Accueil

Journal - Jardin


Avril - Juin

Mai

Depuis le mois d’avril 2004, il existe un doublet de ce journal, ayant la forme d’un blogue et pouvant donc recevoir des commentaires.


Samedi 1er mai 2004

        J’essaie de ne pas me séparer de mon appareil photo. Pour le cas où je voudrais coller dans ce journal l’image d’un instant spécial, d’une belle lumière ou d’une situation cocasse. Mais souvent, je l’oublie. C’était le cas cet après-midi, chez Matthieu, qui avait justement décidé de monter sur ses échasses. Quel dommage ! C’était simplement poétique de le voir évoluer dans le jardin comme un oiseau géant sur ses grandes pattes. Sa tête dominait jusqu’à la cime des arbres. Il pouvait voir dans les jardins voisins : par exemple, une femme presque nue, m’a-t-il dit, qui a dû être bien surprise…

        Ma sœur passait la soirée à Biarritz. Nous étions donc seuls Matthieu et moi pour le dîner. Je l’ai invité au Divan, aux frais de ma tête en l’air de mère, qui avait laissé traîner une carte de crédit dans le salon. Après quoi, nous allons dans ce petit bar Chez Balou, découvert hier, où s’entassent pédés et lesbiennes de la ville et des environs. Il est extrêmement surprenant que Balou, un homme du rugby, ait ouvert un tel établissement ! Ce que l’appât du gain fait faire !

Quelques jolis minois. Musique assourdissante, évidemment. Et toujours ces atroces regards lubriques et méprisants. Je crois que je sais, abstraction faite de ma phobie sociale, pourquoi je déteste tant ces lieux de fête urbaine et nocturne. Parce que, si les musiques, les vêtements, les comportements sexuels, les couleurs de peau peuvent varier selon les endroits, les regards, eux, ne changent pas, jamais. Et probablement qu’à Londres, Paris, Moscou, New York, Bordeaux ou Mont-de-Marsan, les regards sont toujours les mêmes, dans ces lieux de perdition. Tous ces endroits, indifférenciés du point de vue des regards, identiques dans des villes pourtant différentes parce que sans réelle particularité, sans âme, ne sont pas de véritables endroits. Mais de simples vides qui se remplissent, des trous noirs, aspirant les âmes, comme les chambres d’hôpital, comme les fosses communes, peuplées de fantômes. Et moi, j’ai beau me savoir dangereusement amoureux du vide de mon existence, je n’aime pas entrer physiquement dans le grand nulle part de mes contemporains.

A la fin, Estitxu, une amie de Matthieu, arrivée peu après nous, a voulu danser avec moi, cette inconsciente ! Elle était bien gentille, la petite Basque, mais je suis parti.

Dimanche 2 mai 2004

        Hier, j’écrivais dans ce journal « petite Basque », mais je voulais dire « grosse poule basquaise », évidemment. Ce que j’aurais aimé lui farcir le croupion d’ail, à cette conne, pour lui faire passer d’un coup l’envie de m’emmerder !

        Cet après-midi, j’étais chez Matthieu, qui m’avait invité à déjeuner (nous nous sommes levés tard tous les deux). J’y suis allé avec Pélagie, qui s’est beaucoup amusée à explorer le jardin de mon ami. Mais comme il passait son temps à téléphoner au lieu de faire la cuisine, comme je ne faisais qu’attendre, affamé, et qu’à plus de dix-sept heures, mon ventre était toujours vide, j’ai commencé à lui gueuler gentiment dessus qu’il avait une curieuse façon de s’occuper de son invité, que j’en avais marre de passer mon temps à l’attendre chaque fois que je venais chez lui, que moi, d’abord, il ne fallait pas me faire attendre, ami ou pas, et je m’en suis allé, comme un mal poli.

        Les gens sont de plus en plus désinvoltes, cavaliers, sans-gêne. Et les amis plus encore, qui se croient tout permis, sous prétexte qu’ils sont des amis ! Déjà au téléphone, juste après m’avoir invité, Matthieu me demandait d’aller lui acheter des cigarettes. « Matthieu, lui ai-je répondu, je détestais, quand je fumais encore, alimenter en tabac les étourdis comme toi, et à mes frais ; alors ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer à t’avancer de l’argent pour tes clopes, même si c’est que pour le temps du trajet jusque chez toi ! T’avais qu’à penser à t’en racheter avant d’en manquer ! Je suis pas ton larbin ! » Le pire, c’est que si on ne se laisse pas faire, comme moi aujourd’hui, on passe pour le plus grossier des deux ! Mais sans doute n’ai-je pas la manière de dire les choses. Malheureusement, c’est la seule façon de se faire un peu respecter : hausser le ton, être grossier. Généralement, on n’emmerde pas les personnes notoirement antipathiques.

