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Journal - Jardin


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Depuis le mois d’avril 2004, il existe un doublet de ce journal, ayant la forme d’un blogue et pouvant donc recevoir des commentaires. (Et même, depuis peu, un deuxième doublet ici. Pourquoi ? Parce que.)

 


Mercredi 2 février 2005

        Un an aujourd’hui que Coccymèle est morte et, dans un mois, que Pélagie est entrée dans ma vie. Curieusement, je ne me souviens pas de la date de la mort de ma grand-mère maternelle… Pourtant, il y avait de quoi être impressionné. C’était un matin. Je devais me rendre chez elle, comme tous les jours, pour préparer au calme mes examens. Je révisais alors les Epîtres d’Horace. Mais ce jour-là, sans doute parce que j’étais sorti tard la veille, j’avais fait la grasse matinée. Pendant que je dormais, ma grand-mère était morte dans son jardin. Elle avait perdu l’équilibre sur les marches d’un escalier, et s’était ouvert la tête. Il faut dire qu’elle était à l’époque fort malade et qu’elle ne tenait plus très bien sur ses jambes. Elle aurait d’ailleurs dû être hospitalisée le lendemain. Un voisin trouva son corps dans la matinée et nous fit prévenir. Une ou deux bonnes heures durent s’écouler entre temps. Je puis l’affirmer, parce que ma grand-mère venait juste de relever son courrier quand elle mourut (comme l’indiquaient les lettres et le journal autour d’elle) et que c’était son premier geste de la journée. Qui sait ce qui s’est passé pendant ces heures où nul encore ne la savait morte ? Nous sommes allés jusqu’à sérieusement nous demander si personne n’était entré dans la maison, pour y voler les bijoux de la morte, que nous n’avons jamais retrouvé. Etaient-ils trop bien cachés ? Peut-être un jour est-ce la mère de Hieronymus, à qui appartient désormais la maison de ma grand-mère, qui les retrouvera, par hasard. Si je n’avais pas été si paresseux, c’est sans doute moi qui aurais découvert le corps. Mais ce ne fut pas le cas, et je fus bien moins ébranlé par cette mort que par celle de ma chienne Coccymèle, que j’ai littéralement sentie s’éteindre entre mes bras, parce que j’étais en train de la tenir contre moi, avec une main sur son cœur, lequel s’est arrêté d’un coup, en faisant bondir le mien contre ma poitrine, de désarroi.

Jeudi 3 février 2005

        Quand sa sœur est esthéticienne et qu’on a dans la bourse, comme moi, une araignée tissant sa toile, lorsqu’on demande s’il est possible d’avoir gratuitement une crème hydratante pour les mains, parce qu’on les a bien desséchées depuis qu’on est contraint non seulement de faire soi-même la cuisine, mais aussi la vaisselle, n’étant pas équipé des machines adéquates : on ne reçoit pas alors que ledit onguent, mais encore : un masque aromatique purifiant pour toutes les peaux ; une crème gommante et absorbante qui élimine grise mine et impuretés, révèle une peau nette et fraîche et un teint clair et uni ; un gel pour le visage, hautement hydratant et revitalisant ; et une crème défatigant en un éclair le contour des yeux, qu’elle rafraîchit, défroisse et illumine. Le tout dans des marques de luxe et sans se séparer du plus petit cent. Evidemment, un lecteur mal averti pourrait bien me prendre pour ce qu’il est désormais convenu d’appeler un métrosexuel. Qu’il se rassure. Il n’en est rien. Moi, je suis de la plus ancienne race des pédés. Me couvrir de telles crèmes n’est pas moins ridicule certes, mais, antiquitus usitatum, peut être tout de même considéré comme largement permis, depuis le temps !

