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Journal - Jardin


Août - Octobre

Septembre

Depuis le mois d’avril 2004, il existe un doublet de ce journal, ayant la forme d’un blogue et pouvant donc recevoir des commentaires. (Et même, depuis peu, un deuxième doublet ici. Pourquoi ? Parce que.)

 


Jeudi 2 septembre 2004

        Deuxième nuit chez moi. Epuisé par deux journées passées à déballer des cartons, ranger, nettoyer, je finis par m’affaler devant la télé de ma sœur, que je garderai chez moi pendant un peu plus d’un an, jusqu’à ce que Julie emménage à son tour dans son propre appartement. Sixième chaîne : nouvel exemple de télé réalité : on fait vivre des jeunes gens d’aujourd’hui dans un pensionnat des années 1950. Mais, première curiosité : l’endroit accueille aussi bien des garçons que des filles. Les deux sexes ont beau être assez strictement séparés, on devine déjà qu’ils enfreindront toutes les règles pour se retrouver… Quel dommage qu’il n’y ait pas eu que des garçons, dans ce pensionnat. Ç’aurait été une belle occasion de voir renaître des amitiés particulières, qui ne peuvent plus exister, depuis qu’il est si facile pour les deux sexes de se rencontrer…

        Sans doute pour protéger l’anonymat de ces jeunes gens pourtant désireux d’être célèbres, on ne les appelle pas par leurs noms de famille, mais par leurs prénoms. Seulement, ces prénoms sont précédés de monsieur ou de mademoiselle… Monsieur Aurélien, par exemple. Si bien que le directeur de l’établissement, lorsqu’il s’adresse à un élève en particulier, ressemble plus à un domestique parlant au fils du maître qu’à un véritable directeur. Ridicule.

        A un certain moment, un élève téléphone à sa mère et lui dit, presque fier de lui, qu’il a eu un zéro à sa dictée. Et la mère se met à rire, d’un bon gros rire qui signifie que ce n’est  pas grave, que l’orthographe était une dame bien sévère autrefois, mais plus maintenant, Dieu merci…

Samedi 4 septembre 2004

        J’étais chez ma mère cet après-midi. J’aurais pu en profiter pour actualiser la version électronique de mon journal, mais je n’étais allé là-bas que pour me baigner. Une autre fois. Avant de partir, j’ai tout de même téléchargé les dernières mises à jour de certains des blogues que j’ai l’habitude de fréquenter. Je ne les ai pas encore lus. A mon arrivée, faisant la fête à ma sœur, Pélagie est tombée dans la piscine. Elle y tombait souvent, durant ses batailles avec Sappho. Je ne suis pas vraiment étonné de voir que je ne manque pas à ma mère. Chaque fois que Julie passait à la maison, celle-ci lui demandait toujours si elle ne voulait pas rester dîner avec nous. Aujourd’hui que c’était à mon tour d’y passer, elle ne m’a pas demandé si je voulais rester dîner avec elles. Par contre, espérant sans doute un peu que son dégoût de moi ne lui vînt que de ce qu’elle ne supportait plus de me voir quotidiennement chez elle, comme elle le prétendait depuis quelque temps, je m’attendais à la trouver un peu plus douce. Mais non, rien n’a vraiment changé. C’est quelque chose de plus profond qui la dégoûte. C’est vraiment moi. De mon côté, je n’ai pas moins envie de lui faire la peau. Finalement, je pars en claquant la porte, puisque je ne peux pas la claquer elle.

Lundi 6 septembre 2004

        Cet après-midi, j’avais à faire en ville. Juste au moment où je gare ma voiture, deux agents de la police municipale arrivent, pour contrôler les tickets des parcmètres. D’habitude, je ne paie pas. Mais cette fois-ci, je n’avais pas le choix : je voyais bien que les deux agents, avec leur air de ne pas y regarder, regardaient tout de même ce que j’allais faire. D’ailleurs, quand ils eurent terminé leurs vérifications et repris leur ronde, l’un deux s’est encore retourné, pour vérifier que je revenais bien du parcmètre avec un ticket. Comme je n’avais pas de petite monnaie, j’ai dû me séparer d’un euro ! Et pour rien, parce que l’endroit où je me rendais a fermé juste quand j’arrivais !