        Rentré chez moi, je me suis mis à bricoler. Parfaitement ! J’étais en train de grillager l’un des deux passages menant à la piscine, pour en interdire l’accès à Pélagie, qui est encore bien petite et dont l’équilibre est des plus précaires, quand tout à coup, j’entends un léger plouf. Je détourne la tête de mon ouvrage, et j’aperçois ma petite chienne se débattant dans l’eau encore glacée de la piscine ! J’avais donc bien raison d’en protéger l’accès ! Pélagie (il n’y avait qu’elle pour m’inciter au bricolage) venait de tomber dedans, je me demande encore comment. Je ne l’avais pourtant pas entendue courir autour ni jouer avec la plus vieille et brute Sappho. Sans doute, curieuse, s’était-elle penchée sur la surface, mais un peu trop ! Heureusement, elle a eu plus de peur que de mal. J’ose à peine imaginer ce qui serait advenu si je n’avais pas été là ! J’ai bondi vers le bassin, manquant d’y tomber à mon tour, l’ai saisie, et j’ai couru dans la maison, où je lui ai aussitôt administré une bonne douche chaude, pour commencer. Puis je l’ai placée sous le bruyant jet d’air du sèche-cheveux, qui lui a fait très peur. Pendant tout ce temps, elle pleurait, tremblait et gémissait. Son cœur battait à tout rompre et j’avais peur qu’elle me claque entre les doigts, comme Coccymèle, dont le souvenir me tournait dans la tête et me serrait la gorge. Mais tout va bien maintenant. Pélagie dort à mes pieds, et du sommeil du juste.

Mercredi 5 mai 2004

        Hier, dîner chez Matthieu. Il y avait Eztitxu (avec un z, me dit-elle, et non avec un s comme je l’écrivais l’autre jour), une certaine Suzanne, qui ressemble beaucoup à ma mère quand elle avait le même âge, et ma sœur. Tout à coup, Eztitxu me dit : « Excuse-moi, Olivier, surtout qu’on doit te le dire souvent, mais t’as des yeux vraiment magnifiques. – Je sais, on me le dit tout le temps, en effet. » Et un peu plus tard, elle me demande, l’air de rien : « Mais sinon, t’es homo à 100% ? »

Je me demande si elle n’est pas une de ces filles à pédés dont on parle dans les revues pour bonnes femmes et pédales. D’ailleurs, son ancien petit ami l’a quittée pour un garçon, garçon avec lequel Eztitxu compte s’installer en colocation. Quelle drôle d’idée ! Et j’apprends que ce garçon, pour l’instant, vit dans le même immeuble que ma sœur. Quant à la maison qu’il doit habiter bientôt avec Eztitxu, elle se trouve un peu plus loin dans la même rue. Et le garçon s’appelle Julien (à moins que ce ne soit l’ancien petit ami), prénom qui me met toujours dans tous mes états. C’était vraiment un dîner étrange. J’avais l’impression d’être dans un rêve, plein de symboles que je ne comprenais pas.

Ma mère me dit que plusieurs patients de feu monsieur R*** ont été hospitalisés, tant leur détresse était grande à l’annonce de la mort de leur thérapeute.

Ce journal a beaucoup perdu de son intérêt, si tant est qu’il en eût jamais. Je suis dans une période creuse. Cela change un peu des périodes plates. Se peut-il qu’il y ait un rapport entre la perte de qualité de mon journal et la création d’un doublet ayant forme de blogue ?

Vendredi 7 mai 2004

        Encore une inutile soirée passée à boire avec mes amis. Et je dois recommencer demain, dans les mêmes lieux trop bruyants, trop enfumés, trop fréquentés. J’aime mes amis. Même j’aime encore mieux être seul. J’ai vu trop de monde ces derniers temps. Je commence à me sentir très loin de moi. Peut-être est-ce là la véritable raison de la perte récente de qualité de ce journal, qui en avait déjà si peu. Il va falloir que je me calme et que je sorte moins de chez moi.

        En rentrant, je passe devant une voiture, à l’intérieur de laquelle sont assis deux gitans ou deux Arabes. Difficile de les reconnaître, surtout la nuit, car ils ont en commun de chercher des noises à tout le monde. Et en effet, ils m’interpellent. Bouffée de haine. Si j’avais eu une arme à feu, je les aurais sûrement tués, juste pour les faire taire, et pour voir la tête effarée du second, au moment où le premier serait tombé contre le tableau de bord. Est-ce vraiment du racisme ? Peut-être simplement de la bêtise ? Ou bien du désespoir ?

        Je commence une correspondance avec un des lecteurs de ce site. Il compare ma vie, telle que du moins j’en rends compte dans ce journal, au huis clos des Enfants terribles. J’avoue que je n’aurais jamais pensé à faire une pareille comparaison. Mais elle me plaît. J’aime ce petit livre. C’est par lui que j’ai commencé ma très modeste collection de livres anciens. J’en possède deux éditions originales, dont une du service de presse.

