interdire d’en écrire encore dans ces pages, désormais, je les consignerai toutes dans un journal à part. Celles que je continuerai d’écrire ici devant donc être recopiées dans le journal d’Adonis, il y aura des doublets.

        Dans le même esprit, peut-être publierai-je bientôt sur ce site le carnet de note de La Boucle d’un songe. Et peut-être même l’ensemble de mon journal, je veux dire tout ce que j’écrivais avant de me mettre à le publier sur Internet.

Vendredi 27 février 2004

Pour afficher les caractères grecs ci-dessous, il faut la police Greek (TrueType), que vous trouverez sur cette page.

Il tombe un peu de neige. Tiendra-t-elle ?

 

*

 

Ce que je lis dans les pages d’un livre traitant de la civilisation assyro-babylonienne, Chaldée, Assyrie, Médie, Babylonie, Mésopotamie, Phénicie, Palmyrène (Ferdinand Hoefer, Paris, Firmin Didot, frères, 1852) m’aide à voir plus clair dans la nouvelle que je veux écrire. « Le culte d’Astarté était fondé, écrit Hoefer, sur un antagonisme mystérieux, qui paraît avoir échappé aux auteurs grecs et latins. L’Astarté sidonienne, assimilée à la lune, était une déesse chaste, la Vierge céleste, Numen Virginale. On pouvait la comparer à l’Artémis (Diane) des Grecs. C’était le contraire pour la Vénus terrestre, l’Aschra de la Bible, dont les prêtresses étaient des prostituées. » Je n’étais pas sûr, avant de lire ces phrases, que le garçon manqué déguisé en Artémis eût vraiment sa place dans ma nouvelle. Désormais, plus de doute : ce personnage, c’est précisément l’Astarté sidonienne. J/A/E sera d’abord amoureux de la sensuelle Avril, puis de la chaste Artémis.

Du coup, dans l’ombre de ces deux Astartés, je distingue encore moins bien Mélanie, la Perséphone, qui n’avait déjà pas beaucoup d’épaisseur. Il faudra pourtant l’étoffer, puisque la première grande partie doit la montrer élevant son frère, puis s’éprenant de lui et donc opposée à sa soeur Avril, qui, dans ce jeu de la séduction, finit par l’emporter. Dans la seconde, on verrait surtout l’Artémis, qui sera à l’origine de la mort de J/A/E, je pense, un peu comme la cruelle Inanna, qui n’avait pas hésité à donner à la mort son amant Dumuzi, en échange de sa liberté.

Aux deux parties de ma nouvelle correspondent sans doute les deux versions de la légende grecque. Première version/partie : Aphrodite se dispute avec Perséphone qui ne veut pas lui rendre Adonis séjournant aux enfers ; arbitrage de Zeus, les deux déesses doivent se partager l’adolescent ; celui-ci préfère Aphrodite qui se réjouit de le voir passer plus de temps avec elle ; mais le jeune chasseur est tué par un sanglier. Dans ma nouvelle, cette mort n’est que symbolique (voiture heurtant un sanglier) : mais à partir de cet accident, J/A/E se met à quitter la vie, à disparaître. Il dépérit, il meurt. Cette disparition est le sujet de la deuxième partie/version : dans la légende, Aphrodite, qui vient de perdre le bel Adonis, est tellement accablée de douleur qu’elle supplie Zeus de lui rendre son bien-aimé. Elle obtient finalement qu’il revienne régulièrement du royaume des morts. Elle le retrouvera à chaque printemps. C’est dans cette partie-là que mon récit se fera à rebours du mythe : je pars de la mort d’Adonis (celle symbolique de la première partie) et je remonte jusqu’à sa naissance, qui est donc comme une résurrection. Comment montrer qu’une vie se déroule à l’envers ? En faisant arrêter au personnage les gestes qu’il a appris et reproduits depuis la naissance. J/A/E s’arrête de regarder, de parler, d’entendre, de se laver, de marcher, de manger, etc., jusqu’à en mourir. Mais les hommes, et surtout les femmes, assistent à la lente et miraculeuse agonie de J/A/E comme s’il s’agissait d’une naissance. De la naissance d’un Dieu. C’est cette espèce de mouvement religieux que suscite l’étrange « action » de J/A/E qui me permettra de parler de son agonie comme d’une renaissance.

 Remarque : dans la première version, l’eÛresij (découverte d’Adonis) précède l’¢fanismÒj (sa disparition), tandis que dans la seconde, l’¢fanismÒj précède l’eÛresij. J’ai lu d’ailleurs je ne sais plus où que l’ordre de ces deux moments des Adonies changeait selon la version de la légende qui était suivie. 

Samedi 28 février 2004

        Cette nuit, cauchemar : Je suis dans le jardin, en train de faire la sieste. (C’est sans doute le printemps.) Soudain, je suis réveillé par le bruit d’un frelon qui me tourne autour. Je prends peur, me lève et me mets à courir. Le frelon me poursuit. Il me rattrape. Je le sens qui cogne contre mon dos. Il soulève mon pull-over et je le sens qui cogne contre ma peau. Soudain, il entre à l’intérieur de mon pull, et je me réveille, complètement paniqué.

 

*

 

 

        Dîner chez Julie. Fondue au vin. Il y avait Emmanuelle et Julien. Soirée joyeuse, bien arrosée, mais qui se termine tristement. Julien a trop bu, Emmanuelle et lui doivent rentrer. Julie ne tient plus debout et se met à me parler. Quelques révélations, que je ne peux pas publier.

        Il fait de plus en plus froid. J’ai envie d’un chien. Je pense souvent encore à Coccymèle. Mais je ne peux pas m’empêcher d’imaginer la bête qui lui succèdera. Je voudrais l’avoir déjà.

 


Janvier - Mars  


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