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Journal - Jardin


Décembre - Février

Janvier

Depuis le mois d’avril 2004, il existe un doublet de ce journal, ayant la forme d’un blogue et pouvant donc recevoir des commentaires. (Et même, depuis peu, un deuxième doublet ici. Pourquoi ? Parce que.)

 


Mercredi 5 janvier 2005

        Je lis ici que la cour d’appel de Colmar a confirmé la condamnation à six ans de prison d’un homme qui avait transmis le sida à deux femmes, avec lesquelles il avait eu des relations sexuelles non protégées, sans leur révéler qu’il se savait séropositif. J’en parle aussitôt à ma sœur, qui me répond qu’elle est au courant. Rien de plus. J’insiste : mais tu pourrais porter plainte contre Hieronymus, toi aussi. Elle le sait, mais ne veut pas. Je ne comprends pas bien ses raisons, qui ne sont d’ailleurs pas très claires. Elle garde l’espoir d’une espèce de réconciliation avec lui. Et elle a peut-être peur du scandale. Mais rien n’empêche de se réconcilier avec quelqu’un qu’on a fait légitimement mettre en prison ! Moi aussi, à ma manière, je garde cet espoir. Et pour ce qui est du scandale, c’est justement lui, bien plus qu’une peine de prison, que je trouverais jouissif. Voir Hieronymus démasqué, reconnu pour ce qu’il est vraiment ! Voir son secret donné en pâture aux chiens de cette ville ! Contempler sa honte et celle de sa puante famille ! Quel bonheur ce serait !

        Dans les quelques articles que je lis sur le sujet, il n’est question que de responsabilité. Le mot de culpabilité est consciencieusement occulté. Pourtant, la culpabilité de Hieronymus ne fait aucun doute. Je l’ai vue dans ses yeux, un soir des fêtes de la Madeleine, où j’étais à lui brailler dessus, devant tout le monde. Il a commencé par me tenir tête, parce qu’aussi soûl que moi, il ne comprenait pas vraiment pour quelle raison j’étais occupé à crier sur lui. Mais tout à coup : son visage s’est décomposé. Il s’est tu, a détourné le regard, et fui. Il avait compris. Le seul fait de s’entendre accuser lui était insupportable. J’ai presque eu honte de lui rappeler ainsi sa culpabilité, en pleines fêtes, quand il s’y attendait le moins. Qu’il y ait un coupable dans cette affaire n’enlève rien, il est vrai, à la propre responsabilité de ma sœur. Il ne tenait qu’à elle de ne pas se laisser endormir par Hieronymus, contre lequel elle avait initialement de fortes présomptions. Il ne tenait qu’à elle de ne pas le croire, quand il lui laissait entendre qu’il était digne de confiance. Mais à qui faire confiance, sinon à ceux qu’on aime ? Il serait tout de même plus juste de dire que la responsabilité de ma sœur n’enlève rien à la culpabilité de Hieronymus.

        Il y a quelques changements dans l’organisation des liens du blogue de Juan Asensio. Désormais, je me trouve dans sa zone de détente, ce qui me convient mieux. J’avais le sentiment de ne pas être à ma place dans son ancienne zone de résistance : franchement, un mou de mon espèce, résistant ! (Sauf si l’on considère que la mollesse est une forme de résistance quand les temps sont si durs, mais c’est un peu tiré par les cheveux…) Et puis la pensée qu’on me lise pour se détendre n’est pas pour me déplaire. Depuis peu, je suis également dans les liens d’OrnithOrynque, comme « alchimiste du verbe » ! Grâce à mes vers. Je suis flatté. Moi aussi, j’ajoute quelques liens à mon blogue : OrnithOrynque, justement, mais aussi, Dominique Autié, Gribouillages et Jugurta. Il ne me reste plus qu’à souhaiter une bonne année à mes quelques lecteurs, puisque c’est l’usage et que j’avais oublié de le faire.