 

Dimanche 9 mai 2004

        Soirée d’hier à peu près identique à celle d’avant-hier. A un moment, Julie sort du bar trop bruyant où nous nous trouvons pour téléphoner. Elle aperçoit Laurence et Myriam qui se rendent chez Fafa. Il devait être un peu plus d’une heure du matin. Si Julie n’avait pas dû aller dans la rue pour téléphoner, sans doute n’aurions nous pas su qu’elles étaient à Mont-de-Marsan. Au bout du compte, nous ne nous sommes pas vus. Elles n’ont pas seulement daigné faire un petit détour pour me saluer.

        Je me demandais quel genre de poème j’allais écrire à Myriam, pour son anniversaire qui approche. Eh bien je n’en écrirai tout simplement pas. Je ne vais quand même pas me faire chier pour quelqu’un qui montre si peu d’empressement à me voir. Un courriel fera largement l’affaire.

        Voilà donc ce que devient ce journal : une relation des petites mesquineries de mon existence… Il va falloir que je me ressaisisse. Pour écrire, même pour écrire mon journal (qui n’est pourtant pas très écrit), j’ai besoin de me sentir depuis longtemps et pour longtemps encore dans le rassurant confort d’un intérieur, de l’intérieur d’un lieu, de l’intérieur de moi. Mais en ce moment, je vois trop de gens, et surtout je ne suis plus tout à fait dans ma demeure. Je me trouve déjà un peu dans mon futur appartement, que je n’habiterai pourtant pas avant le mois de juillet, selon toute vraisemblance. Autant dire que je risque d’être encore longtemps absent de moi et de mon journal. Si j’étais quelqu’un de volontaire, je me lancerais un défi : je déciderais de faire en sorte de rendre intéressant ce journal, malgré mon absence. Ou plutôt, je n’attendrais pas passivement le retour de ma présence ; je m’efforcerais de revenir à moi par moi-même… Mais je suis bien trop veule pour cela.

Inutile de dire que je suis complètement sorti de Tuerie et d’Adonis !

Lundi 10 mai 2004

        Du coup, j’ai bien envie de relire Les Enfants terribles. Je me rappelle que, lorsque j’étais en terminale, dans un devoir de philosophie sur l’amour (« L’amour donne-t-il des ailes ou des chaînes ? »), j’avais parlé de ce livre. Et dans la marge, mon professeur avait écrit que c’était un de ses textes préférés. Je retrouve ma copie. J’avais eu seize sur vingt. Mais j’avais toujours seize ou dix-sept sur vingt (sauf à mon tout premier devoir – où je n’avais eu que treize. D’ailleurs, en voyant mon air scandalisé à l’annonce de ce treize, monsieur D***, mon professeur, m’avait dit que ce n’était pas une si mauvaise note et que c’était même plutôt bien pour un premier devoir de philosophie.)

 

 

Je le relis. Et je suis frappé par cette phrase : « Se contenter d’identifier l’amour à un désir, même si cela n’est pas l’identifier au désir en général, c’est oublier de différencier l’envie de dormir, par exemple, d’un amour du sommeil ; or, parler d’un amour qui porterait vers le sommeil, est-ce bien sérieux ? » Est-ce bien sérieux, en effet ? Pourtant, l’année suivante, en hypokhâgne, amoureux de mon sommeil, je l’étais. J’avais d’impérieuses envies de dormir. J’étais souvent pris d’angoisses épouvantables à l’idée de devoir me réveiller pour affronter ma vie. Ce n’est que récemment que j’ai compris que cette passion pour le sommeil, je l’avais à cause de ma phobie particulière. Mais on ne sait pas toujours pourquoi l’on aime.

Je suis encore plus frappé par la toute dernière phrase, qui montre combien j’étais déjà fort joyeux à l’époque : « Ce qu’il y a d’un peu triste dans l’amour, c’est qu’on existe moins quand l’autre est mort, parce que l’avenir s’en est allé. » A dix-sept ans, j’entrevoyais déjà le cours de ma vie.

C’est une chance que ce devoir ne soit pas perdu. La plupart de mes écrits de cette époque ont disparu, généralement détruits par moi, dans des moments de doute, d’ailleurs sûrement légitimes. Mais aujourd’hui, je regrette de ne plus pouvoir relire mes poèmes du collège et du lycée. La plupart m’étaient inspirés par mes amis, c’est-à-dire par ceux qui étaient des voyages en Allemagne, pays dans lequel je n’étais plus phobique, bizarrement, et dans lequel je pouvais donc me faire des amis. Il s’agissait souvent d’acrostiches et d’anagrammes. Je me souviens du titre d’un, qui m’avait été inspiré par la folle Elisa, que je trouvais belle, malgré ses dents en fer : En Asile Elisa. Cette Elisa est la Lisa de la deuxième strophe de ma plus récente Ballade de mes petites amoureuses :

 

Où sont, vilain petit génie,

Lisa, ma belle tracassière,

Toujours grondée ou bien punie

Pour ses paroles outrancières,

Et puis Anja, ma primevère,

Et florissante, et moribonde,

Qui fut à son heure dernière,

A peine ouverte sur le monde ?

