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Journal - Jardin


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Mars


Lundi 1er mars 2004

        Finalement, je parle assez peu de ma vie, dans ce journal. Mais c’est probablement parce que je n’ai pas vraiment de vie. Je ne parle sans doute pas vraiment de moi non plus. Je ne suis d’ailleurs pas bien certain de savoir qui je suis. Je pourrais dire que je parle de ce que je pense. Mais je ne suis pas sûr de penser non plus. Disons que de vagues idées, des lumières, plus souvent des ombres, des images, des mots me traversent l’esprit, que je m’efforce de reporter ici, mais sans beaucoup les ordonner, alors que c’est précisément cela, penser : ordonner ce qui passe par la tête. Je serais tenté de dire que je parle de ce que j’écris, mais non, je ne peux pas le dire, puisque je n’écris rien… Je parle de ce que je voudrais écrire. Et peut-être que j’en parle trop, et que cela m’empêche de l’écrire, je ne sais pas. Peut-être est-ce une forme de cette procrastination, chronique chez certains écrivains, dont me parlait à l’instant Jérôme ? Peut-être bien, oui…

 

*

 

        J’accumule dans le Journal d’Adonis toutes sortes de notes brutes, des citations, la plupart du temps, que je ne commente même pas. Mais j’y trouve de la matière (qu’il faudra bien sûr dégrossir) pour ma nouvelle. Quelques mots de la Bible, par exemple, et c’est tout un petit tableau qui m’apparaît. En lisant Jr 7, 18 (« les femmes pétrissent la pâte des gâteaux à la Reine du ciel »), j’aperçois J/A/E demandant à la bonne de préparer les biscuits que sa mère aimait le plus (ses sœurs ou cette bonne lui auront dit lesquels) pour aller les répandre sur l’étang près duquel se trouve la tombe de la défunte. L’orphelin associe sa mère à l’endroit où se trouve sa tombe, au saule qui y pousse, à la lune qui se mire dans l’eau, les nuits où il rêve à elle. La dimension lunaire d’Artémis se retrouvera dans l’image que se fait J/A/E de sa mère plutôt que dans la fille de la fête costumée, qui sera surtout la vierge farouche. Mais selon toute vraisemblance, J/A/E croira reconnaître sa mère dans cette vierge qu’il ne lui sera pas permis d’aimer, comme il n’est pas permis d’aimer celle dont on est né.

        Je me nourris des mythes, surtout de leurs détails, et de quelques caractères ; en aucun cas je ne prétends leur être fidèle. Tout se mêle. Ainsi, lorsque J/A/E l’associe à la lune, sa mère prend les traits de l’Artémis et de la Sélénè des anciens ; mais quand il l’associe au saule, celle-ci devient en quelque sorte l’arbre à Myrrhe dans lequel Myrrha avait été transformée, et d’où était sorti le petit Adonis, au milieu des éclats d’écorce.

        De même, la Reine du ciel de Jr 7, 18 est l’Astarté-Vénus (et donc la planète Vénus) plutôt que la lune. Mais c’est bien à la lune, reflétée dans l’eau de l’étang que J/A/E fait son offrande de biscuits. Et peut-être aussi à l’eau comme élément divin : « L’eau, comme élément-dieu, recevait des sacrifices. C’est dans le lac sacré d’Aphaca qu’on jetait des offrandes à la Vénus Aphaticis », Hoefer. (J/A/E se baignant dans l’étang, pour être dans le sein de sa mère ?)

Mardi 2 mars 2004

        Certaines personnes, qui lisent ce journal, m’ont dit qu’elles avaient versé quelques larmes à la mort de Coccymèle. Voici donc la question que je me pose : ces personnes sont-elles à ce point amies des bêtes qu’elles pleurent quand il en meurt, ou si c’est ma façon d’écrire sur la mort de Coccymèle qui les a particulièrement émues, ce qui pourrait signifier que mon écriture est « efficiente » ? Comment savoir ? Et d’ailleurs, quelle importance ?

Mercredi 3 mars 2004

        A partir de dimanche, il y aura une nouvelle chienne dans la maison. Elle s’appellera Pélagie. Mais parce qu’elle a un pedigree, et que son nom doit commencer par la lettre affectée à l’année de sa naissance, elle s’appellera également Ultraviolette, du moins dans les documents la concernant. L’idée de ce second nom n’est pas de moi, mais de Népomucène. Je la trouve tellement bonne, cette idée, que le nom de Pélagie me paraît désormais bien pâle à côté de celui d’Ultraviolette. Mais Ultraviolette, c’est un peu long pour les oreilles d’un chien ; aussi garderai-je Pélagie, plus court d’une syllabe.  

