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Journal - Jardin


Octobre - Décembre

Novembre

Depuis le mois d’avril 2004, il existe un doublet de ce journal, ayant la forme d’un blogue et pouvant donc recevoir des commentaires. (Et même, depuis peu, un deuxième doublet ici. Pourquoi ? Parce que.)

 


Lundi 1er novembre 2004

        Je relis ce que j’écrivais hier et m’aperçois que tout cela n’est pas beaucoup moins imbécile que ce en réaction de quoi je l’écrivais. C’est probablement l’instinct grégaire qui m’a fait dire ces choses. Qui sait ce que je penserais si j’étais d’un autre troupeau ?

        N’empêche ! S’il est vrai qu’il y a une pensée dominante particulièrement étouffante pour des esprits libres, il y a pourtant aussi tous ceux qui ne pensent pas, ou du moins qui pensent si peu que cette prétendue pensée dominante les effleure sans doute, mais sans jamais les dominer, si j’ose dire… Par exemple, beaucoup d’hommes, bien que parfaitement conscients qu’il est désormais très mal vu (et accessoirement dangereux) de boire et conduire en même temps, boivent et conduisent tout de même, en se disant, par exemple, qu’ils ont bu, certes, mais pas tant que cela, ou qu’ils vont prendre le volant, d’accord, mais pour parcourir seulement deux kilomètres, et en pleine ville, comme si cela était moins dangereux, ce dont ils se convainquent très aisément. Ainsi, j’ai vu plusieurs fois Hieronymus (encore lui ! mais je ne pouvais pas manquer une si belle occasion de cracher encore sur lui !), par exemple un jour que nous nous rendions à Hossegor, où il avait un appartement, payé je crois avec l’argent que lui versa l’état en dédommagement de sa contamination, je l’ai souvent vu disais-je, maintenir avec ses genoux le volant de la voiture qu’il était en train de conduire, parce que ses mains étaient occupées à rouler des pétards et ouvrir des canettes de bière. C’était tellement acrobatique que c’en devenait beau. Mais les quelques bières que je devais moi aussi avaler, pour faire comme si Hieronymus n’était pas vraiment alcoolique et lui donner l’impression, si tôt le matin, d’un moment convivial, devaient enjoliver beaucoup les choses, ainsi que les entêtantes fumées de son shit.

Mardi 2 novembre 2004

        Et encore un an de plus, un an de moins. Mais cette fois-ci, je ne suis pas enrhumé. Armando, qui devait être ici pour mon anniversaire, est toujours retenu, à faire des choses que je ne préfère pas savoir. J’espère tout de même qu’il est toujours de ce monde : qu’il ne m’ait pas téléphoné pour mon anniversaire ne lui ressemble pas.

        Cet après-midi, pendant le cours que je donnais à une élève dont la mère tient un salon de beauté, cette dernière fait entrer dans la pièce où nous travaillons, mon élève et moi, une jeune cliente à elle, Maria, vingt-quatre ans, Espagnole, pour lui offrir un café et lui donner l’occasion de bavarder un peu. Ladite Espagnole, qui ne connaît personne ici, où elle apprend le français, nous explique, en effet, qu’il est extrêmement difficile d’aborder les gens et de nouer des liens en France, contrairement à son pays, où il serait très aisé, selon elle, de parler à des inconnus. A l’entendre, les Français seraient froids, distants, voire méfiants. Si cela est vrai, il me plaît d’être français. Mais il me semble que les Français ne le sont pas encore assez... Je déteste qu’on m’aborde ou s’adresse à moi sans me connaître (et même quand on me connaît, je n’aime pas ça).

        Curieusement, l’autre jour, Matio m’expliquait que cela ne se faisait pas, en Espagne, de fumer une ou deux bouffées à la cigarette d’un autre. Si l’on demande cela à quelqu’un (qu’on connaît tout de même), celui-là préfèrera donner une cigarette entière au quémandeur. Apparemment, les Espagnols se mélangent assez facilement, à en croire Maria, mais pas jusqu’à la salive, selon Matio. Tandis que les Français, qui n’aiment pas se mêler, ne sont pas très gênés d’avoir la salive d’un autre dans la bouche. Si du moins ce que Maria et Matthieu disent est vrai. 

