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Journal - Jardin


 

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Janvier

 


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Jeudi 1er janvier 2004

 

        Voici ce que j’écrivais dans mon journal, il y a un an déjà : « Le premier janvier est ordinairement le jour des bonnes résolutions. J’ai donc résolu de travailler davantage à mes Contes du royaume d’à côté.  J’aimerais beaucoup terminer ce livre avant la fin de l’année, et même plus tôt, si seulement j’étais capable de m’y consacrer assidûment. Mais il me semble être déjà moins inconstant, depuis quelque temps. Par exemple, le fait qu’il y ait du monde à la maison, ces derniers jours, me pousse à m’isoler dans le bureau et donc à travailler plus. Qu’en sera-t-il après que la maison se sera vidée, là est toute la question. Je m’efforce d’être optimiste, mais je me connais assez pour savoir que le pire est à craindre. Jamais, dans les périodes « productives », l’angoisse de ne plus produire ne me quitte. »

Aujourd’hui, j’en suis exactement au même point qu’il y a un an. Seulement, il faudrait écrire Tuerie à la place de Contes du royaume d’à côté

Vendredi 2 janvier 2004

 

        Armandino m’écrit qu’il vient de lire Les doigts dans le nez. Je crois qu’il aime.

Samedi 3 janvier 2004

 

        Dans le dernier numéro de la Nouvelle Revue Française, ce texte de Javier Marías intitulé : « Sept raisons de ne pas écrire de romans et une seule de le faire », traduit par Jean-Marie Saint-Lu.

Raison d’écrire des romans : « En écrire permet au romancier de passer une partie de son temps installé dans la fiction, le seul endroit supportable assurément, ou celui qui l’est le plus. Ce qui signifie que cela lui permet de vivre au royaume de ce qui aurait pu être et n’a jamais été, et par là même dans le territoire de ce qui est toujours possible, de ce qui sera toujours à venir, de ce qui n’est pas encore rejeté parce que c’est déjà arrivé ou parce qu’on sait que ça n’arrivera jamais. » J’ajoute pour ma part que ce royaume est toujours un peu (parfois même beaucoup) celui dans lequel le romancier désirerait s’installer définitivement, comme le maçon s’installe dans la maison qu’il a bâtie de ses mains. Cela peut expliquer un titre comme Histoire et géographie de l’île de nos rêves. Dans mon esprit, cette île était dévastée par des décennies de dictature et de guerre civile, mais tant de choses y étaient encore possibles que le nom d’île de nos rêves me semblait aller de soi ! Il y a dix ans, je rêvais d’habiter une telle île : pour qu’il m’arrive enfin des choses… Presque tous mes personnages ne s’occupaient qu’à tout détruire autour d’eux, mais toujours avec le vague espoir de reconstruire après quelque chose qui leur eût mieux convenu.

        Les raisons données par Javier Marías de ne pas écrire de romans sont si justes qu’elles me donnent envie de disparaître.

Dimanche 4 janvier 2004

 

        Je retrouve enfin le petit texte dont je parlais l’autre jour, qui devait entrer quelque part dans Histoire et géographie de l’île de nos rêves. Comme je m’en doutais, il n’est absolument pas à la hauteur du souvenir que j’en gardais. Mais je le dépose tout de même sur les restes de ce premier des livres que je n’ai jamais écrits.

Lundi 5 janvier 2004

 

        Mon père me téléphone, pour me souhaiter la bonne année. Il me demande si je n’ai besoin de rien, s’informe des livres que je lis en ce moment, veut savoir si j’écris. Je lui réponds que oui. Mais non. Je n’ai toujours pas repris le travail de Tuerie. Je ne suis ni dans la réalité ni dans ce « seul endroit supportable » qu’est la fiction. C’est cela le vide.

Mardi 6 janvier 2004

 

        Je termine cette nuit un sonnet, peut-être le premier d’une petite série de trois.

Jeudi 8 janvier 2004

 

        Je termine un autre sonnet de la petite série que j’évoquais avant-hier. Mais je ferais bien mieux de me remettre à Tuerie.

Vendredi 9 janvier 2004

 

Palinuri casus

 

        Je retrouve ce vieux dessin. Myriam a le même chez elle, mais en bleu et avec un petit papillon (un vrai) à gauche au-dessus du personnage, représentant une âme qui s’envole. Cette espèce de corps désarticulé qui tombe lentement est sans doute le meilleur portrait que j’ai jamais fait de moi. Il est pourtant vieux d’une dizaine d’années déjà. Mais sans doute ai-je toujours su que je ne ferais que tomber toute ma vie. D’ailleurs, toute existence n’est-elle pas que cela : une interminable chute ?

        Pour être tout à fait franc, à l’époque où je fis ce dessin, ce n’était pas moi que je voyais dans ce personnage, mais Palinure, le pilote de la nef d’Enée. J’avais même prévu de donner au dessin plus élaboré que je n’ai finalement jamais fait, mais dont celui-ci était une esquisse, ce titre qui s’était imposé à moi : Le cas de Palinure, c’est-à-dire la chute de Palinure (Palinuri casus). Peu de temps avant, nous avions traduit en classe (j’étais alors en hypokhâgne) le passage ou le Sommeil, Phorbanti similis, trompe le malheureux pilote,

                               Et superincumbens cum puppis parte reuolsa

                               cumque gubernaclo liquidas proiecit in undas.