Jeudi 4 mars 2004

        Avec Laurence et Myriam, chez qui je passais l’après-midi, à Bordeaux, nous en venons à parler de ce journal. Comme Emmanuelle, Laurence pense que ma sœur ne devrait pas le lire, à cause de ce que j’y dis parfois sur notre mère, que Julie pourrait trouver choquant. Ce n’est pas tant la violence de certains de mes propos qui dérange Laurence que la façon que j’ai de parler de cette femme comme si c’était une étrangère. Et tout à coup, à ce mot d’étrangère, je prends conscience qu’en effet, ma mère m’est devenue presque tout à fait étrangère. Mais une étrangère à qui je suis encore viscéralement attaché, sans doute parce que je suis le fruit de ses entrailles, comme on dit. Mais excepté cet attachement originel, il n’est plus rien que je partage avec elle. Enfin… rien… j’exagère un peu. Nous partageons toujours certains repas (les dîners, la plupart du temps), nous partageons le même toit (quoique peut-être pour peu de temps encore), et je me sers allègrement dans sa bourse, sans aucune espèce de scrupule. Mais pour ce qui est de tout ce qui compte à mes yeux, comme l’écriture, de tout ce qui prend de la place dans ma vie, comme la peur des autres, elle ne sait absolument rien. Ce qui, d’ailleurs, pourrait expliquer qu’elle me prenne pour un fou.

        De son côté, Myriam est d’avis que Julie est assez grande pour lire sereinement ces pages et faire la part des choses. J’ajouterai que ma sœur, en tant que témoin direct, sait bien que notre mère a trop encore à se faire pardonner pour espérer d’être mieux traitée par moi. Cela n’arrivera pas avant longtemps. Ma mère en est d’ailleurs parfaitement consciente, elle à qui je réponds souvent, quand elle me fait des reproches : « Non mais tu voudrais pas que je te respecte, tant que t’y es ? »

Samedi 6 mars 2004

        Me voici rentré de Bordeaux. J’aurais sans doute bien des choses à dire, mais je n’en dirai qu’une : je devrais aller plus souvent dans cette ville (c’est amusant de voir Laurence et Myriam dans leur tanière). Mais justement, dans un futur proche, je serai peut-être amené à m’y rendre plus souvent : pour voir quelqu’un d’autre… Peut-être… Rien n’est sûr… Je préfère ne pas trop y penser. Ne pas penser à l’avenir, c’est précisément l’un des traits les plus caractéristiques de ma personnalité. Je ne sais si c’est une qualité ou un défaut… D’ailleurs si, je sais…

Dimanche 7 mars 2004

 

 

        Enfin, j’ai Pélagie sur mes genoux. Elle m’a adopté tout de suite. Quand nous sommes allés la chercher à Dax, ce matin, elle avait froid. Je l’ai prise dans mes bras et l’ai placée à l’intérieur de mon manteau. Ça l’a réchauffée. Elle était conquise. Elle a passé presque toute la journée sur moi, dans mes bras ou, lorsqu’elle était par terre, à me suivre à travers la maison. Elle aime me mordiller l’oreille et les cheveux. Elle aboie après Sappho et grogne si celle-ci s’approche trop de ses jouets. Et elle n’a pas trois mois !

 

 

        Sa ressemblance avec Coccymèle est frappante, surtout quand elle dort : elle a les mêmes yeux fermés… A un certain moment, submergé par le souvenir de Coccymèle, je me suis senti très malheureux, quoique déjà fort attaché à ma nouvelle bête.

 

 

Lundi 8 mars 2004

        F*** écrit qu’il a l’impression que nous nous connaissons. C’est étrange : j’ai aussi cette impression.