        Un certain Guillaume me demande comment je puis justifier ce que j’écrivais hier. Aussitôt, mon gentil chevalier servant accourt, pour me défendre. Ce dernier pense que ce qui m’est reproché par le commentateur, c’est d’accorder plus d’importance à mon animal de compagnie qu’à mon prochain… D’abord, je ne crois pas avoir dit rien de tel hier ; ensuite, je ne suis pas tout à fait sûr que c’est bien là ce qui m’était reproché par ce Guillaume, qui n’était pas très explicite : aussi bien était-ce tout autre chose qu’on me demandait de justifier, si du moins la question n’était pas qu’une plaisanterie, fondée sur le double sens d’un mot. Mais si mon chevalier servant l’a compris ainsi, d’autres pourraient sans doute en faire autant. Je retrouve dans mon journal de septembre 2003 ces quelques lignes, que je recopie ici, en guise d’éclaircissement :

 

        Montaigne, dans le premier livre de ses Essais, rapporte cette anecdote (chapitre II, « De la tristesse ») : « Le conte dit, que Psammenitus, Roy d’Egypte, ayant esté deffait et pris par Cambisez, Roy de Perse, voyant passer devant luy sa fille prisonniere habillée en servante, qu’on envoyoit puiser de l’eau, tous ses amis pleurans et lamentans autour de luy, se tint coy sans mot dire, les yeux fichez en terre ; et voyant encore tantost qu’on menoit son fils à la mort, se maintint en ceste mesme contenance ; mais qu’ayant apperçeu un de ses domestiques conduit entre les captifs, il se mist à battre sa teste et mener un deuil extreme. »

        J’ai moi aussi entendu rapporter de semblables anecdotes, dont celle-ci, qu’un homme de l’entourage de ma mère, ayant été deux fois terriblement frappé par le sort, qui lui avait arraché successivement sa femme et sa fille, ne s’effondra de chagrin que quelques mois plus tard, lorsque son chien vint à mourir. Cela ne signifie pas que l’homme tenait plus à son chien qu’à sa famille. Montaigne achève ainsi son anecdote : « Cambises, s’enquerant  à Psammenitus, pourquoy ne s’estant esmeu au malheur de son fils et de sa fille, il portoit  si impatiemment celuy d’un de ses amis : ‘‘C’est, respondit-il, que ce seul dernier desplaisir se peut signifier par larmes, les deux premiers surpassans de bien loin tout moyen de se pouvoir exprimer.’’ »

        Si je trouve parfois ridicules les hommes qui laissent trop voir l’affection qu’ils ont pour leurs bêtes, je trouve plus ridicules encore ceux qui les accusent d’aimer la bête plus que l’homme. C’est bien mal connaître l’homme que de porter de telles accusations. Il est plus facile de reconnaître les sentiments qu’on a pour une bête que ceux qu’on a pour un homme. Il est également plus facile de les montrer à la première qu’au second. Voilà tout. Souvent, quand ma mère vient de me tenir de ces odieux propos dont elle a le secret, je mets un grand coup de pied dans le cul de Sappho, sa chienne préférée, et cela me fait autant de bien que s’il s’était agi du cul de sa maîtresse. Souvent aussi, j’évoque avec beaucoup d’angoisse le jour où ma pauvre petite Coccymèle mourra. Sans doute la pensée de morts plus graves m’est-elle trop insupportable pour me venir aussi fréquemment à l’esprit.

Jeudi 10 février 2005

        Rien à dire. Depuis quelques jours, je mène une vie de chien, je veux dire : une vie de caniche : je mange, je dors, et entre les deux, je joue avec l’autre chien de la maison. Je lis également, mais pas autant que me le permettrait tout ce temps libre. Demain, j’accompagne ma mère à un concert, auquel elle ne voulait pas se rendre seule. Je ne vais jamais à ce genre de spectacle, où il y a toujours trop de gens à mon goût (c’est-à-dire plus de trois de personnes), trop de mouvement, trop de bruit, etc. Mais comme nous serons assis à des places numérotées, j’en déduis qu’il y aura un semblant d’ordre et que la promiscuité ne sera pas si terrible (une personne par siège, selon toute vraisemblance…). Je prends donc sur moi. D’ailleurs, j’y gagne, puisque non seulement je ne paye rien, mais cela me rapportera même un dîner gratuit, gracieusement offert par ma mère. 