 

Elisa

 

        Deux ou trois années après ma terminale, monsieur D***, qui avait gardé de moi un excellent souvenir, m’adressa une de ses élèves, qui hésitait à entreprendre des études de philosophie. « Allez voir Olivier Bruley, lui avait-il dit, c’était un vrai petit philosophe dans les devoirs qu’il me rendait, et je crois qu’il a commencé des études de philosophie. Il vous aidera peut-être à faire votre choix. » Cela tombait bien, ladite élève connaissait déjà ma sœur. Elle n’avait qu’à lui demander d’organiser un rendez-vous. C’est dans ces circonstances que j’ai fait la connaissance de l’inénarrable Glotte, celle de Comment la Qui-tu-sais fut mise enceinte. Très vite, cette fille est devenue folle de moi. Et très vite, je m’en suis lassé. Mais j’en garde encore de bons souvenirs. Deux phrases d’elles au moins sont restées gravées dans les mémoires. La première, prononcée justement durant un cours où monsieur D***, pour je ne sais quelle raison, parlait des lions et de la chasse : « Euh, c’est pas pour dire, Monsieur, l’avait-elle fièrement interrompu, mais c’est la lionne qui chasse ! » (elle était féministe). Et cette autre, qu’elle disait quand ça n’allait pas : « J’ai mal à mon kyste ! »

Vendredi 14 mai 2004

        Extrait d’un dialogue avec un internaute que j’aime bien : « Chaque fois, me dit-il, chaque fois que je discute avec des gens-de-gauche [il ne parle pas de moi, évidemment], j’ai l’impression qu’ils se sont juré de me donner l’envie de passer à droite.

– Et moi, chaque fois que je parle avec des gens tout court, j’ai envie de passer l’arme à gauche.

– Parle avec des livres, alors. »

        Suivons donc son conseil et parlons avec le petit roman de Cocteau que je viens de relire. Finalement, ce lecteur de mon journal dont je parlais l’autre jour n’avait peut-être pas tout à fait tort de comparer mon existence au huis clos des Enfants terribles. Ce livre parle de moi, du merveilleux désordre de ma vie, qui m’est si cher et qui me perdra sans doute. Sauf que ma chambre est dans ma tête et que je n’ai pas de sœur, pas dans ma chambre, veux-je dire. Plutôt, ma sœur, c’est ma propre âme. Ou peut-être ma paresse, qui par un fatal amour pour moi, serait prête à me conduire aux portes de la mort.

Tout en Paul me rappelle ma propre personne, jusqu’à sa façon de se mettre au lit. Comme lui, je fais plus que me coucher : je m’embaume, je pars chez les ombres. Et j’ai le même besoin que lui de reconstruire à l’aide de paravents une cabane pour m’installer dedans. Si mon véritable chez moi est l’intérieur de moi, il n’en demeure pas moins que ce moi a besoin de se fabriquer une sorte de réplique matérielle, au milieu de laquelle je puisse évoluer physiquement. Je me demande si mon goût particulier pour les rideaux de douche n’est pas à rapprocher de cette espèce de nature bohémienne de mon esprit. A Bordeaux, j’avais installé en plein milieu du salon un grand rideau de douche jaune qui séparait la pièce en deux, selon les besoins. Une fois le rideau tiré, une pièce supplémentaire était créée, évoquant une tente, dans laquelle pouvaient dormir des invités, s’il y en avait, ou moi, si je voulais quitter ma chambre trop bruyante, qui donnait sur la rue. Et le jaune de ce rideau, lorsque je le tirais en plein jour, répandait dans la pièce une lumière d’une chaleur infinie, qui me plaisait. Depuis que je me sais devoir vivre bientôt rue des cordeliers, je me surprends souvent à songer à de belles couleurs de rideaux de douche que je voudrais installer dans les pièces de mon petit appartement, pour les couper en deux, pour les rétrécir. Je dois avoir encore mon ancien jaune, rangé quelque part.

Me suis-je reconnu dans ce livre dès ma toute première lecture (en octobre 1991, est-il écrit d’une gamine écriture sur mon édition de poche) ou Les Enfants terribles m’ont-ils formé, à mesure que je les relisais ? J’en retrouve toutes sortes d’éléments dans les livres que j’ai tenté d’écrire, et qui sont en quelque sorte, comme la tente en rideaux de douche, une réplique de mon moi, dans lequel j’évolue non pas physiquement cette fois, mais en rêve. Par exemple, l’espèce de cabane que se fabrique Paul dans la galerie de l’hôtel particulier, je la retrouve dans Histoire et géographie de l’île de nos rêves : Basile, le père du personnage principal, général et chef d’état, grand rêveur (conquérant), fait dresser à l’intérieur de son palais sa tente de soldat et dort sur un lit de camp (comme fait d’ailleurs aussi mon grand-père, maintenant que j’y pense, qui ne dort que dans son grenier ou dans sa cave, sur son lit de camp). Et toujours dans le même livre que je n’ai pas écrit, le basilic. Sans doute ce basilic (et le nom de Basile) est-il une lointaine réminiscence de celui des Enfants terribles : « J’aimerais avoir du poison comme j’aimerais avoir un basilic, une mandragore, comme j’ai un revolver. »

 

*

 

        Pour l’instant, aucune Athalie ne s’est introduite dans ma maison. Bien sûr, je rêve, dans mes moments de faiblesse, je rêve de m’éprendre d’un Dargelos ou d’une Agathe. Mais je sais bien que l’amour me séparerait de moi-même. Et je ne suis pas sûr de le vouloir. La seule Agathe que je puisse aimer, c’est ma propre âme, mæsta et errabunda, comme celle de Baudelaire.