Mardi 7 septembre 2004

        Un malheur n’arrivant jamais seul, cet après-midi, comme je me rendais au même endroit qu’hier, j’ai crevé le pneu avant gauche de ma voiture, tandis que je garais celle-ci, sans doute parce que j’ai heurté le trottoir en faisant mon créneau. On m’avait pourtant bien prévenu qu’il fallait que je change rapidement ces foutus pneus ! Frédéric, l’actuel amoureux de ma sœur, s’est chargé d’installer la roue de secours, puisque je ne savais pas le faire, ne sachant d’ailleurs rien faire, comme aime à me le rappeler ma mère si souvent.

Je me rends compte que d’hypothétiques lecteurs se demanderaient sans doute quel peut bien être ce premier malheur, que je prétends inévitablement suivi d’un second, dont je viens de parler. Si je ne prenais pas tout ce qui m’arrive pour une forme de malheur, je répondrais que le simple fait qu’un endroit où je dois me rendre ferme juste au moment où j’arrive, comme hier, en constitue un particulièrement grand à mes yeux, compte tenu de l’énorme violence que je dois me faire pour sortir de chez moi, ce qui, hélas, arrive plusieurs fois par jour, ne serait-ce qu’à cause de Pélagie, qui a besoin de ciel et d’herbe. Chaque fois que je mets le nez dehors, c’est après avoir longuement réfléchi à l’itinéraire, calculé la durée du trajet, etc. Si quelque chose survient d’imprévu, c’est une catastrophe, une angoisse immense, le ciel qui me tombe sur la tête !

Et même, si je faisais abstraction de mon risible état psychique, je pourrais encore répondre que perdre un euro pour avoir le droit d’occuper momentanément un petit espace de goudron est, en soi, un malheur comme un autre, surtout quand on est réduit à compter ses sous, comme dans ma situation, que je sais pourtant bien plus enviable que celle de tant d’autres.

Mais je devrais arrêter de parler dans ce journal de mes mésaventures automobiles, sinon le Stalker constatera bien vite que mon blogue ne se distingue guère de tous ceux qui, dit-il, « pullulent comme des morpions », relatant « jusqu’à la nausée l’insignifiance pathétique de la ‘‘vie’’ d’imbéciles qui n’ont pas même honte de l’écrire par le menu », et il regrettera sûrement d’avoir cité mon nom dans une des colonnes de son blogue à lui. Pourtant, de fait, c’est précisément cela que le fond de mon journal : le néant de ma vie…

Quelqu’un d’autre, dont je n’ai pas le texte sous les yeux au moment où j’écris ces lignes, pour avoir oublié de le télécharger avec mes autres lectures habituelles, parle également dans son blogue de ces journaux intimes publiés sur Internet, comme si c’était aller contre la nature même du genre, que de rendre public ce qui est d’ordre essentiellement privé… Pour ma part, je ne pense pas que le secret ait beaucoup à voir avec le genre du journal intime. Y a-t-il une bien grande différence entre le journal de l’adolescente boutonneuse écrivant tous les jours : « Cher journal, aujourd’hui etc. » et celui de l’internaute boutonneux (ou pas) commençant chaque jour par : « Cher lecteur » ou « Cher commentateur, aujourd’hui, j’ai fait ceci, cela, etc. » ? Le plus souvent (mais pas toujours), le journal (pour jouer sur le sens du mot intime) parle des choses les plus intérieures, parfois d’ordre très privé certes, mais pas nécessairement secrètes. Surtout, ce qui le constitue comme un genre à part, c’est son étrange sujétion au temps présent, actuel, mais qui, tout de même, ne s’arrête pas de passer. Alors que d’autres livres se moquent du temps, reviennent en arrière, se corrigent, se déconstruisent et se reconstruisent pour mieux tenir, le journal intime n’a pas plus de forme qu’un fleuve : il existe parce qu’il coule et ne peut avoir de lui-même une vue d’ensemble. Il pourrait s’écrire sans fin, jusqu’à la mort. Finalement, ce n’est pas un véritable livre. Mais un volume, que l’on déroule à mesure que le temps passe, et sur lequel on écrit : soit le récit de ses journées, soit le cours d’une pensée, le plus souvent inachevée : en train d’être pensée. Le journal intime manque de recul, et ressemble à une suite de conversations qu’on aurait avec soi-même. Au fil du temps, les conversations sont déformées, comme bien des souvenirs, ou même complètement oubliées, comme beaucoup de conversations. Le journal intime pouvant oublier ce qu’il lui est arrivé de dire, il peut donc se répéter, ou dire tout le contraire de ce qu’il aura fait plus tôt. C’est un genre où il est permis de ne pas être d’accord avec soi. S’il est possible que des journaux soient relus, corrigés, unifiés pour être publiés, ces journaux ne sont plus tout à fait de vrais journaux intimes, mais des livres trop livres, propres et présentables. Un journal intime étant la sorte de conversation avec soi que j’ai dite, l’écrire sous la forme d’un blogue pouvant recevoir des commentaires, ce n’est pas vraiment aller à l’encontre du genre, mais élargir simplement la conversation aux autres. Et tout cela, que je viens de dire, à propos de la nature du journal intime, presque à mesure que cela me venait à l’esprit, sans autre ordre que le cours plutôt tortueux de ma grosse et fangeuse pensée, je l’aurai sans doute bientôt oublié, et qui sait si je ne dirai pas un jour des choses tout à fait contraires à celles-là, dans ce même journal ? Cela m’est d’ailleurs sûrement déjà arrivé, que ce soit sur ce même sujet, ou bien sur d’autres.