                                                                       Virg., En., V, 858-859

Et j’avais trouvé ce passage si beau que l’envie m’était venue de le représenter dans un dessin.

        C’étaient la solitude de Palinure au moment de sa mort (ses compagnons endormis ne l’entendent pas crier, socios nequiquam saepe uocantem, 860) et les paroles d’Enée pleurant son ami qui m’avaient ému le plus :

                               O nimium caelo et pelago confise sereno,

                               nudus in ignota, Palinure, iacebis harena.

                                                                       Virg., En., V, 870-871

La violence de la mort de Palinure est occultée, dans mon dessin. Je ne voulais représenter que le fait que celui-ci tombait (alors qu’il était en réalité jeté dans l’onde, avec le gouvernail et une partie de la poupe auxquels il s’agrippait), cela dans l’intention d’évoquer déjà, par le ralenti de la chute, mouvement presque immobile, le corps sans vie de Palinure, échoué sur une plage inconnue.

Sans doute qu’initialement, le papillon de l’exemplaire de Myriam était un souvenir du Sommeil :

                        Ipse uolans tenuis se sustulit ales ad auras.

                                                               Virg., En., V, 861

Ensuite, il n’a plus été qu’une âme s’échappant d’un corps saisi dans le moment où la vie le quitte.

 

*

 

        Dans Un papillon, le petit texte sur lequel devait se refermer La boucle d’un songe, encore une fois, je me servais de cet insecte pour représenter l’âme quittant le corps d’Antinoüs. Et tout au début du même livre, l’aile d’un papillon mort, par terre, dans la boue, est peut-être une allégorie de l’âme prisonnière du corps : « A nouveau, je me suis tourné vers la rivière. Sur la surface lente, une feuille est passée, qui transportait mon âme, tout absorbée dans sa contemplation. Mes yeux l’ont suivie, jusqu’à ce que la nuit l’engloutisse. Je n’ai pas pu m’apercevoir dessous le plan d’eau noire : la lune, seul témoin de moi-même, était trop faible. A mes pieds, l’aile flétrie d’un papillon noyé sortait d’une boue presque chaude. »

Mardi 13 janvier 2004

 

Quand je rouvre mes yeux, ton tombeau se referme

Et le monde n’est plus que ton champ de repos.

Ton absence a terni le terrestre épiderme,

Comme ton souvenir a pâli sur ma peau.

 

Même à la pleine nuit les myriades de spermes

Se répandent au ciel comme autant de copeaux.

L’eau manque à ces lueurs qui demeurent en germes,

...... [étoile du berger]…………………….. troupeau.

 

Tout ne borne à mes yeux qu’un emplacement vide :

Il manque tes cheveux sur ma tempe livide,

…………………………………………… ces eaux,

 

………………………………………………………

…………………………… // ta ligne de roseau

Qui penchait tout le jour sur le cours de ma vie.

 

        Je n’arrive pas à me sortir de ce sonnet.

Mercredi 14 janvier 2004

 

        Mon avenir semble se préciser légèrement, et s’assombrir énormément.

Jeudi 15 janvier 2004

 

        Que je revienne un peu sur cette phobie sociale que je me suis découverte récemment, en même temps que le nom. (Mais il va de soi que j’avais depuis longtemps déjà fort conscience que beaucoup de choses n’allaient pas dans mes pensées autant que dans mes actes.)      Sans doute que bien des faits rapportés dans ce journal (mais je ne les ai pas tous en tête) se comprennent mieux à la lumière de ce trouble du comportement. Mais toujours, quoique indirectement, la lumière crée de l’ombre. Et en effet, à la lumière de cette phobie sociale, on voit peut-être mieux aussi ce qu’il m’arrive de laisser dans l’ombre, consciemment ou non, cela dépend des fois…

Ainsi, dans ce que je rapportais l’autre jour de mon passage devant la commission locale d’insertion, certains détails peuvent paraître bien surprenant, si on les considère du point de vue de la phobie sociale. Par exemple, est-il possible qu’un phobique social regarde des personnes « chacune à son tour, bien dans les yeux » ? Est-il vraiment possible qu’il affecte de tenir tête à leur assemblée, alors même que celle-ci doit statuer sur sa propre situation ? Eh bien oui, cela est possible, à condition qu’il se fasse violence.

Mais de cette violence je ne parle pas dans mon journal, ce jour-là. Je ne parle pas de l’espèce de bataille terrifiante qui se jouait en moi, pendant tout le temps que j’essayais d’être un homme devant d’autres hommes. Je ne parle pas non plus de l’état presque second dans lequel je me suis trouvé tout le jour, toute la semaine précédant l’entretien que je redoutais tellement, et même d’autant plus que j’avais décidé de m’y montrer en être libre, c’est-à-dire, dans mon cas, non seulement affranchi du pouvoir des gens qui me convoquaient, mais aussi libéré de ma propre prison intérieure, l’espace d’un instant. Et donc, surtout, ce dont je ne parle pas, c’est de l’espèce d’état d’épuisement total dans lequel m’a laissé cet entretien, tout le reste de la journée. Tout cela, je le laissais dans l’ombre et je fanfaronnais par écrit.