Mercredi 3 novembre 2004

        Mont-de-Marsan, sinon le monde, est bien petit. J’apprends que le voisin de Julien, le nouvel actuel amoureux de ma sœur, n’est autre que Hieronymus lui-même, sur lequel j’ai peut-être tort de cracher tellement dans ce journal. Sa poule, bien plus que lui, en a après ma sœur, comme c’est moi, bien plus que ma sœur, qui en ai après lui. Finalement, c’est assez compréhensible : désormais, c’est un peu le même sang qui coule dans les veines de Hieronymus et de Julie, et qui les lie.

Dimanche 7 novembre 2004

        Presque d’une traite, m’est venu ce sonnet de

 

HIERONYMUS

 

C’est un vivant cadavre assoiffé de Vénus,

Versant impunément aux vierges assagies

Le danger quotidien de ses hémorragies,

Si dans la fleur éclose il trempe son phallus.

 

Fallait-il que l’enfant s’offre au Hieronymus,

Dont je séchais, enfant, les tristesses vagies ?

Gisant dressé vers moi pour sa nécrophagie,

Je voudrais, à ce veau, lui bouffer le thymus !

 

Mais toujours cette bête a les yeux d’une vache !

Et malgré ses secrets, malgré ses sales us,

Il passe pour plus pur que le petit Jésus.

 

Son maudit sacré nom, jamais rien ne l’entache,

Même quand il lui prend d’empoisonner nos sangs !

Quoi qu’il fasse, il demeure un coupable innocent.

Mardi 9 novembre 2004 2004

        Je me fais engueuler dans un courriel de Stéphane, qui se plaint de ce que je ne le lise pas avec assez d’assiduité. Pas facile, quand on n’a pas Internet chez soi. Mais cela devrait bientôt changer.

Mercredi 10 novembre 2004

        J’ai enfin Internet chez moi. Je ne sais pas si j’aurai longtemps les moyens d’y être abonné.

Jeudi 11 novembre 2004

 

Le Dahlia Noir

 