Jeudi 6 janvier 2005

        Je m’aperçois que Nicolas *** et RadouL, dont je suis un lecteur, m’ont évoqué dans une conversation MSN que ce dernier publie sur son blogue. Je m’abstiendrai de dire que je me sens insulté : quelqu’un serait bien capable de venir m’expliquer que j’ai tort d’éprouver un tel sentiment, ou que je manque d’humour… (Mais pour être tout à fait honnête, j’ai connu pire, comme insulte.) J’apprends, en lisant cette conversation, que je fais partie de ces gens « qui aiment parler sur les autres, demandent de lever les tabous mais ne supportent pas qu’on puisse dire quelques vérités sur eux… » Non, non. Je supporte. Je supporte, quoique assez mal, il est vrai, de m’entendre dire cette grande vérité : que je suis un pédé ! (Dite autrement, je la supporterais sûrement beaucoup mieux, d’ailleurs…) Cependant, Nicolas *** ne faisait pas allusion à cette vérité-là, mais à celle évoquée par lui dans un ancien article qu’il avait écrit sur les paroles scandaleuses (puisqu’elles avaient fait scandale) et déjà oubliées de l’italien Buttiglione, article auquel j’avais trouvé utile de répondre. Mes lecteurs, si j’en ai, peuvent toujours les relire.

        Certains des blogueurs que je fréquente ont cela de commun entre eux qu’ils semblent se préoccuper beaucoup du devenir de l’Europe et de notre civilisation vacillante (et il me semble, à lire son blogue, que c’est bien là l’une des préoccupations de Nicolas ***). Ces blogueurs sont donc souvent amenés à s’interroger sur l’origine de notre culture, pour savoir comment la maintenir dans le futur, sans la trahir. Et presque tous, ils n’ont plus qu’un seul mot à la bouche, qu’un seul nom : celui du Christ. Mais se rappellent-ils que ce nom de Christ vient du grec ?  Et cette ruine de mot qui est la pire insulte de la langue française, pédé, savent-ils encore qu’elle est un lointain reste de l’Hellade ? Si l’on remonte assez haut dans l’arbre généalogique de notre culture, on ne trouve pas seulement des Juifs, mais aussi des pédés ! A l’origine de notre civilisation, il n’y a pas que des clous dans la chair du Christ, mais (qu’on me pardonne ma grossièreté) des bites dans les culs des Grecs ! Des jeunes Grecs, pour être précis. D’une certaine manière, les parents de l’Europe sont ce qu’elle a longtemps le plus abhorré (qui ne fut pas abhorré que par elle, bien sûr, mais à peu près partout dans le monde.) Je trouve tout à fait légitime qu’on boive aux sources de l’Europe pour poursuivre l’épuisante course, je ne trouve pas scandaleux qu’on veuille faire référence au christianisme dans une constitution européenne. Mais alors, qu’on n’oublie pas l’autre branche de la famille (même si c’est une branche cadette), la branche temporelle, en quelque sorte, celle des lois (Rome), de notre langue (latine), celle des philosophes, des poètes, de la fièvre amoureuse, de Catulle et de Sappho, dont je me sens plus proche, moi qui ai bien du mal à être proche du Christ.

        Une chose est sûre : des deux côtés de la famille, on trouve l’arbre dont je porte le nom.

Samedi 8 janvier 2005

« L’ombre d’un meurtrier creuse ici ma ruine. »

        Cet après-midi, j’ai dû reprendre un élève qui venait de fort mal lire ce vers. Puis je lui demande : « Comment appelle-t-on la prononciation en deux syllabes des voyelles qui se suivent dans le mot ruine ? » Le garçon me répond, timidement, persuadé, à juste titre, qu’il va dire une énormité : « Hémistiche ? – Non ! Alors ? Comment appelle-t-on cela ? – Ah ! oui : un sonnet ! ». J’étais désespéré. Je veux dire réellement désespéré : non pour lui, mais pour moi. Lui passera sans doute brillamment, selon les critères du temps, le bac de français, à la fin de l’année. Mais pour moi, il n’y a plus d’espoir. Je perds mon temps à écrire des alexandrins, à une époque où les hommes ne peuvent pas les entendre, pour cette simple raison qu’ils ne sont pas, si j’ose dire, « sur la bonne longueur d’onde »… Finalement, en en pliant un peu le sens, le vers de Corneille pourrait s’appliquer à moi : mon élève, ce fantôme d’adolescent, fossoyeur d’un monde dont il ne soupçonne même pas l’existence quasi révolue, m’ensevelissait sous la molle terre inculte tombant de sa bouche, qu’il avait pâteuse, comme s’il était encore à moitié endormi, alors qu’à l’évidence, il l’est entièrement…