Je fanfaronnais par écrit, c’est-à-dire que je récrivais une scène réellement vécue, mais en l’arrangeant, sans doute pour avoir un moment l’illusion que ma vie n’est pas si semblable à cette mort à laquelle je la compare trop souvent. Dans ce journal, au lieu de rapporter toujours strictement la vérité, il m’arrive parfois de faire de la fiction, « le seul endroit supportable assurément, ou celui qui l’est le plus. »

La conception de fictions, pour vivre au moins intérieurement ce que je ne peux pas vivre réellement, est un de mes moteurs. Il y a là l’une des deux ou trois causes de l’espèce de besoin que j’ai d’écrire, et surtout d’écrire des romans. Par exemple, quand j’ai eu l’idée de SÆCULUM AUREUM, récit d’une semaine de bonheur total au milieu du grand cauchemar que devait être La boucle d’un songe, c’était uniquement dans le but d’être heureux pendant tout le temps que j’allais l’écrire, (et aussi, tout de même, parce que je voulais rendre un genre d’hommage à Marguerite Yourcenar.) Aujourd’hui, quand je relis cet âge d’or que je n’ai jamais vraiment vécu qu’en rêve, je me demande bien qu’elle place il aurait pu tenir dans l’économie du livre entier. A quoi sert de raconter le bonheur ? Est-ce seulement possible ?

SÆCULUM AUREUM sera sans doute le prochain des restes des livres que je n’ai pas écrits que je publierai dans ce site. Bientôt. Peut-être demain. 

Vendredi 16 janvier 2004

 

        Amusante coïncidence. Je lisais cet après-midi les dernières relations du journal de Raphaël Juldé, et voici ce que j’ai trouvé à la date du 6 janvier 2004, à propos d’une émission littéraire dans laquelle Pascal Sevran était venu parler du volume de son journal qui vient de paraître : « Bon, évidemment, je suis toujours un peu titillé lorsqu’il est question de journaux intimes, alors j’écoute forcément. Il [Sevran] a dit notamment qu’il ne croyait pas trop au désir d’exhaustivité de Nabe ou de Renaud Camus. Je pense moi aussi que le journal intime est un genre littéraire où le non-dit est presque aussi important que ce qui est raconté. Camus revient souvent sur cette impossibilité de tout dire et sur le besoin fréquent de dissimuler une attitude ridicule, maladroite ou lâche. » Il me semble que c’est de cela que je parlais hier, ici même : « Sans doute que bien des faits rapportés dans ce journal (mais je ne les ai pas tous en tête) se comprennent mieux à la lumière de ce trouble du comportement [la phobie sociale]. Mais toujours, quoique indirectement, la lumière crée de l’ombre. Et en effet, à la lumière de cette phobie sociale, on voit peut-être mieux aussi ce qu’il m’arrive de laisser dans l’ombre, consciemment ou non, cela dépend des fois… »

        Autre coïncidence : le jour suivant, je lis : « Heureusement que j’ai aussi écrit un sonnet pas trop crade en hommage aux aisselles. » Et moi aussi, j’écris des sonnets en ce moment.

Samedi 17 janvier 2004

 

        J’ai commencé hier soir à consigner sur une nouvelle page tous les éléments (du moins le plus possible) qui me semblent avoir un rapport avec ma phobie. Je ne sais pas pourquoi je fais cela. Mais peut-être que la raison m’apparaîtra plus tard.

        Je lis des témoignages de phobiques sociaux, dans un forum qui leur est consacré. Beaucoup se plaignent de leurs psys. Un reproche qui revient souvent est que les séances avec leurs thérapeutes sont trop courtes (généralement un quart d’heure). En lisant cela, je me rends compte que j’ai sans doute été sévère, l’autre jour, quand je parlais du mien. Avec lui les séances duraient toujours trois quarts d’heure.

        Je lis également que DEROXAT est un anti-dépresseur souvent prescrit aux phobiques sociaux. J’ignore si ce médicament est fréquemment utilisé dans le traitement d’autres troubles. Mais si tel n’est pas le cas, cela pourrait signifier que R*** (accordons-lui l’initiale de son nom, puisqu’il se peut que j’aie à l’évoquer d’autres fois dans ce journal) n’était pas passé totalement à côté du bon diagnostic (même s’il ne m’avait pas explicitement reconnu phobique social), puisqu’il m’avait tout de même mis sous ce traitement. Se pourrait-il qu’il m’eût en réalité bel et bien diagnostiqué phobique social, mais que pour une raison d’ordre médical et que je ne saurais pas, il n’aurait pas jugé bon de me le dire ? J’en doute fort.

Dimanche 18 janvier 2004

 

        Je lis un article intéressant sur le rapport possiblement direct entre la phobie sociale et le suicide. Cela me rappelle l’angoisse que j’avais d’apprendre à conduire (il est question de cela dans l’article).