Mercredi 8 septembre 2004

        Je ne suis déjà plus tout à fait d’accord avec ce que j’écrivais hier. Il est permis de relire et de corriger son journal. Cela ne le rend pas moins journal ! Et il ne sera pas moins vrai que le journal intime, à cause de son immersion dans le temps présent, est loin d’avoir l’ossature d’un livre ordinaire. C’est une sorte d’invertébré.

        Voici une semaine que je suis installé dans mon propre appartement. Mais je devrais plutôt dire que cela fait une semaine que je suis en train de m’y installer, les choses étant encore loin d’avoir toutes trouvé leur place. Dans le salon, par exemple, je viens à peine encore

 

De pendre à mon plafond, comme un astre lunaire,

Le jour blanc, pâle et rond du nouveau luminaire…

 

Il y a beaucoup de cartons partout, d’autres qui sont toujours chez ma mère, sans parler de toutes les choses de là-bas que je n’ai pas même eu le temps d’emballer… Mais comme l’endroit où je dois vivre n’est pas bien grand, je préfère ne pas trop me précipiter, et trouver à chaque objet la place la plus appropriée.

        J’avais parlé un jour, dans ce journal, je crois, de la manie que j’avais, lorsque je vivais à Bordeaux, de rapetisser les pièces en les coupant avec des rideaux de douche que j’installais un peu à la manière des enfants terribles de Cocteau se fabriquant une espèce de tente à l’aide de paravents. Cette manie ne m’a pas quitté. La seule différence est que je ne me sers plus de rideaux de douche, mais de véritables tentures. J’ai ainsi déjà coupé en deux la chambre et la véranda.

        Et je m’aperçois ce soir même, en écrivant ces lignes, que, comme à Bordeaux, il y a des cafards dans mon appartement.

        Tout à l’heure, comme je regardais à la télé une émission dite littéraire consacrée aux islamistes (comme d’habitude), j’entends quelqu’un rappeler (comme il se doit) qu’il ne faut pas faire l’amalgame entre islam et islamisme. Et même : que les islamistes ne sont pas des musulmans ! C’est un peu comme si l’on disait qu’un prêtre disant la messe en latin n’était pas catholique. Cela me fait aussi penser à ces violeurs ou tueurs d’enfants qui, si l’on en croit la plèbe et sans doute pas seulement elle, ne sont pas des hommes…

Jeudi 9 septembre 2004

        Je devrais en rougir, mais ce soir encore, je regarde cette émission de la sixième chaîne, dans laquelle des jeunes gens d’aujourd’hui tentent de vivre dans un pensionnat, comme autrefois. Beaucoup de bêtises sortent même de la bouche des professeurs. Ainsi, on apprend à cette pauvre jeunesse qu’il ne faut pas dire « je m’excuse » mais « excusez-moi », comme si « s’excuser » signifiait « se pardonner », alors qu’il faut entendre par là : « présenter ses excuses ». (Il y en a même qui croient qu’il ne faut pas dire « excusez-moi » mais « veuillez m’excuser ».) Peut-être accordait-on de l’importance autrefois à ces fausses subtilités, probablement fabriquées de toutes pièces par de ces fâcheux pédants pour qui la langue n’est jamais assez compliquée. Mais est-il vraiment nécessaire d’encombrer de vent des têtes déjà bien assez  vides comme cela ? Je sais que je perds mon temps à regarder ces sottises, mais il est tellement agréable d’apercevoir des garçons au saut du lit, surtout dans des dortoirs !