Samedi 15 mai 2004

        Petite catastrophe. Romie et Laetitia, deux amies de ma petite sœur Laura, ont lu la relation que j’ai faite de mon court séjour à Nice, en avril dernier, et certaines choses que j’ai écrites les ont blessées. Cela m’attriste d’autant plus que j’avais beaucoup apprécié tous les amis de ma sœur, et que je croyais avoir parlé d’eux avec tendresse, dans les pages de ce journal, même si, bien sûr, je ne disais pas que des choses tendres. Mais on peut bien dire tendrement des choses qui ne sont pas tendres, il me semble. Je me sens comme un imbécile. Comme un enfant qu’on vient de prendre en train de faire une bêtise. Quel idiot ! Puisque je suis incapable de rien regarder sainement, je ferais mieux de fermer les yeux et de me taire. Mais non, il faut que je regarde et que j’écrive ce que je vois. Et Romie et Laetitia me font cette remarque toute simple et sans doute très vraie que je ne vois que ce que je veux voir. Au fond, je ne vois rien que moi toujours. Quelle pitié ! Je suis complètement abattu. Ces jeunes gens m’ont traité avec toute la générosité de leur jeunesse, et moi, je suis resté égal à moi-même : froid, fier, con.   

Dimanche 16 mai 2004

 

Relire ce que j’avais écrit sur Elephant entre le 16 et le 24 novembre 2003 pourrait éclairer certains propos écrits ci-dessous.

 

 

        Je me suis acheté il y a deux ou trois jours l’édition collector de Elephant en DVD, avec, sur le second disque, entre autres choses, le Elephant de Alan Clarke, dont le film de Gus Van Sant est en partie inspiré. J’ai donc regardé le film de Clarke. Certains passages de celui de Van Sant sont des citations du premier : surtout la scène sur le terrain de foot, avec le son du ballon dans lequel on frappe,  et celle de la piscine, qui rappelle beaucoup le moment où Michelle traverse le grand gymnase vide, avec la porte tout au fond.

        Mais les différences entre les deux films sont probablement plus nombreuses que les ressemblances. D’abord, le film de Clarke n’est composé que de meurtres, du début à la fin. La structure est des plus rudimentaires. Jour, meurtre, plan sur le mort ; nuit, meurtre, plan sur le mort ; jour, meurtre, plan sur le mort ; nuit, meurtre, plan sur le mort ; et ainsi de suite. Peu à peu, le rythme s’accélère : jour, meurtre, plan sur le mort, meurtre, plan sur le mort ; nuit, meurtre, plan sur le mort, meurtre, plan sur le mort. Avant chaque meurtre, tueurs ou victimes sont filmés (comme pour le second Elephant) dans de longs plans-séquences, de dos, de profil, de face ou dans une combinaison de ces trois manières, pendant tout le trajet qui les mène sur le lieu du meurtre. Dans le film de Van Sant, la scène de meurtre n’est qu’à la fin, et bien sûr, plus d’une personne est alors tuée, tandis que dans le premier Elephant, il n’y a qu’une victime par meurtre.

Pas un dialogue dans le film de Clarke, sauf sur le terrain de foot, où le tueur demande à sa future victime où elle se trouvait la nuit précédente. On devine dans cette scène charnière que la victime était un des meurtriers de la nuit passée. On en déduit donc qu’il y a sans doute un lien entre tous ces meurtres. Qu’ils sont peut-être une vendetta. D’ailleurs, l’un des meurtriers, un barbu, tue dans deux scènes différentes, et est probablement tué à son tour dans une troisième, mais ce n’est pas certain, parce qu’il est alors filmé de dos et qu’au moment du plan le montrant mort, son visage est en partie caché par le volant de sa voiture. De même que la scène centrale contient une variante (court dialogue), de même la finale : dans celle-ci, la victime accompagne son tueur sur le lieu de sa mort sans se douter de rien (on la prend d’ailleurs pour un second tueur, comme cela s’est déjà trouvé dans d’autres scènes). Arrivé sur le lieu du meurtre, où se trouve une troisième personne, qu’on croit être la victime, le tueur place celui qui l’accompagnait face à un mur et le tue d’une balle dans la tête, sous les yeux de la fausse victime, qui apparaît du coup, comme une espèce de grand chef, qui attendait de superviser une exécution. Le film de Van Sant, même s’il est peu bavard, contient des dialogues. Et surtout, il n’y a pas cette répétition d’événements identiques. Ce qui est répété, dans le second Elephant, c’est l’instant précédent la catastrophe, mais selon des points de vue différents, la caméra suivant à chaque fois un personnage. Bref, dans le premier Elephant, lieux et personnages sont différents, mais tout est identique. Dans le second, l’instant est toujours le même, mais tout est différent.