Dans un des livres que je n’ai pas écrits, cette impression particulière de se connaître déjà est au cœur de l’histoire d’amour, et tomber amoureux revient à retrouver quelqu’un d’oublié mais qu’on connaît depuis la nuit des temps. Le narrateur de La Boucle d’un songe écrit : « je ne sais d’où nous venons, mais nous étions déjà là, cela ne fait pas de doute, lorsqu’il n’y a avait rien. Peut-être était-ce au cœur du soleil, peut-être au creux du néant : mais nous étions alors ensemble, chacun miroir, chacun demeure de l’autre. »

Evidemment, je ne prétends pas que je suis en train de tomber amoureux. D’ailleurs, je ne crois pas que F*** veuille d’une histoire d’amour avec un garçon. Mais il y a cet autre fait qui me trouble : dans deux des livres que je n’ai pas écrits, je fais jouer à des amoureux une pièce du Clavecin bien tempéré, pour signifier un lien particulièrement fort ou en train de se créer. Dans La Boucle d’un songe : « Ils étaient convenus tous les deux à l’avance que l’un jouerait tel prélude du Clavecin bien tempéré, puis l’autre la fugue dans le même ton, sans doute pour nous montrer combien, dans l’amour, ils ne forment qu’un être. » Dans De la Bouche des enfants : « Pour commencer, je lui ai demandé de me jouer quelque chose. Y s’est exécuté en s’attaquant à une fugue du Clavecin bien tempéré. Ça m’a plu, parce qu’il a les mêmes goûts que moi. » Or, à un certain moment de l’après-midi que nous avons passé ensemble, F*** s’est justement mis à jouer un prélude du Clavecin bien tempéré, un que j’aime en particulier, au point que je l’avais travaillé, à l’époque où je travaillais encore mon piano.

Ce qui est certain, c’est que ce garçon a réveillé mon inspiration lyrique. En trois jours, j’ai écrit trois poèmes, dont un au moins n’est pas entièrement mauvais. L’ennui avec ma poésie, c’est qu’elle contient autant de vérité que de mensonge. Généralement, une pensée, un sentiment, une image réellement perçus ou ressentis par moi servent de point de départ. Mais en cours de route, les règles métriques que je me suis fixées plient et déforment tout. A cause d’une rime, des yeux peuvent changer de couleur. A cause d’un mètre trop petit, ou trop grand, une simple attirance devient une véritable passion amoureuse. Si jamais F*** lisait les trois poèmes dont je parle, il serait sans doute effrayé, surtout par les deux derniers quatrains de « Si je savais écrire », qui pourraient lui faire croire que je suis tombé amoureux de lui.

        Cela faisait longtemps que je n’avais pas écrit de vers en pensant à quelqu’un d’encore vivant ou qui ne se trouve pas à l’autre bout du monde.

Mardi 9 mars 2004

 

Mercredi 10 mars 2004

 

Vendredi 12 mars 2004

        Journal d’Adonis.

Dimanche 14 mars 2004

        Journal d’Adonis.

Lundi 15 mars 2004

        Depuis deux ou trois jours, j’ai le plus grand mal à me connecter à Internet. Vers quinze heures, l’une des diodes du modem se met à clignoter, et il n’est plus possible de se connecter jusqu’au lendemain. Mais aujourd’hui, je me suis aperçu qu’au moment même où je perdais la connexion, le téléphone semblait être en train de fonctionner (l’écran de l’un des postes était allumé, comme à chaque fois que quelqu’un téléphone dans la maison). Je décroche et j’entends une conversation. Je raccroche aussitôt, pensant que ma mère vient d’appeler quelqu’un. Mais non. Je la vois qui passe, sans aucun combiné contre l’oreille. Est-ce que notre ligne est piratée ? Ai-je rêvé ? Même si je n’ai pas rêvé, cela a-t-il un quelconque rapport avec la connexion Internet ? Aussi bien, c’est le modem qui est trop vieux et qu’il faut changer…

Tout cela m’agace profondément. Je n’ai même pas eu le temps d’envoyer un petit mot à F***. Je pourrais lui téléphoner, mais je n’ose pas. Par contre, j’ai eu le temps d’écrire un courriel à Armandino et de répondre à celui de Laura, ma petite sœur, qui m’invite à Nice pour son anniversaire, du deux au quatre avril. Julie n’est pas sûre de pouvoir venir.