Vendredi 10 septembre 2004

        Ce soir, je dîne avec Emmanuelle, Julien, son mari, et ma sœur. J’apprends ainsi qu’Emmanuelle continue de lire ce journal. Elle me dit qu’elle sait se servir d’une perceuse. Ce pourrait m’être bien utile.

Samedi 11 septembre 2004

        Ce soir, je dîne avec ma mère et ses copines lesbiennes. La lesbienne étant souvent bricoleuse, je me suis entendu avec ces dames : elles viendront un de ces jours chez moi, avec une perceuse, pour faire quelques trous dans mes murs. Il est d’ailleurs bien normal qu’elles s’y connaissent en trous. Elles me parlent également de mèches et de chevilles. Finalement, bricoler, c’est un peu comme jouer à la poupée.

        Je pourrais parler de l’anniversaire de la chute des tours jumelles, mais je m’aperçois que j’ai oublié celui d’Armando ! C’était hier…  

Lundi 13 septembre 2004

        L’avantage de la poésie, du moins de la mauvaise poésie, niaise, bleutée, femelle, telle qu’il m’arrive d’en faire, c’est que l’on peut y dire les choses avant qu’elles ne soient réellement arrivées, et en ressentir certaines qui, au bout du compte, ne se produiront peut-être pas. J’avais commencé ce poème avant le voyage au Portugal d’il y a deux ans. Mais comme ce voyage n’avait pas pu se faire, je l’avais laissé inachevé, sans doute parce que ma déception était trop grande. Finalement, je le termine aujourd’hui, peu avant la venue d’Armando.

 

Que cherchais-tu dans ta belle Italie…

Mardi 14 septembre 2004

        Cela fait deux jours que je n’ai pas mis le nez dehors. J’essaie d’apprendre à Pélagie à faire ses besoins sur commande et dans une caisse, comme les chats. Parce que depuis ces deux jours, il s’est mis à pleuvoir, et que je ne suis pas disposé à me promener pour le plaisir d’une bête sur les berges de la rivière, sous la pluie, dans la boue et les grandes herbes. C’est à la bête de plaire au maître. Dès que je vois donc Pélagie sur le point de faire, je me rue sur elle, en criant « non ! », qui est le terme que j’emploie depuis toujours avec elle pour lui interdire de faire les choses qui ne me plaisent pas, puis je la saisis et la jette presque littéralement dans sa caisse, où elle termine ce qu’elle avait commencé. Pendant ce temps (une fois qu’elle est dans la caisse et qu’elle fait ses besoins) je répète le mot que j’ai associé auxdits besoins, et à la fin, je la félicite et la récompense avec une croquette particulière, qu’elle préfère à celles qui constituent son repas ordinaire. Je puis d’ores et déjà dire qu’il est bien plus facile d’apprendre au chien à s’asseoir et se coucher qu’à faire ses besoins dans une caisse. Cela s’explique sans doute par le fait qu’on peut faire asseoir ou coucher un chien aussi souvent qu’on veut ; tandis que l’animal ne peut faire ses besoins et être récompensé qu’un nombre limité de fois dans la journée. Et comme il faut reproduire et récompenser un grand nombre de fois la bête avant qu’elle ne comprenne… De plus, comme j’ai installé un faux gazon dans ma véranda, pour la touche de couleur qu’il ajoute à tout ce blanc qu’il y a partout chez moi, mais que Pélagie prend pour de la vraie herbe, celle-ci est naturellement attirée par cette espèce de tapis de factice verdure pour faire ses besoins. Finalement, j’ai mis la caisse juste à côté. Ainsi, le trajet est plus court de l’endroit qu’elle choisit généralement pour se soulager à celui que je veux lui imposer.