D’ailleurs, non. Dans le second Elephant, il n’y a pas que l’instant précédent immédiatement la catastrophe, la dernière heure, précise le cinéaste, dans une interview ; il y a aussi, ce sont les mots du même : le dernier jour, le dernier jour des tueurs, celui durant lequel ils préparent leur crime.

Autre différence majeure : tous les personnages du premier Elephant se ressemblent, à l’exception du jeune punk, que sa crête permet de reconnaître dans la scène charnière du terrain de foot. A part ce personnage-là, tous sont vêtus comme de parfaits anonymes. Tous ressemblent davantage à des gens qui vont à leurs bureaux, à des travailleurs allant à l’usine, plutôt qu’à des malfrats ou des tueurs. Au contraire, dans le second Elephant, Van Sant le dit lui-même, tous les personnages sont des archétypes. Et le cinéaste, donnant des exemples (le sportif, la fille à lunettes, etc.), de préciser le caractère particulier de John : « il y a, dit-il, celui qui a les cheveux décolorés, et qui est sa propre entité à lui seul. » Pourquoi des archétypes ? Pour créer à l’écran une mythologie de l’adolescence, dit encore Van Sant, à moins que ce ne soit Serge Kaganski, donnant son interprétation du film, sur le second DVD, je ne sais plus.

Et encore, les personnages de Alan Clarke sont des hommes pressés. Ils marchent vite, ont le pas bruyant. Bien plus bruyant, plus  rapide que celui des lycéens, qui flottent presque, comme s’ils étaient des ombres, comme s’ils étaient déjà morts. (Parenthèse : de ce point de vue, ne peut-on pas regarder les deux tueurs du second Elephant comme ceux qui réveillent ces ombres endormies, mais en les précipitant dans la mort, c’est-à-dire la vraie vie, celle vers laquelle s’avance John, ange du salut ?).

Le film de Clarke n’est qu’un exercice de style, rien de plus. Même, il ressemble à une étude pour un tableau qu’aurait peint Van Sant. Simplement, Van Sant, pour faire un grand tableau, ne pouvait pas aller tout à fait dans la direction explorée par Clarke. Marguerite Yourcenar, Pindare : « La chance du génie est de mener à bien ce qui fut vainement essayé avant lui ; il bénéficie de toute la série des efforts anonymes. »

 

*

 

        Pour l’instant, je n’ai pas encore revu le film proprement dit. Seulement les bonus. Je suis comme un amoureux sur le point de retrouver l’être aimé après longtemps de séparation : je n’ose pas aller au rendez-vous. J’ai peur qu’il ne soit plus le même. Cette nuit peut-être ?

Lundi 17 mai 2004

        Première baignade aujourd’hui. L’année dernière, c’était tombé le 18 mai. Comme en 2003, l’eau est encore froide : 22 degrés, annonce le thermomètre, qui ne marche peut-être plus très bien. Difficile d’y entrer, surtout que l’air est chaud. Comme d’habitude, je prends une douche glacée : il est plus facile de plonger dans une eau qui semble ainsi moins froide. Pendant que je me baigne, Pélagie m’observe, à bonne distance, perplexe. Je l’appelle, mais elle ne veut pas venir. Je crois que sa chute, l’autre jour, lui a laissé un trop mauvais souvenir. Saura-t-elle surmonter sa peur ? Rien n’est moins sûr… Coccymèle n’aimait pas se baigner, elle non plus.

        Voici donc revenu le temps de ce que je serais tenté d’appeler la paresse légitime. Puisqu’il fait beau, puisqu’il y a une piscine, il est normal que je ne fasse rien, que je me prélasse au bord de l’eau. C’est la dernière année que j’ai une piscine à domicile. Bientôt, pour me baigner, je devrai faire un petit trajet, de mon nouveau chez moi jusqu’ici. Quelle misère ! Mais heureusement pour ma mère ! Sans cela, je crois que je n’aurais aucune raison de venir la voir. Pas question que j’aille à la plage : trop de sable, trop de gens et trop de bêtes dans l’eau !

Mercredi 19 mai 2004

        Pélagie a une angine. Depuis quelques jours, elle ne mangeait pas sa ration quotidienne de nourriture. Le vétérinaire m’explique que c’est parce qu’elle a mal à la gorge. Conséquence, elle est trop légère pour son âge. Panique, je l’imagine mourante, comme Coccymèle. Preuve que je suis déjà très (trop) attaché à cette bête. A part cela, elle est en pleine forme. Je ne pourrais plus vivre sans elle.

 

*

 

        Hier, conversation avec ma mère. ELLE. – Je sais que tu cherches à me faire culpabiliser…

MOI. – Je cherche pas à te faire culpabiliser. Tu es coupable.