Mardi 11 janvier 2005

        De même que j’avais été particulièrement enthousiasmé par le livre de Steve Hodel, L’affaire du Dahlia Noir, dans lequel l’auteur se proposait de démontrer que l’assassin de la célèbre morte n’était autre que son propre père, George Hodel, un homme aussi fascinant que terrifiant ; pareillement, je suis très emballé par le petit site de Jean-Yves Maleuvre, que je viens de découvrir, et dans lequel l’hypothèse qui nous est présentée est elle aussi particulièrement séduisante : Virgile, mais encore Horace, Tibulle, Properce, et bien d’autres poètes de la même époque, auraient été, non seulement assassinés par Auguste, mais encore revus et corrigés par lui ! Quant à Ovide, exilé, c’est Tibère qui l’aura peut-être fait tuer (dans tous les cas, l’exil était vécu par le poète comme une véritable mort). Le quatrième livre des Elégies de Properce, et le troisième de celles de Tibulle (que déjà la critique n’attribue généralement plus au poète), seraient en réalité d’Auguste, qui buvait aussi parfois à l’Hippocrène, quand il n’avait pas soif de sang. Bien sûr, Maleuvre appuie sa démonstration sur les textes dont, selon lui, le sens est parfois renouvelé, si l’on considère que dans certains d’entre eux, les poètes opèrent « un changement non signalé de locuteur », procédé initialement très utilisé par Catulle, et permettant de pratiquer ce que Maleuvre appelle une cacozelia latens (l’expression est de Suétone, in Vita Horati), c’est-à-dire une sorte de parler double, dénonçant le nouveau régime en place. Ce parler double visant directement Auguste, qui, fin lettré, en était pleinement conscient, serait le mobile des meurtres. Mais alors, objectera-t-on, pourquoi le prince n’assassina-t-il pas avant que les œuvres fussent écrites ? Réponse : parce que cette cacozelia latens n’était réellement perçue que par une poignée d’hommes. L’immense majorité voyait dans les poètes en question des citoyens ralliés au nouveau régime, dont ils semblaient chanter les bienfaits. Bref, Auguste y trouvait son compte. Mais il était rancunier et quand Virgile, par exemple, eut achevé l’Enéïde, l’empereur, qui avait commandé l’œuvre, fit tuer le poète, puis peaufina lui-même l’ouvrage, de façon à faire disparaître ce que Maleuvre appelle l’anti-Enéïde qui se cachait sous l’Enéïde. Même chose pour les autres poètes cités plus haut. En tout cas, tout cela n’est pas invraisemblable. On sait combien les despotes craignent les poètes et comme ils cherchent, dans le même temps, à s’en servir… Et qui, sinon Auguste, fait remarquer Maleuvre, aurait eu assez de pouvoir dans Rome, pour modifier à sa guise tous ces ouvrages ? D’autre part, cela expliquerait certaines faiblesses ou contradictions qu’on trouve dans les textes.