        Si ma mère savait cela, elle serait bien capable de me dénoncer à la S.P.A. et de me faire déporter, si cela lui était possible : elle a toujours eu plus d’égards pour les bêtes que pour son fils. Sappho, sa chienne, n’a d’ailleurs sans doute pas reçu autant de baffes dans toute sa vie que j’en recevais moi dans une seule journée, lorsque j’étais enfant ! (Cela dit, je la comprends. Moi-même, j’ai beaucoup plus pleuré à la mort de Coccymèle qu’à celle de ma grand-mère. Mais c’est aussi que la chienne était bien plus douce avec moi que la vieille dame, et pas seulement à cause du pelage.) Cette mauvaise femme penserait que ce n’est pas respecter la nature du chien que de le contraindre à faire ses besoins dans une caisse ! Pour ma part, je considère que ce n’est guère différent que de lui apprendre à faire dehors. Après tout, un chien est naturellement propre, en cela qu’il ne fait jamais ses besoins dans l’endroit où il dort. Pour lui tout endroit où il ne dort pas est bon pour les besoins. Si bien qu’apprendre au chien à faire ses besoins exclusivement hors de la maison, c’est déjà aller un peu contre sa nature (qui est de faire partout, sauf où il a l’habitude de dormir), si tant est que la nature ait encore beaucoup à voir avec ces races entièrement fabriquées par et pour l’homme.

        Par contre, je reste convaincu que, s’il ne faut pas d’herbe au chien pour ses besoins, il lui en faut pour son bien-être. Idéalement, il faudrait faire au moins une grande promenade par jour. Cela sera sans doute plutôt tous les deux jours. Le plus simple sera d’aller chez ma mère, où il y a un jardin.

Mercredi 15 septembre 2004

        Je vais chez ma mère aujourd’hui, pour faire courir Pélagie, lire mon courrier électronique et télécharger les derniers billets de mes blogues préférés. A ce propos, je constate que, depuis que je n’ai plus d’Internet à mon domicile et que je dois donc me déplacer pour me connecter, je ne lis presque plus de blogues de pédés (sauf ceux de Népomucène et de Jérôme ; celui de Sixte et de quelques autres n’ont pas été mis à jour depuis longtemps) mais que je suis resté fidèle par contre à ceux que Noval regroupe « autour, dit-il, de la figure déjà quasi tutélaire du Stalker ».

Manutara me révèle, au terme d’un long courriel, son véritable nom, qui évoque une couronne à l’helléniste que je ne suis plus, mais que je n’ai peut-être pas le droit de révéler ici, bien qu’il ne s’agisse après tout que d’un prénom et non d’un nom patronymique. Seulement, certaines personnes, sans doute légèrement paranoïaques, comme la plupart de mes contemporains d’ailleurs, croient qu’il est dangereux de donner toute information relative à son identité sur Internet (même un simple prénom, selon quelques-uns). Pour ma part, je ne vois pas en quoi cela est plus dangereux que d’avoir son nom publié dans le bottin ou inscrit sur la porte de sa maison. Ou alors, c’est qu’il est dangereux d’avoir un nom, c’est-à-dire d’exister, ce qui, en ce sens, n’est pas totalement faux. D’autres prétendent qu’un pseudonyme permet de parler plus librement. Mais ce n’est pas être libre que de se cacher derrière un faux nom. Je trouve même que c’est être franchement lâche (ou bien honteux, peut-être ?). Et pourtant, je suis loin d’être un modèle de courage.

Manutara (qu’il me dise s’il me permet de l’appeler par son nom dans mon journal) se plaint de ce que je ne me connecte plus aux mêmes heures qu’autrefois et que nous ne pouvons donc plus mener nos amusants petits dialogues. Qu’il se console donc un peu en apprenant que pendant une semaine, du 28 septembre au  5 octobre, j’habiterai de nouveau chez ma mère (et pourrai donc me connecter comme avant), celle-ci devant passer alors avec ma sœur quelques jours au Maroc, et me chargeant donc de m’occuper en son absence de sa puante chienne Sappho. Si seulement la maîtresse pouvait se faire mordre là-bas par quelque bête enragée ! Elle en crèverait peut-être et j’aurais enfin la paix. Et j’hériterais, si jamais il reste quelque chose à hériter, ce que je ne sais pas, ma mère n’aimant pas parler de ce qu’elle possède, comme tous les Français.