Samedi 12 février 2005

        Hier soir, concert du chanteur Arno. Nous n’étions pas trop mal placés : troisième rang, bien au milieu, juste en face de l’artiste. Il ne manque pas d’élégance, tout négligé qu’il affecte d’être, avec sa veste étroite, trouée aux coudes et son beau jonc noir au poignet. Belle prestance, même si certains de ses gestes tiennent plus du chimpanzé que de l’homme. Hélas, quatre ou cinq chansons avant la fin, des gens surgis de nulle part sont venus s’agglutiner entre la scène et le premier rang, pour danser, fumer et boire, comme s’ils avaient été dans un bar, et non dans un théâtre. J’étais scandalisé. Je n’arrivais plus à écouter le chanteur, dont la voix, pourtant, porte loin : mon esprit était parasité par la pensée que toutes ces cendres tombaient sur la moquette, et qu’on y écrasait des mégots sans vergogne. Il y avait même une gouine obèse qui fumait le cigare, entre ses goulées de whisky ! Evidemment, ce n’était pas du Mozart qu’on avait à écouter ; l’ambiance créée sur scène était d’ailleurs précisément celle d’un bouge enfumé. Mais tout de même, on était dans un théâtre, non dans un bar à putes ! A la fin, ceux du premier rang, qui avaient après tout payé leurs places plus cher que tous ces malappris, ne pouvaient plus voir ce qui se passait sur scène ! Quelqu’un a bien tenté de rappeler ces gens à l’ordre, mais paradoxalement, c’est lui qui est passé pour un fauteur de troubles !

        Plusieurs fois, Arno a employé l’amusante expression de mother fucker. Bizarrement, à la deuxième occurrence, l’idée m’a traversé l’esprit d’écrire trois fausses chansons : une fausse chanson française, une fausse chanson à texte (y a-t-il une différence ?), et un faux rap. Myriam et Laurence, que je ne savais pas à Mont-de-Marsan, étaient également du concert. Ma joie de les voir fut très grande. Et réciproquement. A la fin du spectacle, nous allons boire un coup dans le bar le plus proche. Parlons de tout et de rien.

        Je les revoyais cet après-midi, chez moi. Je leur lis un passage de mon faux rap, que j’ai commencé cette nuit. J’ignore si je le terminerai jamais, tant le sujet en est idiot. Il faut imaginer un jeune rappeur, qui ne comprend pas pourquoi il ne plaît pas au filles. Dans le courant de sa chanson, il entreprend de montrer à son public comment il s’adresse à elles (et l’on comprend alors pourquoi il ne leur plaît pas !). En voici un couplet :

 

Io Pénélope

Salope

Mon antilope

Galope

Jusqu’à mon clope

Io chope

Mon périscope

Le top

Des télescopes

Et hop

Comme à Saint-Trop’

Non-stop

Dans l’escalope

Non-stop

Jusqu’à syncope

Etc.

 

Bref, de la pure poésie ! Du moins, mon petit public de lesbiennes averties apprécia et rit beaucoup. Ce soir, je dînais avec Julie chez des amies à elles. Cela parla de rêves, de cauchemars, puis écouta des enregistrements de génériques de séries télévisées pour enfants des années quatre-vingts. Le tout, très arrosé, comme il se doit. C’était donc pour moi une fin de semaine très chargée. Je n’en puis plus.