ELLE. – J’en ai rien à foutre. Le passé, c’est le passé. On peut pas revenir en arrière. Pour moi, c’est réglé.

        Quel aplomb ! Si ce n’était pas ma mère, je l’admirerais de s’en foutre à ce point. Mais comme je me considère sa victime (c’est la maladie du siècle : je suis comme tout le monde, une victime !), évidemment, ces mots me restent en travers de la gorge… On est un peu dans la situation d’un coupable qui légifèrerait pour s’amnistier : « tout ce qui s’est passé est prescrit. » Ou bien : « je veux bien reconnaître mes crimes, à condition de ne pas être inquiété. » Et justement, elle a tout reconnu,  il y a quelques années, et presque publiquement même, puisque devant ma sœur et cet autre grand coupable qu’est Hieronymus, mais à un moment où je ne me sentais pas du tout disposé à entendre des aveux, à recevoir des excuses ni à rien pardonner. Ma grande pute de mère (un modèle) ne comprend pas que de mon point de vue, sa pirouette est un élément de plus à charge contre elle. A l’échelle domestique, elle est comme ces tyrans déchus mais devenus sénateurs à vie. Ils conservent tous les honneurs, et les anciennes victimes doivent non seulement la fermer mais encore les rendre, ces honneurs.

Finalement, il est grand temps que je quitte cette maison. Ce n’est pas sain de rester vivre à côté de son ancien geôlier. Certaines intonations de sa voix me replongent quinze ans en arrière. Sa sale gueule des mauvais jours, ses yeux de Méduse haineuse continuent de me pétrifier. Mais je suis devenu grand. Je suis deux personnes à la fois. L’enfant d’autrefois encore et l’espèce d’homme d’aujourd’hui. L’homme n’a plus peur de l’insulter, de la traiter de folle, de tarée, de grosse pute, de vieille conne, de chiennasse, de salope. Elle ne bronche jamais. Pas parce qu’elle a peur de moi. Mais parce qu’elle ne peut pas répondre : elle se rappelle tout simplement pourquoi je l’insulte. Et elle sait que ces mots ne sont que des caresses.

Samedi 22 mai 2004

 

L’ombre, en bas à gauche, c’est Pélagie passant par là…

 

        Evidemment, je commence à réfléchir à la façon dont je meublerai et décorerai mon appartement. Cet après-midi, j’achète donc cette chaise, parce qu’elle ira sans doute bien (à cause de la matière) avec cette commode, que je compte également acquérir. Le reste devrait être plus sobre. Désir et plaisir petits-bourgeois d’aménager son intérieur. Je me dégoûte un peu.

 

Le bois est recouvert d’aluminium martelé et les boutons des tiroirs sont en verre taillé. J’en ai l’eau à la bouche. Petit-bourgeois, disais-je…

 

*

 

        Hier, dîner chez Julie, avec Matthieu, sa sœur, Suzanne, Myriam et Laurence. Et Pélagie, qui a fait grand effet. Je me suis rendu compte à cette occasion qu’elle n’aimait pas l’ascenseur, qu’elle trouve inquiétant. Par contre, les lieux de débauche, saturés de bruit et de gens ne la dérangent pas, tant qu’elle est serrée dans des bras protecteurs. Myriam était ravie de la cajoler pendant que nous étions dans ce nouveau bar à pédés, qu’il fallait bien lui montrer, à elle et à Laurence.

Mardi 25 mai 2004

        Je passe l’après-midi avec Matthieu. Nous ne faisons rien : moi, vraiment rien, comme à mon habitude ; et lui, tellement de choses à la fois que cela revient à ne rien faire. Et même, cela revient à moins encore que rien, puisqu’au rien qu’il a fait s’ajoutent tous les riens qu’il avait à faire et qu’il n’a pas vraiment faits. Si, une chose, tout de même : il m’a fait prendre l’air… Je le transporte, avec ma voiture. Je le suis, l’écoute, le conseille. Bref, j’ai l’impression d’être utile. Presque. Nous dînons ensemble et je rentre chez moi.

        Ce soir, un courriel d’Armandino. Son séjour en Europe se précise. Il me dit qu’il me consacrera deux ou trois semaines. Je suis impatient. Ce ne sera sans doute pas avant la fin du mois d’août, son semestre à l’université se terminant le 8 et son contrat de travail le 15. D’ici là, j’aurai mon chez moi. Je pourrai donc le recevoir plus tranquillement qu’ici, à moins qu’il ne préfère que je le rejoigne ailleurs en France ou en Italie.