        Je finis de lire le passionnant livre de Steve Hodel intitulé L’Affaire du Dahlia Noir. La première fois que j’entendis parler de cette affaire, i. e. du meurtre d’Elisabeth Short (surnommée dans la presse le Dahlia Noir), une très belle jeune femme de vingt-deux ans, dont le corps sans vie fut retrouvé, affreusement mutilé, à Los Angeles le 15 janvier 1947 ; c’était en lisant le roman de James Ellroy, Le Dahlia Noir, dans lequel la fiction et la réalité (indices, personnages historiques) étaient très étroitement mêlées. Si l’affaire du Dahlia Noir est restée célèbre à Los Angeles et dans tout le reste des Etats-Unis, c’est sans doute parce que, comme celle de Jack l’éventreur en Angleterre, elle ne fut jamais résolue. Jusqu’aujourd’hui du moins, puisque Steve Hodel, plus de cinquante années après les faits, semble bien avoir trouvé le coupable, qui n’est autre que son père ! C’est à la mort de ce dernier, après avoir trouvé, à côté d’une photo de lui, deux clichés jusqu’alors inédits du Dahlia Noir, dans un petit album où son père ne rangeait que les images des personnes qui avaient le plus compté dans sa vie, que l’auteur de ce livre, ancien inspecteur du L.A.P.D. (la police de Los Angeles), intrigué, commença une enquête de trois années, établissant de façon presque certaine la culpabilité de son propre père : George Hodel. Si l’enquête menée par le fils est, en soi, des plus passionnantes, l’effrayante personnalité du père, que l’on découvre de page en page, l’est encore plus. George Hodel est un monstre de génie (on apprend d’ailleurs que son Q.I. était d’un point supérieur à celui d’Einstein). Lorsqu’il commet ses meurtres, car il en commit plusieurs (quelques dizaines, selon Steve Hodel), le tueur (en série, donc) a déjà plusieurs vies derrière lui : enfant, il fut un pianiste virtuose, connut Sergeï Rachmaninov, et fut choisi, à la place d’un adulte, pour donner un concert (il avait alors neuf ans) au L.A. Shrine Auditorium, à l’occasion du 14 juillet français. A quinze ans, mentant sur son âge, il fut chauffeur de taxi, ce qui, probablement, lui permit de nouer quelques liens avec la pègre locale. A la même époque, il fut également photo reporter, et couvrait essentiellement les affaires de meurtres, ce qui, selon toute vraisemblance, contribua beaucoup, vu son jeune âge, à installer dans son esprit le grand déséquilibre qui devait plus tard faire de lui un tueur. Vers vingt ans, il fut poète, édita une revue littéraire et se lia avec beaucoup d’artistes du moment. Entre autres langues, il parlait couramment le français, que lui avaient appris ses parents, des émigrés russes qui, entre eux, s’exprimaient dans cette langue. Il lisait Baudelaire et le marquis de Sade dans le texte. Il épousa, après plusieurs autres mariages, une femme (la mère de l’auteur du livre) qui avait d’abord été mariée à John Huston (avec qui George Hodel était très lié). Il fut également un grand ami de Man Ray, qui fit à de nombreuses reprises des photos de lui et de sa femme. John Huston, Man Ray et beaucoup d’autres personnes participaient aux parties de jambes en l’air que George Hodel organisait dans sa belle maison de Franklin avenue, à Hollywood. Après s’être détourné de la poésie, Hodel fit des études de médecine et se spécialisa dans les maladies vénériennes. Plus tard, il devint chirurgien. Il eut un moment, à titre honorifique, le grade de lieutenant général et porta un uniforme des Nations Unies, pour pouvoir traiter d’égal à égal avec des généraux nationalistes ou communistes, à une époque où il se trouvait en Chine, en tant que médecin de l’U.N.R.R.A, un organisme destiné à donner des soins médicaux aux populations ravagées par la guerre. Après cette courte carrière à l’étranger, il rentra à L.A. et ouvrit une clinique privée, dans laquelle il pratiquait clandestinement des avortements. C’est parce qu’il faisait partie d’un réseau d’avorteurs couvert par des membres importants du L.A.P.D., qui le protégeaient en échange de pots-de-vin, qu’il put quitter les Etats-Unis sans trop de difficultés quand les hommes enquêtant sur la mort du Dahlia Noir furent sur le point de l’arrêter. Après quoi, l’affaire fut étouffée. George Hodel continua sa vie à l’étranger, où il devint un homme d’affaire prospère. Des années plus tard, il revint s’installer aux Etats-Unis, où il mourut à plus de 90 ans (en 1999, je crois), libre. C’était un homme cultivé, élégant, collectionneur de femmes et d’art, mais un tyran domestique, assoiffé de sexe et, parfois, d’une violence terrifiante. Il y a, dans le Los Angeles des années 1950,  et dans cet homme, quelque chose de la Renaissance.

 

George Hodel

 

        Le meurtre du Dahlia Noir, dans toute son horreur, est étroitement lié à la culture et aux goûts artistiques de George Hodel. Il semble bien, à en croire l’auteur, que ce grand admirateur de l’œuvre de Man Ray s’inspira de deux photographies de ce dernier lorsqu’il exposa (c’est le cas de le dire), très en vue, dans la rue, le cadavre d’Elisabeth Short. Le corps avait été coupé en deux, de façon très sûre et très propre, comme seul un chirurgien peut faire, la lame du scalpel étant passée entre deux vertèbres, avec beaucoup de précision, sans laisser de marque dans l’os. La partie supérieure du cadavre paraît être une reproduction du Minotaure de Man Ray (1933). Les bras figurant les cornes sont disposés de la même caractéristique façon. Des lambeaux de peau ont été ôtés sous les seins, pour figurer les ombres de la photo. L’utérus a été enlevé ; peut-être est-ce un rappel de la grande ombre en forme de triangle se trouvant également sur la photo. Un large et repoussant sourire a été taillé dans la chair du visage, d’une oreille à l’autre. Selon Steve Hodel, ce sourire est une reproduction d’une autre œuvre de Man Ray, intitulée Les Amoureux, dans laquelle une vaste bouche se déploie dans le ciel. (Moins convaincant, mais possible.) Les photos du cadavre et celles de Man Ray portées au dossier que constitue l’auteur et présentées côte à côte sont particulièrement parlantes. La victime, avant de mourir, a subi des sévices proprement épouvantables,  dont certains sont les mêmes que dans Les 120 journées de Sodome. Par exemple, on lui a fait manger ses excréments, à moins que ce ne soient ceux du tueur. Et selon Steve Hodel, il est possible que la date où fut retrouvé le corps du Dahlia (le 15 janvier) ait à voir avec le récit de la quinzième journée du texte de Sade. Cette phrase, en particulier, semble hélas avoir beaucoup inspiré le tueur : « Il se retourne et, de ses doigts, enfonce autant qu’il peut dans le vagin entrouvert le sale excrément qu’il vient de déposer. »