Mardi 16 mars 2004

        Je me disais que c’était peut-être le modem qui était trop vieux, et qu’il me lâchait après une heure de fonctionnement, aux alentours de quinze heures, puisque je me connecte généralement à partir de quatorze. Mais apparemment, ce n’est pas cela. En effet, aujourd’hui, je me suis connecté dès onze heures et tout a très bien fonctionné pendant quatre heures. Mais à quinze, encore une fois, j’ai perdu la connexion. Je me rue sur le téléphone. Je décroche. Et j’entends deux hommes en pleine conversation. Toutes les vingt ou trente secondes, des parasites recouvrent leurs voix. Je comprends que l’un des deux hommes est policier – du moins le prétend-il. L’autre est le mari d’une dame à laquelle le prétendu policier – mais peut-être l’est-il vraiment ? – voudrait parler. Le mari appelle sa femme. La conversation entre elle et le policier est des plus étranges. On se croirait au théâtre, en plein quiproquo. La femme semble ne rien comprendre à ce que dit son interlocuteur. J’ai alors la vague impression que le policier cherche à la tromper pour obtenir des informations. Puis cette exclamation du policier, très nette : « Mais vous êtes bien antiquaire ? » Et la femme de répondre que non, qu’elle ne l’est plus. Le policier explique qu’il s’agit d’une erreur, s’excuse et raccroche. Je raccroche à mon tour. Pendant tout ce temps, je n’ai pas dit un mot. A un moment, j’ai toussé, mais personne n’a semblé m’entendre à l’autre bout du fil, mais peut-être devrais-je dire aux autres bouts du fil… Je crois avoir entendu le nom de la femme, un nom de deux syllabes, que je ne peux évidemment pas écrire ici.

        Quelques secondes plus tard, la connexion est rétablie. Après une demi-heure, je la perds à nouveau. Encore une fois, je me rue sur le téléphone. Deux hommes se parlent. Apparemment, l’un voudrait vendre du matériel à l’autre. Le prétendu vendeur n’a pas la même voix que le prétendu policier de la précédente conversation. Le potentiel acheteur a l’accent bien d’ici, vulgaire, paysan. Peut-être en est-ce un d’ailleurs ? J’ai l’impression qu’il est question de gros matériel… Le paysan a beau dire qu’il ne veut rien acheter, qu’il n’a pas les moyens de le faire, l’autre insiste ; on dirait qu’il cherche à savoir quels sont exactement les moyens du paysan. Tout cela, bien sûr, au milieu des parasites. Les deux hommes finissent pas raccrocher. Moi aussi. La connexion est rétablie. C’était d’ailleurs différent, les jours précédents : une fois la connexion perdue, je ne la retrouvais pas avant le lendemain.

        Je suis presque sûr, à présent, que le problème ne vient pas du modem. Et j’ai la désagréable impression qu’on se sert de ma ligne téléphonique pour jouer de mauvais tours à d’innocents pigeons. Mais c’est peut-être moi, tout simplement, qui ai définitivement perdu mon bon sens. Je parle tout de même de ma petite enquête à ma mère. Elle convient que tout cela est étrange et qu’on a peut-être bien piraté notre ligne téléphonique. « On verra bien, me dit-elle simplement. J’irai peut-être à France Telecom cette semaine, pour leur en parler… » Elle n’était pas plus inquiète que cela. C’est que nous avons au moins ce point en commun, elle et moi : nous laissons les événements nous glisser dessus, comme si rien n’était jamais urgent ni grave, comme si nous n’étions pas vraiment là. Moi non plus je ne suis pas inquiet. Je suis seulement gêné de ne pas me connecter comme je veux à Internet. C’est tout.

        Maintenant qu’il est tard, je n’ai de nouveau plus aucune connexion. C’est à n’y rien comprendre. Et si c’était ma connexion plus exactement, et non ma ligne téléphonique, qui était piratée – s’il s’agit bien d’un piratage et non d’un simple aléa technique ? Il me semble qu’il est possible de « téléphoner » à quelqu’un via Internet. Il me semble aussi que ma « ligne » Internet et ma ligne téléphonique ne sont pas tout à fait la même chose (bien que toutes deux soient probablement étroitement liées), puisque je peux téléphoner et chatter ou surfer en même temps. Mes connaissances en la matière sont nulles. Mais je soupçonne qu’il se passe quelque chose de pas très catholique.

 

        Ce matin, pendant que j’étais connecté, j’ai pu lire un courriel de F***, envoyé hier soir, dans lequel il me dit que mon silence de quelques jours l’inquiète un peu. Je trouve son inquiétude des plus charmantes. Touché, je lui réponds quelque chose de gentil. Nos conversations électroniques me manquent à moi aussi. Et pas seulement cela.

Jeudi 18 mars 2004

        Ma connexion à Internet est réparée. Ce n’était qu’un problème de câble. Tout le reste, le piratage de ma ligne téléphonique, les pigeons, les arnaques, n’étaient que des constructions de mon esprit : il n’y avait aucun fondement. Finalement, je suis sans doute comme la plupart des Français : je vois le crime partout, même à ma porte !