        Maleuvre s’est également intéressé à Catulle. Tout le Libellus du Véronais serait en réalité un « brûlot anti-césarien, avec en son cœur la dénonciation du meurtre de Calvus », autre poète, ami de Catulle. Selon Maleuvre, en effet, on a du mal à croire que César se soit senti marqué au fer rouge pour l’éternité (perpetua stigmata imposita, dit Suétone, Vie de César, 73) à cause seulement des quelques pièces ouvertement écrites contre lui et son lieutenant Mamurra. Disons que ces quelques vers ne laisseraient qu’une petite marque… Tandis que tout le livre… Ce serait tout de même nettement plus douloureux… Deux locuteurs principaux s’affronteraient dans le Libellus : Catulle, anti-César, et César, anti-Catulle. Le poète se cacherait sous plusieurs masques : c’est même lui qu’il faudrait reconnaître dans le moineau de Lesbie, laquelle Lesbie ne serait aucunement Clodia, selon Maleuvre, mais, j’imagine, un symbole de la poésie (Catulle est grand amateur de Sappho), dont le poète est en quelque sorte le fils (« …suamque norat/Ipsam tam bene quam puella matrem », 3, 6-7), au sein de laquelle on imagine presque l’oiseau s’abreuvant : « quem in sinu tenere » (2, 2). Il se cacherait également derrière Calvus, le poète assassiné, dont le nom (signifiant chauve) s’oppose presque naturellement à celui de César, que les anciens rapprochaient parfois du mot caesaries, qui signifie chevelure. Et d’ailleurs, César, à ce qu’il paraît, prenait grand soin de ses cheveux. Cicéron dit quelque chose là-dessus, mais je ne sais plus très bien où : il n’arrivait pas à croire qu’un homme aussi soigneux de ses cheveux pût être un réel danger pour la République ! Quant au personnage de Gellius, ce serait en réalité le jeune Octave, fraîchement adopté par César, et soupçonné de coucher avec son oncle. Sous cet éclairage, la pièce 80 devient beaucoup plus amusante encore. Je ne résiste pas au plaisir d’en donner ici la traduction (celle proposée sur le site Itinera Electronica) :

 

« Dirai-je, Gellius, pourquoi tes jolies lèvres roses deviennent plus blanches que la neige d’hiver, lorsque tu sors le matin de chez toi et que, dans les longs jours, la huitième heure t’arrache aux douceurs de la sieste ? J’en ignore la cause ; mais dois-je en croire ce que chacun se dit à l’oreille, que ta bouche dévore un homme dans son centre ? En effet, les flancs épuisés du malheureux Victor et cette éjection qui souille tes lèvres le proclament ! »

 

Le nom même de Victor n’évoque-t-il pas, d’ailleurs, le général victorieux ou le vainqueur de la guerre civile, c’est-à-dire César ?

        Bref, j’ai grande envie de lire les livres de Maleuvre. Seulement, ils sont un peu chers pour ma bourse. Catulle ou l’anti-César, par exemple, coûte plus de 40 €. Je devrai patienter un peu. En attendant, je pourrai toujours lire  Cacozelia latens. Les Odes sous les Odes, qui est publié sur le site Espace Horace, avec une nouvelle traduction des Odes, par Maleuvre.

Jeudi 13 janvier 2005

        Cet après-midi, j’entends frapper à ma porte. J’ouvre. Un homme à la présentation fort négligée me dit, pas même souriant, mais semblant porter au contraire toute la misère du monde sur les épaules : « Bonjour monsieur. Je suis sans emploi. Pour gagner un peu d’argent, etc., etc. » Je le laisse parler. Après tout, ceux qui n’ont pas d’emploi, dont je suis, sont des hommes à part entière. Comme les bègues et les handicapés, il faut les laisser parler jusqu’au bout, même si l’on n’écoute pas vraiment ce qu’ils disent. Ne l’écoutant donc qu’à moitié, je finis tout de même par comprendre que l’homme veut me vendre de hideuses reproductions de tableaux célèbres à 20 € la pièce. « Comment ? 20 € ! Ah ! Je suis désolé, mais moi aussi je suis sans emploi, et je n’ai vraiment pas les moyens de dépenser 20 € pour cela… – Ah ? Vous cherchez dans quelle branche, me demande l’homme ? – Je n’ai pas dit que je cherchais un emploi, mais que j’étais sans, réponds-je, un peu énervé par ce soudain intérêt pour ma situation ! Allez, au revoir. » Et je referme la porte, très contrarié qu’on puisse si facilement circuler dans mon immeuble. J’aurais d’ailleurs pu faire quelque désobligeante remarque à l’importun sur ce sujet, mais je n’en ai pas eu le cœur : il devait être bien plus pauvre que moi, puisqu’il ne lui venait même pas à l’esprit, tant sa situation lui doit être pénible, qu’on puisse être sans emploi, comme lui, mais ne pas s’en trouver malheureux au point d’en chercher à tout prix, comme moi. Attention, le fait que je n’en cherche pas sérieusement ne signifie pas que je vis dans l’opulence ! Par exemple, ce soir, mon dîner consistait seulement en une omelette, agrémentée de petits bouts de pain rassis trempés dans du lait. Mais je ne me plains pas ; c’était même très bon. Tant que je n’en suis pas réduit à manger les croquettes de Pélagie, je m’estime heureux. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, un tel régime me reviendrait sans doute plus cher qu’en ce moment. Et puis, j’ai toujours la possibilité d’aller manger chez ma mère, à l’occasion, dont la cuisine s’est curieusement  améliorée depuis que je ne vis plus chez elle (sans doute espérait-elle me chasser plus vite avec ses étranges mixtures ou sommaires préparations). Et bien sûr, il y a le poulet du dimanche, et les pâtisseries de ma sœur.