 

Le Minotaure

 

Les Amoureux

 

        Cette proximité de l’art et du meurtre est troublante. D’après Patricia Cornwell, qui a enquêté sur Jack l’éventreur, le tueur de Londres aussi était un artiste, un peintre assez connu des amateurs, un certain Sickert, qui mourut dans les années 1940. Comme Jack l’éventreur, le tueur du Dahlia Noir écrivit des lettres à la presse et à la police. Ces lettres sont d’ailleurs parmi les éléments de preuve les plus convaincants que soumet Steve Hodel à ses lecteurs : le tueur et George Hodel ont la même écriture, qui est d’une tenue particulièrement rare.

        Et le temps : il y a quelque chose de vertigineux dans la pensée que Jack l’éventreur ait pu vivre jusque dans les années 1940 (autrement dit : jusqu’à l’époque où Hodel commettait ses meurtres) et le tueur du Dahlia jusque dans les années 1990. A un certain moment de son enquête, Steve Hodel est amené à interroger l’une des dernières personnes à avoir vu Elisabeth Short vivante : quelques heures avant sa mort, dans la nuit du 14 au 15 janvier 1947, cette dernière, qui se savait menacée par Hodel (qui était son amant, j’avais oublié de le dire ! et follement jaloux), avait abordé dans la rue, terrifiée, un agent de police, une femme encore vivante au moment de la rédaction du livre, et qui, à l’époque, s’était contentée de conduire la pauvre jeune fille à l’abri d’un bar fréquenté, d’où le Dahlia ressortit quelques instants plus tard, pour aller à la rencontre de son destin. Le fils du tueur s’adressait à la dernière personne encore en vie à avoir vu Elisabeth Short vivante.

        Il n’y a pas de hasard. Si James Ellroy, dont je parlais tout à l’heure, a beaucoup écrit sur le Dahlia Noir, c’est parce que sa propre mère, Geneva Ellroy, fut assassinée quand il n’avait que dix ans, en 1958, et que les meurtres de ces deux femmes, meurtres non résolus dans chaque cas, se ressemblaient tellement que, dans son esprit, parler du Dahlia Noir, cela revenait à parler de sa mère. Or voilà que quarante ans après les faits, Steve Hodel démontre que, très vraisemblablement, à cause de plusieurs éléments, dont le modus operandi, Geneva Ellroy a été assassinée, soit par George Hodel lui-même, pendant l’une de ses escales à L.A. (où il lui arrivait, depuis sa fuite à l’étranger, de revenir, pour affaires) ; soit par son complice, dont je n’ai pas parlé ici, parce que tout est déjà bien assez compliqué comme cela ; soit par les deux. Non, il n’y a vraiment pas de hasard. Et la réalité peut aller bien plus loin que la fiction ! Maintenant, j’ai très envie de relire le Dahlia d’Ellroy.

        Mais qui sait, peut-être que tout cela n’est que la mystification d’un fils voulant régler ses comptes avec son père, fraîchement rendu ad patres

Vendredi 12 novembre 2004

        En passant de la première à la seconde version de Hautetfort, je m’aperçois que certaines des photos qui illustrent parfois mon blogue sont trop grandes pour figurer entièrement dans la colonne du milieu. Il va falloir que j’essaie d’arranger ça. Avec mes deux mains gauches et ma foncière mauvaise volonté, ça risque d’être difficile.

Dimanche 14 novembre 2004

        (Cette nuit, j’écris un nouveau sonnet : à propos de ma langue avariée de gros bœuf avachi.)