Tout à coup cette pensée me vient : Je ne me suis encore jamais retrouvé dans une telle impasse que le suicide était la seule issue possible. Ma sortie la plus spectaculaire, ce ne fut jamais que la fugue de mes seize ans. Peut-être suis-je en réalité beaucoup plus fort que je ne le crois ? Et que si je n’avais pas cette force, je me serais suicidé depuis longtemps ? Pourtant, l’impasse dans laquelle se retrouve le garçon de l’article, la violence, la terreur, l’accablement qui s’abattent sur lui me sont des plus familières… Mais malgré cela, je ne peux pas m’imaginer sérieusement sautant comme lui par la fenêtre ! Chaque fois que je pense à des moyens de mourir, je me dis que ce n’est pas possible. Que cela est trop violent, trop douloureux, trop effrayant. Peut-être bien que ma force vient de ma faiblesse. Ou peut-être que la vie m’aime, moi qui ne l’aime pas tant que cela. A moins que ce ne soit le contraire, et que j’aime la vie, mais qu’elle me le rende mal.

Ou bien c’est beaucoup plus bête : l’évitement chez moi est peut-être si développé, et surtout si maîtrisé, que je ne me retrouve jamais dans des situations telles qu’il ne me resterait plus que la dernière extrémité du suicide pour en sortir. Je n’ai plus à sortir d’où que ce soit, puisque je n’entre jamais nulle part. Depuis que je suis revenu vivre à Mont-de-Marsan, je ne suis certes pas plus heureux, mais j’ai tout de même bien moins souvent la sensation d’être poursuivi, d’être épié. Je ne ressens plus si souvent la nécessité d’être sur le qui-vive. Bien sûr, cela m’arrive encore, mais les occasions sont devenues beaucoup plus rares, puisque je fais en sorte qu’il n’y en ait plus.

Cela ne veut évidemment pas dire que je suis guéri. Mais plutôt que je m’accommode, au lieu d’essayer d’en guérir, de cette curieuse maladie.

Mardi 20 janvier 2004

 

« Vous qui avez épuisé tous les chagrins de la vie, que penserez-vous d’un jeune homme sans force et sans vertu, qui trouve en lui-même son tourment, et ne peut guère se plaindre que des maux qu’il se fait à lui-même ? » (René, Chateaubriand.)

Mercredi 21 janvier 2004

 

        Visite impromptue de Julie. Nous buvons un peu et parlons beaucoup. A moins que ce ne soit l’inverse. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a qu’avec elle, pour le moment, que je parle de ce qui nous est commun.

Jeudi 22 janvier 2004

 

J’écris un nouveau sonnet. Rien à voir avec la petite série commencée récemment, et que je pourrais intituler Yeux, si j’avais à la ranger hors du Jardin d’Olivier, recueil dans lequel ces sonnets trouveraient leur place naturelle, puisqu’ils sont encore pleins du souvenir de Julien, même s’ils ont en commun de ne jamais dire son nom. De toute façon, jusqu’à nouvel ordre, j’ai décidé de ne plus augmenter Le Jardin d’Olivier d’aucune pièce. Tous mes nouveaux vers seront publiés dans ce site indépendamment les uns des autres, ou dans de toutes petites sections. Et donc Le Jardin d’Olivier n’est désormais qu’un recueil inachevé de vers écrits avant 2004 et qui pourrait être remanié et accru ultérieurement.

Mais je m’éloigne de mon premier propos. L’idée du sonnet que je viens d’écrire m’est venue en relisant l’invocation à Vénus que fait Lucrèce au début de son livre. Je ne sais pas ce qui m’a pris, à peine l’avais-je fini que je le recopiais dans mon blogue. Ce geste n’a aucun sens. Il n’est pas d’endroit moins indiqué pour la poésie. De toute façon, la mienne n’a sa place nulle part : elle est beaucoup trop anachronique et beaucoup trop refermée sur elle-même ; beaucoup trop lourde, beaucoup trop bavarde : indigeste. Mais je crois que je l’aime comme elle est.

Pour le titre de la petite série de sonnets commencée récemment, il faudrait jouer sur les  mots, peut-être : d’yeux-Dieu ; d’œil-deuil…

Le dernier sonnet, « Quand je rouvre les yeux ton tombeau se referme… », n’a pas avancé d’un iota.

Samedi 24 janvier 2004

 

        Ce soir, dîner avec Julie, Emmanuelle et Julien son mari. Vodka, restaurant, agréable début de soirée. Emmanuelle réussit à m’extorquer l’adresse de ce site. J’exagère, je la lui ai donnée de bon cœur. Mais maintenant que l’effet de l’alcool sur mon humeur s’est dissipé, je me demande si j’ai bien fait. Ne m’est-il pas arrivé, dans l’une de ces pages, de tenir des propos qui pourraient la blesser ? Je n’en ai pas souvenir, mais enfin, je ne peux pas me rappeler tout ce qu’il m’est arrivé d’écrire. De toute façon, Emmanuelle me fait d’elle même cette remarque fort juste que si certains de mes propos sur d’autres qu’elles la doivent faire sourire, il ne serait pas juste que, pour la ménager, je prive les autres de propos sur elle qui pourrait les faire sourire à leur tour. Et puis j’ai le droit d’écrire ce que je veux dans ce journal et dans ce site, du moment que je reste correct, ou que je conserve à ceux avec qui je ne peux le rester l’anonymat dans lequel il convient qu’ils demeurent jusqu’à leur mort, comme par exemple ce clébard de Hieronymus, que, d’ailleurs, ceux qui savent reconnaîtraient même si je lui avais donné un nom plus invraisemblable encore. Mais je parle comme si ce site était très fréquenté ! Ce qui, Dieu merci, n’est pas le cas. Cependant, je me rends compte que la pensée que mes familiers peuvent me lire ici (ce qui tout de même arrive de temps en temps), me venant plus souvent à l’esprit, m’inciterait à beaucoup plus de censure. Ce qui serait scandaleux. Heureusement que j’arrive à oublier bien plus facilement les regards qu’il leur arrive de porter sur mon journal que ceux beaucoup plus improbables de tous ces gens que je ne connais pas, et que je ne puis m’empêcher de sentir braqués sur moi dès que je sors de la maison.