Mercredi 19 janvier 2005

        Récemment, j’ai fait ce cauchemar : C’est la nuit, mais la lumière est allumée. Je suis en train de dormir, dans la chambre que j’avais l’habitude d’occuper dans la maison de ma défunte grand-mère. Soudain, on me réveille très violemment. Des hommes s’emparent de moi et me couchent sur le ventre. J’ai à peine le temps de comprendre qu’ils m’ont allongé sur la planche d’une guillotine : aussitôt, le couperet tombe, m’assomme et me tranche la tête. Mais je ne saigne pas. On recoud alors ma tête à mon cou. Je retrouve l’usage de la parole. Comme les hommes veulent de nouveau me guillotiner, je leur dis qu’ils ne peuvent pas me tuer, puisque je suis déjà mort. Mais c’est du bluff et j’ai très peur.

        Si j’avais à interpréter ce rêve, je dirais qu’il est sans doute lié à cette misérable terre promise aux asticots de Hieronymus, puisque la scène se déroule entièrement chez ma grand-mère, dont la maison fut rachetée, peu après sa mort, par sa mère à lui. (Et ma tête tranchée et la tête de veau de mon dernier sonnet ne sont sans doute pas sans rapport.) Je me souviens d’ailleurs que je trouvais bien cruel, quand nous fréquentions encore cette sale engeance que sont les Z*** et que, par exemple, nous allions dîner chez eux, d’avoir à constater jusqu’à quel point ils avaient enlaidi l’endroit de mes plus beaux souvenirs d’enfance. Encore parfois, il m’arrive de passer devant chez eux. Il ne doit plus y avoir une seule fleur dans le jardin. Alors que dans notre enfance, ma sœur et moi passions nos après-midi à voler des couleurs aux massifs ! Nous nous amusions à faire des feux d’artifices avec les pétales, que nous jetions dans le ciel. Cela rendait d’ailleurs furieuse ma grand-mère, qui n’appréciait pas de voir les couleurs retomber sur son gazon et le souiller. Il nous fallait alors tout ramasser. Puis nous recommencions. Parfois, je trouvais un lézard. Si je parvenais à l’attraper, je le jetais dans la robe de ma sœur terrifiée, qui se mettait à gesticuler grotesquement, en criant comme une vraie folle, ce qui me faisait beaucoup rire. Elle avait d’ailleurs tellement peur de me voir glisser des bestioles dans ses vêtements que, le plus souvent, je n’avais qu’à faire semblant d’y mettre quelque chose pour provoquer sa danse de Saint Guy. S’il faut dire la vérité, c’est moi, bien plus qu’elle, qui ai dans cette maison les meilleurs souvenirs de mon enfance.

Jeudi 20 janvier 2005

        Il m’arrive parfois de chatter avec un psy. Je lui raconte mon rêve d’hier. En fait, il n’y était pas du tout question de Hieronymus, mais de bête castration, de père et d’argent : je dois bientôt avoir une nouvelle élève. J’ai parlé déjà deux fois au téléphone avec son père : de sa grosse voix pas commode, avec un fort accent espagnol, celui-ci a réussi à me faire baisser mes tarifs ! J’en suis fort contrarié. Un père effrayant, de l’argent, ce n’était que cela. Moi qui pensais que cette pauvre ombre de Hieronymus venait hanter mes rêves ! Mais non, mes rêves, au contraire, montrent que je suis tout à fait sain d’esprit, juste ce qu’il faut de névrosé, comme tout le monde. Ce n’est que consciemment que j’en ai après cette méchante bête ! D’ailleurs, je me force de plus en plus. Heureusement que Hieronymus fait un bon sujet pour mes petits sonnets, sinon, je serais bien capable de le chasser de mon esprit. D’ailleurs, ma haine est usurpée. C’est à ma sœur qu’elle appartient, même si elle n’en fait pas usage.