Jeudi 16 septembre 2004

        L’article de Raphaël Juldé sur les journaux intimes dans le « Journal de la culture » se termine ainsi : « La prochaine étape semble maintenant d’écrire d’abord son journal, et de vivre ensuite… » Il me semble souvent que je n’en suis pas très loin. Mais plutôt, est-ce que j’écris mon journal pour m’assurer que je vis bel et bien, ou est-ce pour m’en donner l’illusion ? Il y a sans doute un peu des deux. Il m’est probablement déjà arrivé de me forcer un peu à prendre la plume, et de me rendre compte, en l’écrivant, que j’avais tout de même bien vécu telle journée que je pensais d’abord n’être qu’une transparente théorie d’heures vides… Combien faut-il d’événements dans une journée, pour que celle-ci puisse être considérée comme de la vie à part entière ? Rester enfermé deux nycthémères entiers chez soi, (je sais que ce mot, qui n’a rien à voir avec la banlieue

 

Ni ces grands agités de tout petits rappeurs,

Vagissants sauvageons qui ne font pas bien peur,

 

plaît fort à Népomucène, qui vient me lire parfois), rester enfermé si longtemps, disais-je, à attendre que son chien se soulage, pour lui apprendre à faire ses besoins dans une caisse, est-ce vraiment vivre ? Ne sera-ce pas plutôt parce que je me serai donné la peine d’écrire que je n’ai pas vécu telle journée que j’y aurai tout de même finalement vécu un peu ? Certaines relations très grossies de tel petit événement ne sont-elles pas de pures constructions de mon esprit, fort impressionnable dès que je ne suis plus à l’abri de chez moi ? Ne suis-je pas aussi, dans mon journal, une espèce de don Quichotte, moi qui, pour me donner des airs de justicier, affecte de voir le mal incarné dans ce moulin à vie de Hieronymus (sur qui j’aime tant à cracher mon petit venin), alors que cette pauvre momie n’est en réalité presque déjà plus qu’une idée tout au plus de mâle décharné par la maladie et la honte de lui-même ? Ne suis-je pas un peu comme ces cafards, qui arrivent par les tuyaux, vivent dans les recoins et les poubelles, et qui ne sont là que parce que d’autres qu’eux existent, dans la cuisine desquels ils trouvent tout ce qu’il leur faut pour survivre ? Ne serai-je pas un peu plus mort, moi aussi, quand le misérable tas d’os que j’évoquais à l’instant aura enfin rendu l’âme ? Finalement, que serait ce journal, et que serait son auteur (si ce n’est qu’une improbable ébauche de moi), sans l’empoisonneur de ma sœur, sans ma folle de mère et ses milliers de baffes et de postillons haineux, sans mon queutard de père et son harem de femelles de tous âges et de tous milieux, et sans tous les autres, qui vivent, pendant que je me cache, en regardant s’il ne tombe pas quelques morceaux pour moi ?

Vendredi 17 septembre 2004

        Relisant ce que j’écrivais hier, cette autre pensée me vient à l’esprit : et si ce journal ne cessait de donner une image déformée de son auteur, image à laquelle, ensuite, dans la vie, je m’efforcerais de coller ? Après tout, ai-je vraiment sincèrement, profondément, intimement, tant de haine pour cette pauvre grande herbe sèche de Hieronymus ? N’ai-je pas plutôt de la haine pour lui parce que cela est devenu mon rôle d’en avoir, dans la vie ? J’effacerais en quelque sorte la personne que je suis vraiment en rédigeant mon journal et j’écrirais par-dessus un personnage qui serait de moins en moins moi, mais quelqu’un d’autre… Alors, la prochaine étape dont parle Raphaël Juldé ne serait plus tant d’écrire d’abord son journal et de vivre ensuite, mais d’écrire un journal pour devenir quelqu’un. Un peu comme cette jeunesse qui veut d’abord passer à la télévision, sans avoir de raison d’y être, qui veut d’abord être célèbre, et mériter ensuite seulement sa célébrité (ce qui d’ailleurs n’arrive jamais). Peut-être est-ce là le mal du siècle : on veut absolument devenir quelqu’un, parce qu’on sait bien, au fond de soi, qu’on ne sera jamais personne.

Samedi 18 septembre 2004

        C’est extrêmement difficile, pour quelqu’un comme moi, d’habiter en plein centre-ville. La pensée que des centaines de passants ne cessent d’aller et venir devant la porte de mon immeuble m’est atrocement douloureuse. Alors pour oublier, comme à Bordeaux, je dors presque toute la journée. N’ayant pas faim, je ne mange pas souvent ; et pourtant, j’ai l’impression d’être deux fois plus lourd. Peut-être est-ce parce qu’il m’arrive, tout à coup, en pleine nuit, d’avaler l’équivalent des deux ou trois repas que j’ai sautés. Je dois sortir demain, pour aller chez ma mère et mettre à jour les versions électroniques de ce journal. Heureusement, le dimanche, les rues sont vides. Sortirai-je ?