Mardi 15 février 2005

        Juan Asensio nous apprend que son second livre, La littérature à contre-nuit, est paru. On peut se le procurer sur le site de la Fnac et bientôt sur celui d’Amazon. Ou en s’adressant directement à l’éditeur. Pour l’instant, je lui fais cette publicité, ne pouvant pas moi-même me procurer ledit livre, ayant tout juste de quoi m’acheter des nourritures pour le corps. Depuis que j’achète ce que je mange avec mon propre argent, j’ai remarqué certaines choses tout à fait extraordinaires : par exemple, que trois ou quatre filets de poulet, vendus découpés sous cellophane, coûtent autant sinon plus qu’un poulet entier. J’achète donc désormais le poulet entier, que je découpe aussitôt, puis congèle, chez ma mère, parce que le compartiment du haut de mon minuscule réfrigérateur est trop petit. J’ai définitivement abandonné les pâtes. A présent, je mange du riz. Cela me dérange beaucoup moins d’en avaler tous les jours. Je tiens cela de mon père, qui le tient de sa mère, qui est chinoise (elle est née à Canton). J’ai déjà dû écrire, dans ce journal, que ma grand-mère préparait toujours deux fois le repas, à cause de mon grand-père qui, lui, ne supportait plus d’avaler le moindre grain de riz, estimant qu’il en avait mangé pour deux ou trois vies entières pendant la guerre d’Indochine, où il rencontra ma grand-mère. Quant à elle, même lorsqu’il lui arrivait de préparer un couscous, elle le faisait sans semoule, mais, et cela est véridique : avec du riz ! Je me suis définitivement mis à la cuisine chinoise. J’ai d’ailleurs acheté un nouveau wok, pour chez moi. Je désosse les morceaux de poulet susmentionnés, puis je découpe encore cette viande en tout petits bouts. Avec les os et la carcasse, je fais du bouillon, qui sert beaucoup dans cette cuisine-là. Lorsqu’une salade est un peu flétrie, je la plonge deux minutes dans de l’eau bouillante, l’égoutte et la mange avec de la sauce d’huître mélangée à un peu d’huile de sésame : c’est délicieux. Même sans ce condiment, d’ailleurs. Je mange aussi beaucoup de porc, de poitrine de porc surtout, parce que ce n’est pas cher. Du bœuf haché, mélangé à des œufs battus, de la ciboule et divers autres ingrédients. Des champignons. Des carottes. Des tomates. Etc. Parfois, du bœuf à la sauce d’huître. Une fois cuit, dans le réfrigérateur, le riz se déshydrate. Je le réchauffe à la vapeur, dans un petit panier en bambou que je me suis acheté. L’odeur qui s’exhale de ce panier est à elle seule un délice. Julie me dit qu’elle a croisé l’autre jour Emilie. Laurence et Myriam m’avaient déjà annoncé son retour. Elle revient, après trois ans, du Portugal, avec une amoureuse anglaise. Il est question d’un dîner…

 

Jeudi 17 février 2005

Nulla dies sine linea

        Je termine à l’instant une lettre destinée à Myriam. Je colle sur la feuille de papier une vignette qui nous avait été l’occasion d’un rire, la dernière fois que nous nous sommes vus. Laurence et elle venaient de m’offrir un petit carnet moleskine pour mon anniversaire (avec donc plus de trois mois de retard !), lequel carnet était accompagné de petites vignettes autocollantes, sur lesquelles étaient inscrites les citations facilement consommables de divers auteurs et artistes. Naïf, j’avais demandé : « Mais pourquoi ces auteurs ? » Et Laurence avait répondu : « Parce qu’ils se sont tous servis de carnets en moleskine. » Je regarde alors plus attentivement les citations, en trouve une en latin, et m’exclame alors : « Ah bon ? Même Pline, il utilisait des carnets en moleskine ? ». Et nous avions ri. C’est cette vignette que je colle dans la lettre de Myriam. (J’ignore pourquoi, mais celles-ci semblaient la fasciner… Elle regrettait de n’avoir pas les mêmes.) Or je relis à l’instant la citation, qui me donne soudain mauvaise conscience. J’écris donc ces quelques lignes dans mon journal.