        « […] simplifications éhontées que je suis fatigué de devoir proposer sous le prétexte fallacieux qu’il faut que je me mette à la portée de mon lecteur ? Qu’il se mette donc à la mienne, c’est dans ce sens, celui de l’élévation, que j’ai appris moi-même […] » Ces mots que je lis dans le blogue de Juan Asensio, on devrait les dire encore aux maîtres chargés d’instruire la jeunesse, mais qui de plus en plus, au lieu de la mener toujours un peu plus haut, se laissent bien plutôt mener par elle, s’abaissant même à la caresser dans le sens du poil, quand il faudrait au contraire lui parler plus fermement, comme un maître à son chien. La jeunesse et le chien ont d’ailleurs cela de commun qu’à être trop caressés, ils se rebiffent ensuite au premier regard qui ne leur plaît pas : et on ne peut plus rien en tirer.

Mardi 16 novembre 2004

        En ce moment : rien. Sauf un sonnet sur le Dahlia Noir.

Vendredi 19 novembre 2004

        Toujours rien. Je ne sors pas de chez moi, sauf pour donner mes cours, comme aujourd’hui. Avant, je passe chez ma mère, pour y déposer Ultraviolette Pélagie, qui est, dans l’ensemble, un bon chien, mais qui ne supporte pas de rester seule et que je ne peux donc pas laisser chez moi quand je n’y suis pas, si du moins je ne veux pas qu’elle hurle jusqu’à mon retour ; les voisins n’apprécieraient pas. Il faudra que je lui apprenne à se passer de toute compagnie pendant quelques heures ; ça risque de ne pas être simple. Après mon cours, une fois récupérée la bête, découragé par la perspective de me préparer à manger, je vais jusqu’au fast food local (qui est d’ailleurs le même partout), pour acheter de la nourriture toute prête. Quand il y a la queue au drive in, pour ne pas perdre de temps, quelqu’un vient jusqu’à votre voiture pour prendre la commande, au lieu que d’habitude, c’est le client qui roule jusqu’au guichet, devant lequel, de toute façon, il devra bien passer : pour payer, puis pour recevoir la nourriture bien empaquetée, (mais à un autre guichet, cette fois-ci). Aujourd’hui, la queue était si longue que, de l’endroit où je me trouvais, je ne pouvais absolument pas voir le panneau géant et multicolore sur lequel sont indiqués les noms et les prix des différents sandwiches. La personne arrive enfin au niveau de ma voiture et me demande : « votre commande, monsieur ? ». Apparemment, il ne vient pas à l’esprit de cette espèce de racoleuse d’un genre spécial que tout le monde ne connaît pas par cœur la carte de l’endroit, même si c’est la même dans toute la France. Du coup, je lui fais croire que je ne sais pas ce qu’on sert dans cette moderne taverne, et lui demande de me réciter la carte en entier. La vie ne vaudrait pas d’être vécue, sans ces petites joies inattendues et légèrement vicieuses. Mais la personne savait bien sa leçon ; d’ailleurs, cela m’a un peu gâché mon plaisir. Puis je retourne à ma solitude, mon insomnie, mon désespoir et mes rimes.

        Encore un sonnet d’écrit depuis celui du Dahlia. Je le trouve moins bon, ou plutôt, un peu plus mauvais que mes autres, mais Jérôme semble justement le préférer à celui, par exemple, que j’ai écrit sur ce bouillon de culture de Hieronymus. Toujours à propos de cette tête de veau de mort en sursis, je songe à écrire un Minotaure et un Labyrinthe. Je pense aussi à une Sirène, pour répondre en quelque sorte au dessin pour moi de Jérôme. Et je me demande si je ne pourrais pas caser bientôt quelque part le mot électro-encéphalogramme, que j’aimerais couper en deux, pour faire rimer électro avec trop… Mais faire entrer les six syllabes d’encéphalogramme au début d’un vers, avec l’e caduc, n’est pas chose facile. On verra bien. Cela dit, que j’aimerais associer le poulpe Hieronymus à un électro-encéphalogramme plat !