        Après le restaurant, nous allons dans ce bar si bruyant, si rempli d’humains et de fumée. A peine entré, j’y étouffe physiquement (cigarettes) et moralement (regards). Tout de même, je croise quelques anciens du Dix bis, dont Rémé, qui était très contente de me rencontrer, et réciproquement. Je vois également Matthieu et Emmanuel (c’est avec eux qu’on avait rendez-vous dans ce bar). Matthieu me dit qu’il m’a écrit plusieurs courriels auxquels je n’ai pas répondu. Je lui dis que je ne les ai pas reçus. Mais je me rends bien compte que je n’ai pas dû les ouvrir : il avait oublié d’écrire dans la case « objet » le code dont nous étions convenus entre nous. J’ai donc dû les jeter à la corbeille sans même y prêter attention.

A un moment, plus personne ne m’a parlé. Je n’avais plus rien à quoi m’accrocher et les regards sont devenus trop lourds. Je suis parti.

Dimanche 25 janvier 2004

 

        Hier, à un moment de la soirée, Emmanuelle m’a demandé ce que je comptais faire de ma vie. « Finalement, tu vas te mettre à chercher du travail, quand tu auras ton appartement ? » Elle semble au fait de tout ce qui me concerne. Sans doute que Julie lui parle souvent de moi.

        Car je n’en ai pas encore parlé dans ce journal, mais ma mère, tolérant de moins en moins ma présence (mais enfin, l’a-t-elle jamais supportée ?), a décidé, pour se débarrasser de moi, d’acheter deux petits appartements, dont elle fera donation à ma sœur et à moi. Ainsi, elle ne m’aura plus dans les pattes et je serai obligé, par la force des choses, de subvenir enfin à mes besoins…

De tout cela, Emmanuelle était apparemment bien informée, avant même mon propre journal. Mais plus troublant encore, elle sait des choses me concernant que je ne sais pas encore moi ! A savoir que peut-être, elle me tombera dessus beaucoup plus tôt que je ne le croyais, cette nouvelle vie qui m’attend, puisque ma mère doit aller visiter un appartement je ne sais plus quand, exactement, mais bientôt. Et je n’étais au courant de rien ! Tout de même, Julie précise que notre mère ne doit visiter celui-là que pour se faire une idée des superficies possibles, parce qu’elle est comme moi : tant de mètres carrés, cela ne lui évoque absolument rien.

En tout cas, ça semblait la réjouir, Emmanuelle, et non seulement elle me posait des questions embarrassantes, mais encore, elle attendait des réponses, des réponses sensées, réfléchies. « Non mais alors, comment tu vas faire ? Tu seras bien obligé de trouver du travail. Faudra bien que tu manges. » Et moi, je voyais bien que mes réponses, enfin, mes bredouillements, ne convenaient pas. Elle voulait que je me sente concerné. Mais voilà, je ne me sens absolument pas concerné par cet aspect de ma vie : l’avenir. Je ne pense jamais concrètement à demain. Je n’ai pas les pieds sur terre. Je ne vis pas en bon père de famille.

        Même s’il est vrai qu’Emmanuelle a beaucoup changé, même si elle n’est plus cette fille que j’avais constamment envie de gifler lorsque nous étions encore adolescents, nous ne nous entendrons jamais vraiment, je veux dire que nous ne nous comprendrons jamais totalement. Nous avons tous les deux des caractères forts, très marqués, souvent intransigeants, mais nos pentes ont des directions parfaitement opposées. C’est à peine si nous parlons le même langage, et je ne parle pas seulement des mots, mais de tous les autres signes, des gestes et des regards. Nous sommes littéralement comme chien et chat.

Dans sa vision des choses, il va de soi que j’aurai bientôt pour unique solution de me prendre en charge et d’aller de l’avant. De rechercher du travail, d’en trouver et de continuer, de courir jusqu’à la fin de mes jours. Mais dans ma façon à moi de voir, et même si en effet, il y a une assez grande probabilité que je ferai comme elle dit, cela est pourtant loin d’aller de soi, d’être tout tracé. Comment peut-elle être si certaine que je ne continuerai pas dans mon appartement comme dans cette maison ? Je pourrais continuer de ne voir personne. Continuer de ne pas travailler. Ne vite plus avoir d’argent. Avoir faim, avoir froid. Ne plus me laver. Ne plus me raser. Ne plus parler. Ne plus voir le jour. Dépérir. Ou bien je pourrais être désespéré. Ne plus vouloir même ne rien faire, et me laisser mourir ou me tuer. Mais comment une jeune mariée, comment une jeune mère pourrait-elle comprendre cela ?