Vendredi 18 février 2005

        Mais il n’est peut-être pas inutile de noter ici que, à ce que j’en sais (mais je suis peut-être passé à côté), Pline n’a jamais écrit ce Nulla dies sine linea, que je disais hier, mais, plus exactement, comme on pourra vérifier sur le site Perseus (Naturalis Historia, 35,36) : Apelli fuit alioqui perpetua consuetudo numquam tam occupatum diem agendi, ut non lineam ducendo exerceret artem, quod ab eo in proverbium venit. Et selon cette note de la traduction anglaise, dans le même site, Erasme nous donnerait ledit proverbe, mais sous cette forme : Nulla dies abeat, quin linea ducta supersit. D’où vient le plus simple Nulla dies sine linea, qui donnait hier au sieur Lorenzo l’occasion d’un amusant commentaire ? Peut-être n’existe-t-il que dans les pages roses de nos dictionnaires… Passant par ici, un plus savant que moi pourra m’éclairer. Nulla nox abeat, quin linea ducta supersit, cela ferait un bon titre pour ce blogue, une exhortation adaptée à ma nocturne façon de vivre. Ni plus pompeux ni plus déplacé que le De profundis intitulant mon blogue de pédé.

Samedi 19 février 2005

        C’était une journée épouvantable, ne serait-ce que parce que, devant me lever à l’heure où je me couche habituellement, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit : ma journée a donc commencé hier dans l’après-midi. D’où l’utilité du mot nycthémère, cher à Népomucène : c’était un nycthémère épouvantable ! J’avais des cours toute la journée, et plus encore que d’habitude, parce qu’une élève qui avait dû annuler sa leçon mercredi est venue s’ajouter à tous ceux d’aujourd’hui.

        Vers dix heures du matin, j’entends comme de l’agitation dans le hall d’entrée de mon immeuble et, surtout, je reconnais la voix caractéristiquement ralentie, voire simplette, de ce débile léger de voisin dont je parlais l’autre jour (29.XII.04), celui qui était venu me saluer, vêtu seulement, en bas, d’un slip kangourou. J’avais à lui parler. Je descends donc dans le hall, où je le trouve en train de baratiner la factrice qui venait de lui ouvrir la porte d’entrée, bien à contre cœur, pour lui permettre de recueillir son courrier. Elle n’était pas bien sûre qu’il fût réellement un habitant des lieux. Car il se trouve que ce garçon occupe l’un des deux appartements dont les portes sont situées à l’extérieur du hall. Mais c’est à l’intérieur de celui-ci que se trouvent les boites aux lettres. Seulement, il ne possède pas de clef pour y accéder, ce qui l’oblige tous les jours à sonner à l’interphone d’un habitant de l’intérieur, pour être ouvert. Ce que je trouve exaspérant, surtout si c’est à  mon interphone qu’il lui prend de sonner. Je lui demande s’il est propriétaire ou locataire. Locataire, évidemment. Pourquoi n’a-t-il pas de clef pour accéder au hall d’entrée et à sa boîte aux lettres ? Il ne sait pas. Veut-il que j’en parle à la réunion des copropriétaires, qui a lieu mardi prochain ? Oui, il veut bien. « Oui, vous comprenez, je suis un jeune, mais je veux pas créer de problèmes, moi, et c’est vrai que je dérange tout le monde, en ayant pas de clef. Mais autrement, je fais attention, je fais pas de bruit. Sauf pour ma pendaison de crémaillère mais c’était juste parce que c’était la pendaison de crémaillère… – Oui, bon ça va, je ne vous reproche pas de faire du bruit, de toute façon. Bien, je tâcherai d’en parler à la prochaine réunion. Au revoir. »

