Accueil

Journal - Jardin


Mars

Avril

Depuis le mois d’avril 2004, il existe un doublet de ce journal, ayant la forme d’un blogue et pouvant donc recevoir des commentaires. (Et même, depuis peu, un deuxième doublet ici. Pourquoi ? Parce que.)

 


Samedi 2 mars 2005

        Quelle ironie ! Le pape est mort en pleine fête du sida ! Ce fut un moribond, entendait-on depuis deux ou trois jours à la télévision, des plus conscients et sereins. La même télévision m’expliquait dernièrement que les cardinaux pouvaient élire comme pape un simple prêtre et même quelqu’un qui ne l’est pas (est-ce vraiment vrai ?). Certains voudraient d’un pape noir. Pourquoi ne pas élire, articulo mortis, quelque jeune catholique sidaïque africain. On pourrait aussi filmer son agonie, mais de plus près, et de face. Evidemment, ce moribond-là ne serait sans doute pas si conscient ni serein que son prédécesseur. Mais les gros plans de son cadavre à peine encore animé, avec le blanc des yeux bien au fond du visage, sur toutes les télévisions de France, seraient peut-être plus efficaces, dans la lutte contre le sida, que les joyeuses pleurnicheries de cette blonde décolorée de Line Renaud. Mais comment donc faisaient les papes pour mourir, quand la télévision n’existait pas ? Ils mouraient sûrement du premier coup, au premier arrêt du cœur, veux-je dire, pas au second. Ils mouraient sûrement seuls, comme tout le monde, comme sans doute aussi Jean-Paul II, d’ailleurs, puisqu’il paraît qu’on meurt toujours seul, même si toute la chrétienté est au courant de son agonie.

Dimanche 3 avril 2005

        Menus problèmes avec mon ordinateur portable. En attendant qu’il soit réparé, je dois écrire sur papier, ce que je ne fais plus jamais, sauf pour mes vers, que je continue de fabriquer à la main, pendant longtemps sur des feuilles volantes, et depuis quelques mois dans de petits cahiers. Je taperai ces lignes plus tard (assez vite, j’espère). Passe la journée à Morcenx, à distribuer des prospectus. Croise une ancienne élève, sans d’abord la reconnaître. Dans un jardin, j’aperçois une biche, manifestement apprivoisée, puisque le chien de garde tout près d’elle ne l’effrayait pas. Sur le chemin du retour : pluie, arc-en-ciel.

Lundi 4 avril 2005

 

 

        S***, avant de rentrer dans sa Polynésie d’adoption, passe encore une fois par Mont-de-Marsan, des cadeaux plein les poches : un Satiricon coquinement illustré et, surtout, une édition de Catulle, Tibulle et Properce datée de 1558, à Venise. Presque cinq cents ans. Ce sera pour longtemps la plus belle pièce de ma minuscule collection de livres anciens. Cet objet me rapproche de Catulle, César et Cicéron de près d’un quart du temps qu’il y a entre eux et moi. Il est peut-être en meilleur état que certains vieux livres de poches lus et relus.

 

 

Mardi 5 avril 2005

        Déjeuner à Eugénie-les-bains, chez Guérard. Arrivons trop tard pour le grand restaurant. Mais le petit (cuisine du terroir) est tout de même très bon. S*** veut retourner sur l’île de Ré. Comme nous partons tard et qu’il n’aime pas conduire la nuit : étape à Bordeaux. Je téléphone à Laurence et Myriam, dans l’espoir de passer la soirée avec elles, mais, là encore, je m’y prends trop tard : nous ne nous rencontrons donc pas.

Mercredi 6 avril 2005

        Frôlons la mort sur l’autoroute entre Bordeaux et La Rochelle : un camion se déporte soudain sur notre voie, pendant que nous le doublons. Au dernier moment (à une toute petite dizaine de centimètres de ma personne), le chauffard nous aperçoit et nous évite. J’avais beau crier à S*** que ce camion allait nous rentrer dedans, cet imbécile se contentait d’accélérer, dans l’espoir de dépasser le poids lourd avant la collision. Il n’a pas même donné un coup de klaxon, pour signaler notre présence. Il m’explique ensuite qu’il ne klaxonne jamais (encore un de ses principes à la con !) ; que d’ailleurs, il ne sait même pas où le klaxon se trouve, sur notre voiture (la même qu’en Espagne, qu’il a louée à son arrivée en Europe). Pourtant, ça peut sauver une vie, un coup de klaxon ! Je le lui dis. Mais il n’en démord pas : il n’y avait rien d’autre à faire, d’autant que nous étions dans notre bon droit.  Ai-je bien entendu ? Je suis atterré ! Ce vieux débris se laisserait tuer, et moi avec lui, parce qu’il est dans son bon droit ! Mais qu’est-ce donc que je fais avec lui ? Nous ne sommes pas de la même génération, pas du même milieu, pas même du même monde : dans son île, on ne roule jamais à plus de vingt kilomètres à l’heure ! Les klaxons ne servent à rien. Heureusement, ma chambre d’hôtel, ce soir, est pleine de charme (Art-Déco), avec un grand balcon et la mer. Cela calme un peu ma colère.