Mercredi 22 septembre 2004

        J’écris quelques vers lointainement inspirés du De Profundis : « Depuis les profondeurs, je t’appelle, internaute… » Je compte rouvrir avec eux mon blogue de pédé, dans lequel j’avais mis en scène ma mort virtuelle. J’avais annoncé que je reviendrais tout de même parfois, sous forme d’ombre, y écrire encore quelques petites choses. Mais il fallait bien laisser passer un peu de temps pour que cette mort ait l’air sérieuse. Un mois bientôt se sera écoulé. Je crois que c’est à peu près le temps qu’il faut aux chairs pour se décomposer tout à fait dans le cercueil. Réouverture dudit blogue prévue donc pour le 29 septembre, ce qui tombe plutôt bien, puisque je serai alors installé quelque temps chez ma mère, qui sera au Maroc, et que j’aurai donc une connexion Internet à ma disposition. Blogue avec un nouveau titre : De Profundis, justement, blogavi ad vos, lectores. J’ai bien peur que le contenu ne soit pas à la hauteur d’un tel titre… Sans doute n’y écrirai-je qu’une fois par semaine (le dimanche, j’imagine), ce qui ne sera pas beaucoup moins qu’avant, puisque je m’y faisais déjà rare, comparé à d’autres blogueurs, bien trop présents dans les leurs, surtout si l’on songe qu’ils n’ont rien à dire, pour la plupart. J’écrirai dans une police toute blanche, à peine lisible sur le fond gris clair du site hébergeur. Comme un fantôme.

Jeudi 23 septembre 2004

        J’achète quelques livres, ce que je regrette aussitôt, n’ayant plus guère les moyens de faire de telles dépenses. Un roman qui vient de paraître, un petit livre à  2 € et un livre de poche me coûtent 24,20 € en tout. Soit l’équivalent de ce que j’ai acheté dans un supermarché discount pour une quinzaine de jours à peu près (mais il est vrai que je mange souvent des pâtes…). Beaucoup d’argent part dans les abonnements EDF et France Telecom. Rien que la création d’une ligne téléphonique m’a coûté 46,12 € ! Je me demande bien quel geste technique peut coûter autant ! Si bien que ma toute première facture France Telecom que je viens de recevoir, avec l’abonnement pour les deux mois à venir (du 16/09 au 15/11 : 26 €) et celui pour la première quinzaine écoulée s’élève à 78,28 €, alors que je n’ai téléphoné de chez moi que trente secondes depuis mon installation et que personne ne m’appelle, puisque j’ai très peu d’amis et guère plus de relations ! La grande question que je me pose, c’est si je consommerai beaucoup d’électricité pendant l’hiver. Il me semble que mon appartement est bien isolé, d’autant que la véranda constitue une sorte de double vitrage. On verra bien. Dans l’ensemble, j’arrive à ne pas dépenser trop d’argent. Evidemment, je n’ai pas encore eu à payer les impôts locaux, la taxe foncière ni les charges de co-propriété…

        Sans doute y aurait-il beaucoup moins de pauvres parmi mes contemporains s’ils étaient moins frileux et ne pensaient pas qu’à faire ripaille ou téléphoner à leurs semblables. Au fond, qu’est-ce qu’un pauvre ? Quelqu’un qui souffre de ne pas avoir le même confort et les mêmes plaisirs qu’un plus riche que lui. (A moins qu’il ne souffre que du regard qu’on porte ou qu’il croit qu’on porte sur lui. Moi aussi, il m’arrive d’avoir un peu honte de moi devant quelqu’un qui ne comprend pas que je ne fasse rien dans la vie. Mais bizarrement, quand il m’arrive à moi de ne pas comprendre que quelqu’un fasse quelque chose dans la sienne, celui-ci n’a alors jamais honte de lui…) Il est probable que la notion de pauvreté soit toute relative et varie selon les époques et les endroits. Ce qui ne change pas, c’est la misère, qui implique partout le même dénuement. Mais la plupart des pauvres d’ici ne sont plus miséreux depuis belle lurette. Un Rmiste serait sans doute un petit Crésus au milieu des pauvres d’autres continents. Comme je l’écrivais un jour dans mon blogue de pédé que je compte rouvrir bientôt : « Désormais, si nous sommes pauvres, c’est parce que nous manquons de tout ce que nous ne possédons pas encore. Nous sommes pauvres, parce que nous voudrions toujours avoir plus ».