        « Je suis un jeune », me dit-il. Et en effet, après plus ample observation (ce que m’a permis notre petite conversation), je constate que ce garçon n’est manifestement pas un débile congénital, mais bel et bien un jeune, même s’il peut bien avoir mon âge. Mais on sait qu’être un jeune, ce n’est pas nécessairement être jeune, puisque ce n’est justement pas une question d’âge. Ce jeune-là fait partie des fumeurs de la merde dans laquelle ils peuvent parfois se complaire, ainsi que semble l’indiquer la répugnante écume qui s’accumule aux commissures de ses lèvres, comme il arrivait souvent à la bouche de ce bâtard de Hieronymus, qui fumait beaucoup, lui aussi, lorsqu’il ne buvait pas, c’est-à-dire entre chaque cannette. S’il fumait tant, c’était pour calmer ses douleurs d’hémophile, prétendait-il, ce qui était peut-être la pure vérité, mais tout de même, pour le coup, cela devait bien l’arranger, d’être un infirme. Comme mon voisin, Hieronymus était un jeune, et par la force des choses, puisqu’il avait brûlé bien trop de neurones pour pouvoir jamais passer pour un être doué de toute sa raison. J’étais souvent frappé, au détour d’une phrase, par la parfaite inexpression de son regard de veau, lorsqu’il n’avait pas compris un mot, une plaisanterie, une réflexion vaguement abstraite. Cette inexpression m’évoquait immanquablement une espèce de faille spatio-temporelle, dans laquelle son esprit aurait été momentanément précipité, pendant que son corps serait resté là, devant nous, sans personne à l’intérieur, jusqu’à que la conversation reprît, et qu’il revînt parmi nous, comme si de rien n’était, comme si rien ne s’était passé, comme si le moment qui l’avait vu ne pas comprendre une phrase ne s’était pas produit. Bref ! Je parlerai de cette clef à la prochaine réunion des co-propriétaires.

        Vers dix-sept heures, épuisé, je m’allonge et sombre aussitôt. Tout à coup, égaré, suffoqué, je reviens à moi. Dans le noir complet, je ne sais plus où ni quand je suis. Quelque chose m’écrase la gorge. C’est Pélagie qui dort la tête posée dessus. Sous moi, je reconnais mon lit. Je suis dans ma chambre. Je croyais que je m’étais endormi dans le salon. Il est vingt heures. Trois heures de néant.

        Je constate que Dominique Autié a créé sur sa page un lien menant à mon blogue De profundis. C’est assez rare pour être signalé. D’habitude, on oriente plutôt vers ce blogue encore sans titre… Et c’est d’autant plus aimable à lui que sur le blogue en question, on voit une photo de moi avec Coccymèle, ma feue chienne, espèce dont je crois savoir qu’il a horreur.

        A l’instant, coup de téléphone de Julie, qui m’appelle d’un bar, où elle a retrouvé Emilie, la lesbienne rentrée du Portugal dont je parlais dernièrement (15.II.05). Trop fatigué : je n’y vais pas. De toute façon, je déteste les imprévus.

Mercredi 23 février 2005

        Hier, à la réunion des copropriétaires, on me dit, entre autres choses, que celui qui habitait avant moi dans mon appartement était un vieil ivrogne qui faisait peur à tout le monde. Les gens sont ravis qu’il ait quitté l’immeuble. (Si ça se trouve, il est mort !) Et j’apprends que mon jeune de voisin, le fumeur de shit et probablement consommateur de bien d’autres choses encore, est assez ramolli du bulbe pour avoir été placé sous tutelle. Aujourd’hui, je lis que le Basque exalté, comme disent plaisamment les gens du palindrome, ce fort robuste chêne, s’élague de toutes ses branches inutiles et que, comme le renard lorsqu’il est pris dans un piège, il renonce à ses membres (tout un tas de petits champignons qui venaient proliférer dans/à son ombre) pour sauver l’essentiel, c’est-à-dire, dans le cas du renard, sa vie. Mais on sait qu’il en faut bien davantage pour abattre un Basque (lequel a généralement plus d’un tour dans son sac ; et ne dit-on pas « courir comme un Basque » ?). Aussi ne doit-on probablement pas s’inquiéter outre mesure. Et ce soir, ma mère, que j’avais à dîner, tout à coup, me demande, le plus sérieusement du monde : « Comment est-ce qu’elle t’appelle, Pélagie ? Papa ou Olivier ? » Que répondre à cela ? Pendant un instant, ma mère semblait vraiment croire que les chiens pouvaient parler. Jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive, à ma façon de la regarder, de l’énormité de sa question. C’est dans ces moments-là que je me dis qu’elle n’a décidément pas toute sa tête.  


Janvier

 


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