J’ai fini par convenir tout de même que je serais heureux d’avoir un chez moi, même si j’en ai déjà un, dont on veut me chasser, là est tout le problème. Je me suis même entendu dire : « Qui ne serait pas heureux qu’on lui donne un appartement, comme ça, gratuitement ? » Et en effet, qui ne le serait pas ?

Moi. Moi je ne le serais pas. C’est bien une preuve ça, une preuve de ma différence, entière, inexplicable, incompréhensible, même pour moi !

Lundi 26 janvier 2004

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        Je lisais à l’instant le journal récemment mis à jour de Raphaël Juldé. Comme à chaque fois, je n’en reviens pas qu’il puisse faire autant de choses. Sans doute que d’autres lecteurs trouveront ses nombreux déplacements, activités et rendez-vous, privés ou non, on ne peut plus normaux, mais moi, je serais bien incapable de faire en une semaine ce qu’il fait en un jour. Et d’ailleurs, je ne crois pas non plus que je pourrais le faire en un mois, puisque la plupart du temps, je ne fais rien.

        Je ne fais rien, et j’en fais moins encore (si du moins cela est possible) depuis ces deux dernières semaines. Je ne lis plus. Je n’écris plus. A peine quelques vers, et encore, les derniers ne sont pas vraiment de moi, mais adaptés de Lucrèce ou de Solon.

Peut-être d’autres bientôt, que cette fois-ci je volerai à Catulle. Et même, ce ne sera pas vraiment lui que je pillerai, puisque je pense à la pièce 51, « Ille mi par esse deo uidetur… », dont les premières strophes sont traduites de l’ode de Sappho E„j 'Erwmšnan. (Même au masculin, je ne pourrais pas garder ce titre, puisque je n’ai personne.) Cette ode est plus souvent dite à Anactoria.

Mercredi 28 janvier 2004

 

        J’ai été témoin, cet après-midi, d’une espèce de miracle. Comme chaque mercredi, j’étais chez le petit Jérôme, que j’aide à travailler son français. Aujourd’hui, il voulait se préparer à un devoir prévu pour vendredi, dans lequel il aura à écrire un poème, en alexandrins, « peut-être même un sonnet », a dit son professeur. Je n’en reviens pas qu’on donne encore de tels exercices à des enfants qui, pour la plupart, feraient mieux de se consacrer à la grammaire exclusivement, mais enfin, cela se tient, après tout, puisqu’il paraît que le niveau n’a pas baissé… Bref. Nous revoyons les principes élémentaires de la métrique, pendant à peu près une heure, puis nous passons à la pratique. Evidemment, les mots ne lui viennent pas. Il ne trouve déjà pas l’inspiration quand il s’agit de ne faire que de la prose, alors des alexandrins ! Il commence à paniquer, me répète qu’il est trop bête (il se croit bête) pour faire des vers, etc. Les jérémiades habituelles. Je lui conseille de commencer par écrire une ou deux phrases en prose. « En quoi ? – En prose… Jérôme… Je t’ai expliqué plusieurs fois déjà ce que c’est que la prose… Ecris comme tu parles, pour l’instant, n’importe quoi, trouve un sujet qui te plaît. » Il finit, mais après longtemps de recherche, par écrire deux ou trois phrases sur l’Espagne, pays qui le passionne, comme beaucoup de gens dans la région d’ailleurs ; mais il est vrai que Jérôme a une grande partie de sa famille encore installée dans ce pays. Il a désormais un point de départ, quelque chose à quoi s’accrocher, d’où partir. Je lui demande donc de transformer ces phrases en alexandrins, de compter sur ses doigts, six syllabes, puis six autres, le sens peut changer en cours de route, c’est pas grave, on s’en fout, nous, ce qui nous intéresse, pour l’instant, c’est de faire des vers de douze syllabes. Et là, miracle, il me dit presque d’un trait :

 

L’Espagne et ses couleurs magnifiques et belles

Nous expriment à nous l’amour qu’on a pour elles.

 

        Evidemment, c’est pas du Racine, mais, pour qui connaît Jérôme, c’est bel et bien un miracle. Certes, c’est un peu redondant ce « magnifiques et belles », mais je me garde bien de lui en faire la remarque, parce que c’est vraiment pas le moment de le décourager. Et d’ailleurs, il a parfaitement intégré le fonctionnement de l’e caduc, ce qui mérite un bon point. Et surtout, il y a de l’art dans sa façon de dire son amour de l’Espagne. Et même de la poésie dans sa vision des choses : un pays qui aime des hommes… D’habitude, on ne pense qu’aux hommes qui aiment leur pays…

Il a continué, avec moins de bonheur, plus laborieusement, mais à la fin, il avait fait un sizain entier, avec alternance des rimes masculines et féminines. Malheureusement, les quatre autres vers ne me reviennent pas. Je me rappelle seulement qu’il a fait rimer beauté avec déserté et joie avec rougeoie. Ah si ! Le dernier vers :

 

Grâce auquel le pays n’est jamais déserté.