Mercredi 26 mai 2004

        Je donnais aujourd’hui son dernier cours à Jessica. Dans peu de temps, elle passera les épreuves de français du bac et, comme une bonne partie de la jeunesse de France et de Navarre (mais pas toute, du moins je l’espère), elle ne fait pas vraiment de différence entre le futur de l’indicatif et le conditionnel présent. Est-ce à dire que, pour elle, ce qui sera est la même chose qu’une simple conjecture ? J’en ai peur. Je ne comprends pas qu’on permette à de quasi analphabètes de se présenter à de telles épreuves. Certes, Jessica n’est pas à strictement parler analphabète. Elle sait lire, peut-être pas un livre, mais une affiche, ou l’étiquette d’un produit de supermarché. Elle sait écrire également, du moins remplir un chèque, envoyer un sms, une carte postale. Mais de là à dire qu’elle a une chance d’avoir son bac… Ridicule ! Et pourtant, ils sont des milliers comme elle. Et même, ils l’auront, le bac… Pas besoin de connaître ses conjugaisons pour être bachelier. Pas besoin de comprendre tout à fait les énoncés parfois complexes des épreuves pour s’en sortir !

Vendredi 28 mai 2004

 

 

        J’étais tranquillement occupé à ne rien faire au bord de la piscine, quand arrivent Matthieu et Julie. Nous parlons de tout et de rien, surtout de rien, puis décidons d’aller boire un verre en ville. Ensuite, nous allons chez xxxxxxxx, xxxxxxxxxx xx xx xxxxx, boire encore. L’appartement de ce garçon (et de xxxx, xx xxxxxxxxxxx) est très fréquenté, sans doute parce qu’il est grand, et qu’il y a une immense terrasse, très agréable. xxxxxxxx xx xxxx xxx xxxx xx xxxxxx xx xxxx. Mais ils n’ont rien de commun avec ceux de la clique à ce clébard de Hieronymus, xxxxxxx xx xxxx également, mais qui étaient, pour la plupart, des brutes épaisses, intellectuellement limités, laids et cons, sauf Jérémie, qu’ils avaient l’habitude d’appeler Mouloud, je ne sais toujours pas pourquoi… Les amis de xxxxxxxx, bien qu’également xxxxxxx xxx xx xxxx, le sont comme gracieusement. xx xxxxxx donne à leurs gestes et leurs regards une candeur un peu crasse que je trouve excitante. Un, surtout, me plaît : xxxxxxxx, joli comme un hippie, avec ses longs cheveux sales. Mais Julie et Matthieu se moquent de moi : il aurait trop de boutons sur la figure. Ils ne savent pas reconnaître les jolis boutons. Sur un adolescent, c’est laid. Sur un adulte, ça donne l’air adolescent.

        xxxxxxxx m’a prêté l’album qu’a enregistré son groupe, « les xxxxxxxxxx ». Je ne l’ai pas encore écouté en entier, n’aimant pas particulièrement ce genre de musique… Mais je me forcerai, xxxxxxxx étant de ma famille, en quelque sorte… La première chanson m’a amusé, tout de même. Les paroles sont si bêtes qu’on est obligé de rire (c’est fait exprès, enfin, je crois…) :

 

xxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxxxxxxxxx

xx xxxxx xx xxxxx xx x xxx xxxxxx

xxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxxxxxxxxx 

xxxx xxxxx xx xxxx xxxxxx xxx xxxxxx

xxxxxxxxxx xxxxxxxxxx xxxxxxxxxx

xxxxx xx xxxxxxx xxxxxxxxxxx

xx xx xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx…

Dimanche 30 mai 2004

        Hier, Matthieu, Julie et moi, nous étions invités à dîner chez Frédéric, l’amoureux de ma sœur. Mais quand ce garçon invite, il faut apporter son manger ! Il n’est pourtant pas espagnol… Et non seulement il faut apporter le manger, mais encore tout prêt, en l’occurrence : cuisiné par ma sœur, chez elle ! Et si l’on n’insistait pas pour que l’hôte dresse enfin la table, on ne dînerait sans doute jamais : on souperait. Par contre, il y a de quoi boire, cela aide à patienter. Finalement, quand nous avons mangé, c’était au milieu des chauves-souris, dans l’air fraîchissant de la nuit, sur cette immense terrasse qui est en fait un grenier auquel manque un mur, comme il est fréquent par ici. Pélagie s’est beaucoup amusée à renifler partout, dans les toiles d’araignées et dans les pieds des vieilles baignoires, qui forment les tréteaux des tables du lieu. Il y a des canapés sur toute la terrasse, formant un cercle et pouvant recevoir près d’une cinquantaine de personnes, restes d’une discothèque qui a fermé. Si l’on ne fait pas attention, une fois assis sur certains qui sont à moitié défoncés, on s’endort. Mais moi, je ne m’endors jamais devant personne, sauf quand je fais semblant, ou quand je suis au bord de la piscine, à cause du clapotis qui me berce. Pélagie a fini par s’endormir, elle, mais sur mes genoux.

Lundi 31 mai 2004

        Je compte, je mesure, je calcule, et je m’aperçois que tout est cher, surtout quand on a peu de moyens. Depuis cet après-midi, je sais que je possède, bien rangés, vingt mètres de livres. Evidemment, comparé à d’autres bibliothèques, c’est peu. Mais cela devient beaucoup quand il faut faire tenir le tout dans 38 m². Et Pélagie qui perd ses dents…

 

 


Avril - Juin


Journal - Jardin

 

Accueil