 

 

Jeudi 7 avril 2005

 

 

        Journée à La Rochelle. Aquarium. Du bleu plein les yeux : partout, il y avait de beaux poissons et de jolis garçons à regarder. S*** me parle encore des murènes, nombreuses dans son pays. Un sien ami a eu le talon arraché par une de ces sales bêtes. Surgissant de l’eau, elles vont jusqu’à grimper sur les rochers, attirées par le sang des poissons que le pêcheur est en train de vider. Non, jamais je n’irai sur son île : entre les requins, les murènes, les physalies, les autochtones et les chiens redevenus sauvages, je ne survivrais pas.

 

 

Vendredi 8 avril 2005

        Retour à Mont-de-Marsan. Dernier repas avec S*** qui, pour l’occasion, se fait tout à fait odieux. D’habitude, c’est moi qui tiens ce rôle ! Du coup, je ne trouvais pas mes répliques, je ne savais plus quoi dire. J’aurais dû le laisser bouffer seul !

Lundi 11 avril 2005

        Ordinateur réparé. Je tape mes dernières notes. Coup de téléphone de S***, tout piteux de sa méchanceté de l’autre jour. Il m’explique que c’est la tristesse qu’il éprouvait à devoir me quitter qui le rendait si bête et méchant. Je lui conseille, pour se réchauffer le cœur, de penser à de prochaines retrouvailles. Et puis, qui sait, il sera peut-être très déçu, la prochaine fois : s’il me trouve (comme il arrive parfois) trop différent du souvenir qu’il aura gardé de moi… Cela aussi, je le lui dis. Mais ça ne semble pas vraiment le réconforter.

Mardi 12 avril 2005

        J’avais oublié de parler de cet ivrogne échoué, samedi, dans l’entrée de mon immeuble et baignant dans sa pisse. Je lui demande de partir, mais il ne réagit pas. Je crie plus fort : il me répond en portugais, je crois. Coup de téléphone à la police. Dix minutes plus tard, exit le poivrot, manu militari ! Et ce soir, onze heures, mon décérébré de voisin vient frapper à ma porte. Il me demande si je n’ai pas un bout de viande à lui donner, parce qu’il n’a toujours pas fait ses courses depuis vendredi. Il m’assure qu’il me le rendra ! Que pouvais-je faire ? Je lui ai donné sa bidoche (un mot qui fera sourire S***, s’il peut encore sourire), en lui précisant bien, grand seigneur, qu’il ne serait pas nécessaire de me rembourser. Mais j’aurais dû l’envoyer paître. Maintenant, il va se croire autorisé à me casser  régulièrement les oreilles avec sa grosse voix baveuse. Je referme la porte en me faisant cette remarque qu’il y a tout de même du bon dans l’eugénisme.

Dimanche 17 avril 2005

        Cet après-midi, j’aperçois encore, dans un jardin de Morcenx, la biche que je disais l’autre jour. D’abord, je ne l’avais pas remarquée : bien qu’en plein milieu du jardin et quasi sous mes yeux, elle était dissimulée par sa parfaite immobilité. Et tout à coup, j’ai sursauté en m’apercevant que la verdure avait des yeux qui me fixaient : c’étaient les yeux de la biche. Un regard d’une intensité telle que je n’en ai jamais vue chez aucun homme. Paradoxalement, on aurait dit le regard courroucé de Diane chasseresse ! Ce n’est pas le bon gros toutou affalé sur l’herbe qui garde la propriété ; mais c’est cette biche. Aucun passant n’oserait entrer dans le jardin, de peur de lui déplaire. Quelle grâce ! Quelle beauté ! Et pourtant, je m’en suis rendu compte aujourd’hui, elle n’a que trois pattes.