 

        De mon côté, j’ai commencé hier soir de mettre en alexandrins un mélange des poèmes de Catulle et de Sappho. J’ai déjà un sizain entier, plus une bonne partie d’un autre. Je me demandais aussi si je n’allais pas faire précéder ma version de ce poème d’une strophe supplémentaire, dans laquelle j’écrirais mon nom à côté de ceux des deux vrais poètes :

 

La première, Sappho l’écrivit pour s’amie,

Après elle Catulle à sa chère Lesbie ;

A son tour Olivier    // ………………………

………………………………………………

………………………………………………

……………………………………………… :

 

D’être assis près de toi goûtant le privilège,

(Si toutefois ces mots ne sont pas sacrilèges)

Il me semble souvent qu’il est l’égal des dieux,

Celui qui, tout le jour, contemple ton visage

Et dont le cœur palpite à ton tendre langage,

Où le parler se mêle au rire mélodieux.

 

Cette musique, hélas, // …………………[être]

…………………………………………………,

Car aussitôt, mignon, que je t’entends ou vois,

Il me vient dans le corps une petite fièvre

Empêchant que s’exhale au-delà de mes lèvres

………………………. // …1… le son de ma voix.

Jeudi 29 janvier 2004

 

        Dans un forum consacré à la phobie sociale, quelqu’un dresse la liste de tout ce qu’il gagnerait à se couper la langue. Cela me rappelle un phantasme de mon adolescence que j’avais oublié : être muet. Pourquoi ne pas en faire une nouvelle ? Un personnage, du jour au lendemain, cesserait de parler… Mais après ? Y réfléchir.

        J’ai peut-être une idée de l’événement qui serait à l’origine de cette mutité. C’est une anecdote véridique que Fabien B*** m’avait racontée à l’époque où nous nous fréquentions encore. C’est dire si cela remonte à loin :

        Un père de famille vient d’acheter une Jaguar. Son épouse et lui partent en week-end, mais (pour je ne sais plus quelle raison) avec l’ancienne voiture et non avec la Jaguar. Au moment de partir, le père interdit à ses trois fils de se servir du véhicule resté dans le garage. Ils ne doivent s’en approcher sous aucun prétexte. Ceux-ci promettent et leurs parents s’en vont enfin. Les trois garçons ont la maison pour eux. Ils ont prévu d’inviter leurs amis à une grande fête organisée chez eux. Mais il faut aller en chercher certains, qui habitent trop loin pour venir à pieds. Le soir venu, les trois frères prennent donc la voiture et ramènent jusque chez eux lesdits amis. La fête se passe. On danse. On boit. Vers le milieu de la nuit tout le monde rentre chez soi. Il faut reconduire ceux qui habitent le plus loin. De nouveau, les frères prennent la Jaguar. Mais, chemin faisant, le véhicule percute un sanglier ! L’avant est abîmé, mais la voiture roule encore. Avant de repartir, l’un des frères fait cette remarque, qu’il serait dommage de laisser le sanglier sur le bord de la route. « Ce gibier que nous lui donnerons adoucira peut-être notre père, quand il faudra lui annoncer notre bêtise. » Les trois frères chargent donc le sanglier dans le coffre de la Jaguar, déposent leurs amis chez eux et rentrent à leur maison. Mais sur le chemin du retour, le plus jeune des trois frères, assis à l’arrière, sent de grands coups dans son dos, à travers la banquette. Le sanglier, que tout le monde avait cru mort, vient de se réveiller et commence à s’agiter dans le coffre. Panique à bord. On arrête la voiture. Tout le monde sort. Sauf le sanglier, qui est toujours enfermé, mais parfaitement réveillé à présent et… furieux. Finalement, l’animal, après avoir défoncé tout l’intérieur de la voiture, s’enfuit par une fenêtre cassée. (Ici s’arrête l’anecdote, véridique.)

        (Et là commence la fiction.) Les deux aînés des frères, décident de se liguer contre le troisième et de le désigner à leur père comme unique responsable de la catastrophe. Evidemment, le plus jeune n’a pas encore le permis de conduire, ce qui, aux yeux du père, sera une circonstance aggravante. Arrive la fin du week-end. Le père, furibond, exige des explications. Evidemment, le fils n’en peut donner aucune, par peur des représailles de ses frères. Il ne parle donc pas, et ne parlera plus jamais à compter de ce jour.

Vendredi 30 janvier 2004

 

        L’état de Coccymèle s’est aggravé. Elle est déshydratée. Ses reins ne fonctionnent plus comme il faudrait. Elle passe la nuit chez le vétérinaire, où elle est perfusée. Elle ne pèse plus que 4,5 kg, au lieu des 7 habituels. Elle ne fera pas de vieux os. Cet après-midi, comme je lui faisais cette remarque, voilà que ma mère devient toute rouge et qu’elle se met à pleurer comme une gamine. Répugnant. J’avais envie de lui foutre de grandes baffes dans la gueule. J’avais ressenti la même chose à la mort de son père, quand elle était venue me réveiller en pleine nuit, et qu’elle avait pleuré sur mon épaule ! Dans les moments où il conviendrait que je sois attendri par elle, j’ai au contraire comme des bouffées de haine à son encontre ! Quand j’étais encore étudiant, et que je rentrais de Bordeaux pour le week-end, elle avait l’habitude de m’embrasser en mettant ses mains sur mes épaules ou autour de mon cou. Je ressentais cela comme un geste impudique, insupportable, obscène. Cela me donnait des frissons de dégoût dans tout le corps, même dans les joues, à l’intérieur de la bouche, et dans les gencives également.