        F*** m’a fait comprendre qu’il n’y aurait pas de suite. Je lui en veux un peu. Je l’aimais bien ce garçon. Il avait tout à fait le caractère qui me convient. Et puis il était bien joli, même s’il n’en a pas conscience. Mais il dit qu’il préfère les filles. Il le dit d’ailleurs un peu trop, comme s’il voulait s’en persuader. Je lui souhaite de se trouver vite.

Vendredi 19 mars 2004

        Julie ne pourra pas venir à Nice avec moi. Laura risque d’être déçue. Je ne suis pas d’aussi bonne compagnie que ma sœur.

Samedi 20 mars 2004

        Je devrais travailler davantage à mon Adonis. Ce texte est censé n’être qu’une nouvelle. Il faut aller plus vite. Je décide d’en publier le « chantier » dans ce site. Cette page risque d’être éphémère. Je veux dire par là que j’en effacerai peut-être régulièrement de petits ou grands passages. Et peut-être un jour l’ensemble. Je dis bien peut-être. Aussi bien, je n’effacerai rien.

        J’aime assez l’idée de mettre des pages éphémères dans ce site. Des pages qui, avec le temps, redeviendraient blanches… Les liens menant à elles, et les pages elles-mêmes demeureraient, mais vidées de leur contenu. Un peu comme les souvenirs sont vides, et sans substance les ombres infernales. Alors, ce site serait vraiment à mon image. Après tout, l’homme n’est qu’un peu d’eau. Et tout ce qui sort de mon esprit n’est guère plus que de la brume. « Hével havalim, dit Qohélet, tout est buée (Qo 1, 2). » J’ai peut-être moins encore de consistance que cet Abel de la Genèse, dont on lit le nom, et qui meurt aussitôt.

Dimanche 21 mars 2004

        Tout à coup, je pense à une nouvelle catégorie de personnes que je pourrais ajouter à la liste de Tuerie : les gens qui ne peuvent s’empêcher d’exhorter à voter, ceux du moins dont le discours ressemble à une leçon apprise par cœur (devoir, seul moyen de s’exprimer, etc., etc.). Mais à la réflexion, j’aurais d’aussi bonnes raisons de coucher également sur cette liste ceux qui s’abstiennent de voter, du moins ceux dont les raisons viennent, encore une fois, d’une leçon apprise par cœur (« tous les mêmes, tous pourris, ça sert à rien ! », etc., etc.). Je ne suis pas bien sûr d’être différent de ces derniers…

Lundi 22 mars 2004

        Pluie. Vent. Grêle. Eclaircies.

Mardi 23 mars 2004

        J’ai eu froid toute la journée. J’ai dû rester sous des couvertures, avec Pélagie sur le ventre, qui me regardait, quand elle ne dormait pas. Mais elle est encore trop petite pour me tenir vraiment chaud. Pour l’instant, c’est moi qui lui sers de bouillotte…

Mercredi 24 mars 2004

        Il faut me rendre à l’évidence : une fois de plus, je me trouve en plein désert. Rien ne pousse sur mes pages. Je dois me faire violence. Essayer. Un peu chaque jour. Me forcer à écrire. Un paragraphe. Une phrase au moins…

Vendredi 26 mars 2004

        J’ai fait, il y a peu, une étrange rencontre. Mais « rencontre » n’est sans doute pas le mot… Il s’agit d’une rencontre virtuelle, comme on dit. Je chattais ; quelqu’un m’a abordé ; nous avons chatté ensemble. Mais à mesure que nous nous sommes parlé, ce garçon, appelons-le I***, s’est fait de moi une idée des plus surprenantes. Il me regarde exactement comme je regarde ce que je méprise le plus. Pour lui, je suis tout ce que je considère ne pas être. Seulement, ce qui me semble peu lui paraît beaucoup, beaucoup trop même. Par exemple, je suis toujours dégoûté par la débauche. Mais le fait qu’il me soit arrivé de coucher avec plus d’un garçon (c’est-à-dire deux) dans une année entière, me fait passer pour un grand lubrique à ses yeux… C’est extrêmement humiliant d’être pris pour ce qu’on méprise soi-même. Je me sens comme s’il m’avait craché dessus. I*** vient de me rappeler, très brutalement, qu’il est impossible de se rencontrer jamais, que les mots ne sont que la trame du malentendu. Que nous sommes tous des étrangers. Et que ce que j’appelle « peu » dans ma langue veut dire « trop » dans celle d’un autre. Chaque œil est un monde. Les regards se croisent rarement. Et s’il arrive qu’on se regarde, jamais on ne se voit. Quand nous regardons quelqu’un, tout ce que nous voyons depuis le petit monde que nous sommes, c’est une lune qui nous tourne autour. Mais cette lune se prend pour un monde elle aussi, et de son point de vue, la lune, c’est nous. Tous, nous formons une houle incessante, sur laquelle chacun flotte et dérive vers nulle part. Cela me donne la nausée.