Jeudi 21 avril 2005

 

Le ruisseau coule encor

Où quand parut le jour on retrouva son corps

 

        S*** parle déjà de revenir en Europe au mois de septembre. Il projette un voyage en Allemagne et me soumet un itinéraire : Hambourg, Berlin, Prague, Munich, Genève. Ce serait pour moi l’occasion d’aller sur la tombe d’Anja, dans son petit village de Dummerstorf, près de Rostock. C’est une promesse que je m’étais faite quand j’avais seize ou dix-sept ans : me rendre au moins une fois sur la tombe de mon amie Anja, que j’eus à peine le temps de connaître. Nous nous rencontrions tout juste que, déjà, je devais rentrer en France. Nous échangeâmes une abondante correspondance, qui cessa du jour au lendemain. Je n’appris que l’année suivante, revenu en Allemagne, qu’on l’avait retrouvée dans un ruisseau, assassinée. J’ai toujours la lettre de sa mère (dans laquelle tout m’était expliqué), remise d’abord à la famille qui me recevait chaque année à Hambourg, puis à moi. Du temps a passé. Je ne sais même pas si l’assassin d’Anja a été retrouvé. J’ai fini par perdre de vue la famille Remer, dont j’étais l’hôte. Et je ne suis encore jamais allé à Dummerstorf, qu’Anja avait promis de me montrer elle-même. Je tente une petite recherche à partir d’un quelconque moteur, et je retrouve la trace du père d’Anja, vétérinaire exerçant toujours au même endroit. C’est l’adresse à laquelle j’envoyais mes lettres. Anja avait une sœur jumelle. Si je la voyais, je saurais quel serait aujourd’hui le visage de mon amie. Mais je n’oserais jamais faire une telle rencontre, après si longtemps.

Vendredi 22 avril 2005

        Dernières nouvelles d’Armando (sur MSN) : le voici désormais diplômé. Il projette, avec deux amies à lui, d’ouvrir un café dans un local appartenant à sa grand-mère. Il doit tout de même emprunter une grosse somme d’argent, pour acheter le matériel nécessaire. Si l’argent lui est accordé, et si par la suite, l’affaire prospère, Armando pourrait acheter son propre restaurant, ce qui est son réel objectif. J’admire les hommes tels que lui. Où donc trouvent-ils l’énergie nécessaire à la réalisation de tout ce qu’ils entreprennent ? Armando me confie quelque chose qu’il n’avait pas osé me dire jusque-là. Un matin, pendant son séjour chez moi, comme j’étais encore en train de dormir et qu’il voulait me prévenir qu’il sortait faire un tour avec Pélagie, il entreprit de me réveiller un instant : d’abord en chuchotant, mais sans résultat. Puis en me bousculant, mais sans plus de succès. J’étais si profondément endormi que j’avais l’air d’un mort, dixit Armandino. Il alla même jusqu’à me soulever les paupières, sans que cela me fît réagir davantage. Même le fou rire qui s’ensuivit n’entra pas dans mes oreilles ! C’était le jour, le moment de vivre, et j’étais mort. J’ai toujours pensé que j’étais un suicidé vivant. Je n’ai pas beaucoup changé depuis le séjour d’Armando, même si je me suis mis à dormir la nuit et vivre le jour. Disons plutôt que je ne vis pas le jour, mais que je le hante. Pourquoi Armando n’avait-il pas osé me rapporter cette anecdote ? Parce qu’il pressentait que je serais très contrarié d’avoir été surpris dans une telle position, proche du ridicule ? Je ne sais. J’ai oublié de lui poser la question. Armando me parle encore d’une surprise qui m’attendrait, par l’intermédiaire de sa sœur, qui doit passer quelques jours en Italie… Je n’en sais pas plus.

        Depuis quelques jours, S*** a commencé de faire dans son blogue le récit de notre équipée de mars en Espagne. Après ma version des faits : la sienne. Inutile de dire qu’elle est très différente. J’invite mes lecteurs à lire ce récit en cours, dans lequel on me voit sous un autre jour. Ou plutôt, à travers un autre regard. Le regard de quelqu’un qui n’avait d’yeux que pour moi, ce qui explique sans doute (j’ose du moins l’espérer) que tant de déplaisants petits détails concernant ma fascinante personne aient été à ce point développés.

Mercredi 27 avril 2005

        Je passe à l’hôtel du Sablar, voir Laurence et Myriam, qui étaient à Mont-de-Marsan pour quelques jours. La chatte psychotique de Laurence, en voyant Pélagie, se transforme en un prédateur hirsute et menaçant. Il faut l’enfermer. Bientôt déjà, me rappelle-t-on, ce sera l’anniversaire de Myriam. Celle-ci compte bien recevoir encore un poème en cadeau. Je suis bien ennuyé, n’ayant rien prévu… Je pourrais bien écrire un distique, mais après l’épître du joli bègue, la satire de la grosse Céline et de son pygmée, ou le sonnet de nos deux noms, ce serait un peu court. A ce rythme-là, l’année prochaine, je ne pondrais plus qu’un monostiche ! Et l’année suivante ? Que faire ? Prendre tout le temps nécessaire à l’arrangement de quelque nouveauté, et l’envoyer en retard, comme la dernière fois ? Ne rien faire du tout ? Qu’il doit être doux de n’avoir pas d’amis.


Mars

 


Journal - Jardin