        Commencer un thrène pour Coccymèle ?

 

Hélas ! Elle a vécu, ma pauvre Coccymèle.

Mes larmes et la terre à son corps s’entremêlent,

…………………………………………….

Samedi 31 janvier 2004

 

        Coccymèle ne va guère mieux. La perfuser l’a légèrement requinquée. Mais c’est tout. Il faut la nourrir le plus possible. J’avais remarqué qu’elle tremblait souvent depuis quelques jours. C’est parce qu’elle est en hypothermie. On a baissé les doses de diurétiques, à cause de ses reins ; elle est donc un peu plus essoufflée. Si cela ne s’arrange pas, il vaudra mieux tout arrêter, parce qu’il ne servirait à rien de lui retaper les poumons si ça doit lui bousiller les reins. Tout arrêter, cela veut dire la faire piquer, parce que même pour un chien, il est préférable de mourir en s’endormant plutôt qu’en se noyant dans sa propre flotte. De toute façon, avec d’autres maîtres, qui auraient moins de moyens que nous, ou si elle n’était qu’un chien errant, Coccymèle serait sûrement morte depuis un mois déjà. Je me demande si nous faisons bien de prolonger ainsi son existence. Elle ne semble pas vraiment souffrir. Elle est seulement essoufflée, et épuisée. Mais n’est-ce pas cruel de l’aimer à ce point, je veux dire au point de la maintenir dans une vie qu’elle n’aime plus, je le vois bien, mais que nous aimons à sa place ?

 

 

        J’avais seize ans quand Coccymèle est entrée dans ma vie. C’était un après-midi. J’étais en terminale et je rentrais du lycée. Ma mère avait voulu me faire une surprise en achetant cette bête. Elle ne m’avait prévenu de rien. Quand je suis arrivé chez moi, ce jour-là, il n’y avait personne dans la maison, mais j’ai tout de suite senti une présence. « Senti », c’est le mot, j’ai senti l’odeur de Coccymèle. Les portes de la cuisine étaient fermées, mais j’ai entendu pleurer à l’intérieur. Avant même d’entrer, j’ai su qu’il y avait un chien dedans. J’ai ouvert la porte, et je l’ai vue. Une petite chose toute noire, à peine plus haute que ma cheville, me regardait. Enfermée depuis plus d’une heure, intimidée par ma taille, elle n’osait pas s’élancer vers moi, mais attendait, impatiente, que je m’approche et devienne son sauveur. Ce que j’ai fait. Je me suis agenouillé, je l’ai prise, assise dans ma main puis levée jusqu’à la hauteur de mes yeux. Nous nous sommes encore regardés et elle s’est mise à me lécher le nez. Je l’avais adoptée ; elle m’avait adopté. Cela dure depuis douze ans. Et nous approchons de la fin.

        Je crois que j’ai compris pourquoi la mort annoncée de Coccymèle m’était si douloureuse. De mes seize ans, il ne me reste qu’elle. Tout ce qui constituait ma vie de l’époque a profondément changé et parfois entièrement disparu, sauf elle. Coccymèle est restée la même. De tout ce qui touchait à moi quand j’étais adolescent, elle est la seule à me toucher encore de la même façon. Tout a changé, les regards portés sur moi, celui de ma mère, de mon père, le mien même, mais pas celui de Coccymèle. Pendant que tout autour de moi devenait plus triste, plus grave, pendant que Julie sombrait dans Hieronymus, y laissant à jamais sa bonne santé et peut-être aussi son avenir, pendant que je m’enlisais à l’intérieur de moi, et que les portes de la prison se refermaient, Coccymèle était là, à mes pieds, identique, immobile, délicieusement prévisible, aboyant quand mes yeux l’y invitaient, s’efforçant de disparaître dans le sol, quand je fronçais sévèrement les sourcils, s’arrêtant de marcher et attendant que je la prenne dans mes bras, lorsque je l’avais décidé. Je n’ai jamais eu besoin de parler pour me faire comprendre d’elle. Elle a grandi près de moi et a appris à reconnaître chacun de mes gestes, chacun de mes silences, chaque tension, chaque contraction de mon visage. Qui me connaîtra, quand elle ne sera plus ? Personne ne me comprend, sauf elle, parce qu’elle ne cherche pas à comprendre. Pour les uns, je ne suis qu’un bon à rien, pour d’autres un grand gâchis, un suicidé vivant à mes yeux, mais dans les yeux de Coccymèle, je suis toujours le petit dieu de seize ans venu la sauver de la cuisine où elle était enfermée. Que je sois habillé ou que je sois nu, ivre ou sobre, propre ou sale, son regard sur moi est le même. Coccymèle ne voit en moi qu’un adolescent, beau, pur, bon. Et quand je la caresse, c’est mes seize ans que je sens sous ma main. Mais bientôt je ne pourrai plus les toucher. Je vais devoir les enterrer. Enterrer ses seize ans, c’est enterrer ses rêves.


 

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