Jeudi 25 novembre 2004

        C’est toujours la même chose. Nihil novi sub sole. Seulement, je devrais plutôt dire sub luna, parce que ces temps-ci, je vis à l’envers : veillant la nuit, dormant le jour. Sauf avant-hier, où je suis allé faire faire une longue promenade à ma mère, sa chienne et la mienne sur les bords de la rivière. J’ai tellement perdu l’habitude de faire le moindre effort, qu’après ces deux petites heures de marche, je me suis presque littéralement évanoui dans le salon. La crise d’hypoglycémie n’était pas loin ! Sans doute parce que je ne fais que deux repas par nycthémère, ce qui n’est pas beaucoup, surtout s’il faut avoir de l’activité, comme marcher ou même seulement se tenir debout… Seul bon côté de mon (pas si) nouveau mode vie : je maigris sans difficulté. Evidemment, la ménagerie était ravie de cette promenade, ma mère y compris, qui n’est pas beaucoup moins chienne que nos deux bêtes.

        Il y avait (c’était hier je crois), sur la sixième chaîne, un nouvelle série, dans laquelle l’un des personnages récurrents est atteint d’à peu près toutes les phobies les plus connues, dont, m’a-t-il semblé, une forme de phobie sociale (qui n’est d’ailleurs pas si connue que cela, maintenant que j’y pense…). Malgré tout, ce personnage menait une vie presque normale, et socialement très remplie. Simplement, puisqu’il ne pouvait pas aller dans le monde, le monde venait à lui ! Et quand il ne pouvait pas faire autrement que de sortir de son appartement, il envoyait à sa place son frère jumeau ! Ah ! Si seulement cela se pouvait !

        Une bonne petite surprise de mon notaire m’attendait aujourd’hui dans la boîte à lettres : un chèque de 284,15 € soldant le compte d’achat de mon appartement. Je ne m’y attendais plus.

        Que dire d’autre. J’ai publié le début du Dernier des Mortimer dans mon blogue de pédé, enfin, dans mon blogue De Profundis, puisque tel est son titre, qu’il faudrait peut-être changer, d’ailleurs. Après Le Dahlia noir, je relis Le Grand Nulle Part (et dans la foulée sans doute aussi L.A. Confidential, ces trois romans formant un tout). Ce midi, coup de téléphone d’Armandino, qui est en Italie, où la terre a tremblé, me dit-il… Je m’étais couché trois heures plus tôt, j’avais l’impression d’être dans un rêve. Je croyais qu’il me parlait par images, qu’il me disait que la terre avait tremblé pour lui, qui ne va pas très bien, en ce moment. Mais non, elle avait vraiment tremblé, si j’en crois ce que me disait ce soir la télévision.

Dimanche 28 novembre 2004

 

 

        J’étais en train de me demander, cette nuit, si ce ne serait pas une bonne idée, après avoir écrit un sonnet sur le Dahlia, d’en écrire deux autres : un sur Le Grand Nulle Part ; un sur L.A. Confidential. Enfin, sur n’est pas tout à fait le mot. Puis par association d’idées, je me suis demandé à quelle sauce je pourrais encore accommoder le minotaure. Je ne peux tout de même pas passer mon temps à mettre en boîte ce cadavre-mayonnaise de Hieronymus ! Et tout à coup, me revient à l’esprit le T-shirt de John, dans Elephant, jaune avec un taureau dessus. D’accord. Mais que vient-il faire là, ce minotaure, m’interrogé-je ensuite ? Et je ne trouvais pas. Mais voilà que ce soir, en lisant l’un des blogues habituels, je clique sur un lien, qui me mène tout droit à la photo du suaire de Turin. Et là, comme dans un flash, je trouve. Aujourd’hui, c’est l’homme qui est un minotaure (et le monde son labyrinthe). Dans Elephant, l’homme est mort (ou tout comme). John, qui croise tout ces morts, ange et salut, leur est un lumineux suaire. L’obscur visage des hommes y laisse cette trace. La nuit humaine est absorbée par la lumière de John. De cela aussi, il faudrait que je fasse un sonnet. Il est curieux que ces pensées me viennent en novembre. C’est en novembre 2003 que j’ai vu Elephant pour la première fois, et que j’ai tant écrit dessus, tellement j’avais été bouleversé.


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