Samedi 27 mars 2004

        Il y a sûrement matière à sonnet dans ce que j’écrivais hier. Œil-planète, lunes autour, houle humaine, etc. Et sans doute que je pourrais ranger ce sonnet avec ceux de Deuil.

Dimanche 28 mars 2004

        Hier, soirée très alcoolisée, avec Julie et Elodie. J’avais tellement bu que me rendre dans des lieux très fréquentés, et même dans des lieux saturés d’humains, ne m’a presque pas causé de trouble. A un certain moment, nous étions dans un endroit rempli de jeunesse. Il y avait des boutons partout sur les visages, des mains baladeuses et des langues qui dépassaient pendant les baisers. Et puis un très beau garçon, avec des cheveux si blonds qu’il avait comme de la lumière sur la tête. Dans la foule, je reconnais une fille qui était des voyages en Allemagne, au lycée. A l’époque, elle était plus jeune que moi, d’un an ou deux. Mais aujourd’hui, c’est moi qui ai l’air plus jeune. Elle est déjà tout usée par la vie. On dirait que son visage est en train de s’affaisser. Je ne sais jamais si j’aime ou si je déteste revoir les gens de mon passé. Je n’aime pas, parce qu’ils me rappellent à quel point ma jeunesse est loin. J’aime, parce qu’ils sont tous devenus plus vieux que moi. C’est tout l’avantage d’être un suicidé vivant : on ne vieillit plus.

Mardi 30 mars 2004

        Je reçois aujourd’hui un courriel de Raphaël Juldé, dont je lis régulièrement le journal. Il vient de découvrir mon propre journal, dans lequel il m’arrive de parler de lui. A son tour, il parle de moi dans le sien. Nos deux journaux se croisent, ce qu’un lecteur que nous avons en commun qualifie (dans mon blogue) d’historique.

        Raphaël Juldé trouve étonnantes certaines choses que j’ai dites sur lui. Il écrivait hier : « Ce qui m’étonne, c’est qu’il [moi] a l’air fasciné (enfin, ‘‘fasciné’’, j’exagère peut-être un peu) par mes ‘‘nombreux déplacements, activités et rendez-vous.’’ […] J’ai vraiment du mal à croire qu’un lecteur de mon journal puisse me voir comme quelqu’un de très actif ! […] Je reconnais que j’ai un certain souci du détail qui peut parfois transformer une anecdote en une sorte de petite saynète, de petite histoire à l’intérieur d’un récit plus développé, et qu’il est possible que cela donne la (fausse ?) impression qu’il se passe beaucoup de choses en peu de temps – mais je crois surtout que la perception qu’un lecteur a d’un journal intime varie énormément en fonction de celle qu’il a de sa propre vie. Si cet Olivier éprouve vraiment une impression de ‘‘phobie sociale’’, et s’il est dans une période de stagnation et d’indécision, il est logique, ou en tout cas compréhensible, qu’en me lisant, il ait la sensation que je suis entouré d’amis et plutôt actif… »

        « La perception qu’un lecteur a d’un journal intime varie énormément en fonction de celle qu’il a de sa propre vie », dit-il. Et cette considération l’amène à se souvenir d’une conversation qu’il avait eue avec un sien ami, à propos d’un livre que tous deux avaient lu : alors que l’un avait eu telle impression en lisant ledit livre, l’autre avait eu « exactement l’impression inverse » ; sans doute parce que chacun, au moment de sa lecture, se trouvait dans une situation particulière, différente de celle de l’autre.

        Quant à moi, tout cela me rappelle ce que j’écrivais vendredi : nous sommes tous des étrangers. Ce que j’appelle « beaucoup » dans ma langue signifie « peu » dans celle d’un autre.


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