Vendredi 24 septembre 2004

        L’apprentissage de Pélagie que je disais l’autre jour se passe mieux que j’osais l’espérer. D’ailleurs, il est quasi terminé. Maintenant, il faudrait que je lui apprenne à rester seule une ou deux heures, ce qui risque d’être plus difficile, parce que la bête a toujours vécu soit avec quelqu’un près d’elle, soit avec une autre bête (la chienne de ma mère). Si je descends une minute dans l’entrée de mon immeuble, pour aller chercher mon courrier, je l’entends pendant tout ce peu de temps, hurler comme si je l’avais abandonnée. Et quand je suis revenu (au bout d’une simple minute, donc), l’animal me fait une fête étourdissante, comme s’il ne m’avait pas vu depuis des mois. La peur de se retrouver seule lui est si grande, que lorsque j’ai prévu de sortir de chez moi (avec elle), Pélagie le devine une ou deux heures à l’avance, et traîne autour de moi sa canine inquiétude. Les chiens sentent d’instinct les départs imminents. Je n’oublierai jamais le regard implorant de Coccymèle, les jours qui ont précédé sa mort. Elle sentait son propre départ arriver.  

Samedi 25 septembre 2004

        Je lis Les Diaboliques, et je suis émerveillé par cette prose enluminée comme une nuit dans laquelle brillent des lumières derrière les vitres des maisons. Comme lorsqu’on observe la vie des gens, le soir, derrière leurs fenêtres, et que, pensant suivre des yeux une personne marchant d’une pièce à l’autre, on est surpris d’en voir apparaître une seconde derrière la vitre suivante, qui n’a peut-être rien à voir avec la première, parce que le regard est plongé dans l’intimité d’un nouvel appartement ; pareillement, on passe par bien des détours avant de découvrir où Barbey comptait nous mener. D’ailleurs, une fois arrivé, on s’aperçoit qu’on ne sait pas très bien où l’on se trouve : le mystère est à la fin plus grand qu’au début. Il arrive parfois qu’une lecture me tue, parce que chaque page semble me crier que je ne serai jamais capable d’en écrire de si belle. Celle de moi dans laquelle un personnage veut s’enduire le corps de la boue que forme avec la terre le sang versé de son ami émasculé est bien petite à côté de celle où la duchesse de Sierra-Leone tente d’arracher à deux chiens qui se le disputent le cœur de son amant pour le manger.

Dimanche 26 septembre 2004

        C’est tout de même manquer beaucoup de modestie que de me comparer à Barbey, même si je dis que je ne lui arriverai jamais à la cheville, ce qui d’ailleurs va trop de soi pour mériter d’être écrit. Mais je ne peux pas m’en empêcher. Encore cette nuit, en lisant Une page d’histoire, je tombe sur cette phrase dans laquelle l’auteur dit que la famille de Ravalet, en s’essuyant de l’ignominie de porter son nom, « se tua et mourut avant d’être morte », et c’est alors une autre phrase de moi (du même livre que je n’ai pas écrit que j’évoquais hier) qui me revient à l’esprit : « ça m’a donné l’impression qu’ils étaient en train de le tuer avant de le tuer. Je n’ai plus supporté qu’il ait à subir vivant sa mort, etc. » Plus tard, vers le matin, mais dans Une histoire sans nom cette fois, je trouve encore celle-là : « Elle voyait déjà poindre le hideux idiotisme à travers cette fille, morte avant d’être morte… », et mes yeux se détournant un instant du livre restent bêtement dans le vague, comme deux bouches bées…

Mercredi 29 septembre 2004

        Je suis donc en ce moment chez ma mère, entouré seulement de sa chienne, de la mienne et des deux chats. Tout à coup, le téléphone sonne. Je décroche. C’est mon père, tout content de tomber sur moi, qui ne suis plus censé habiter ici et dont il n’a plus de nouvelle depuis mon déménagement. Evidemment, il me demande si je n’ai pas le téléphone dans mon appartement, et bien sûr, au lieu de lui mentir, je lui réponds que si, et lui donne mon nouveau numéro… Ce que je peux être bête parfois ! Maintenant, je vivrai dans l’angoisse de ses appels ! Il me pose les mêmes questions que d’habitude, sur ma vie, mes projets, etc., et comme toujours, je ne sais pas quoi lui répondre, n’ayant ni projets ni vie au sens où il l’entend. Il me demande si j’ai besoin d’argent, et comme un con que je suis, je lui réponds que non.


Août - Octobre

 


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