Vendredi 21 janvier 2005

        Je rencontrais ce soir l’effrayant père de ma nouvelle élève : il n’est pas du tout espagnol (ni effrayant d’ailleurs) mais brésilien… Sa fille semble être très vive d’esprit. Elle rentre du Brésil et commence donc l’année scolaire ce mois-ci. Pour une obscure raison (mais qui en dit tout de même assez long sur le peu d’empressement que met l’école à instruire les enfants), elle ne peut pas faire partie d’une classe où l’on enseigne le latin : elle compte donc sur moi pour le lui apprendre. Je commence demain matin, à neuf heures ! Autant dire à l’heure à laquelle je me couche ordinairement. J’ai un autre cours à treize heures ; un troisième à quinze ; peut-être un autre à dix-sept : demain est une grosse journée, la grosse journée de ma semaine !

        Je constate que de zone de détente qu’il était jusqu’alors, mon blogue est devenu, avec d’autres, zone de plaisir dans le classement de Juan Asensio. Passer de la détente au plaisir : je considère cela comme une promotion. Je suis aussi dans les liens de Jugurta, depuis peu.

Jeudi 27 janvier 2005

        En ce moment, je n’ai rien à dire, si ce n’est qu’il fait froid. Ah ! Si, cela, tout de même : de plus en plus de mes lecteurs (puisque j’en ai bel et bien quelques-uns), qui jusqu’alors se contentaient de correspondre avec moi, veulent à présent me rencontrer ! Alors que je déteste toute forme de nouveauté, toute nouvelle tête. Alors que, déjà en temps normal, j’ai le plus grand mal à ne pas être trop distant avec les êtres connus, et que d’ailleurs, dans la rue, je fais souvent comme si je ne les reconnaissais pas (quand il ne se trouve pas, bien sûr, que je ne les reconnais réellement pas) ! Mais le comble, c’est que ces gens qui veulent me rencontrer prétendent me connaître assez bien, notamment grâce à mon journal, pour estimer être tout à fait le genre de personnalité que j’aimerais découvrir ! Mais si vraiment ils me connaissaient autant qu’ils le prétendent, ils ne me proposeraient jamais de telles choses. Il faut sans doute avoir l’esprit un peu tordu pour vouloir me rencontrer, surtout après avoir lu le portrait que je fais de moi dans ce journal… Il y en a même un qui se dit amoureux… Uniquement à cause de ce que j’écris ! Hélas, le plus souvent, je ne sais pas dire non. Même à ceux qui vendent leurs misérables marchandises au porte à porte (comme par exemple mon importun chômeur de l’autre jour), je ne peux le dire qu’en me faisant une grande violence, et toujours un peu dans la peur d’être malmené pour mon refus. Bref ne sachant pas dire ce non qui me sauverait, j’écris ici ce que j’ai sur le cœur, à tout hasard, on ne sait jamais : je serai peut-être entendu. J’aimerais bien que les plus fous de mes quelques lecteurs comprennent que la seule rencontre qui puisse me faire vraiment plaisir, c’est celle d’un chiot, une femelle de préférence, ou alors d’un Adonis (quand je pense qu’il y en a même un qui croit que je n’accorde pas d’importance à la beauté physique !). Par Adonis, je veux dire : non seulement un jeune mâle d’une grande beauté mais qui, surtout, comme le dieu, disparaisse régulièrement sous la terre, parce que je tiens à ma liberté, et que j’ai besoin de passer de très longs moments sans personne dans les pattes, si ce n’est ma chienne Pélagie, bien sûr, mais on ne peut pas appeler cela une personne…

Vendredi 28 janvier 2005

        Ce soir, dîner dans un restaurant avec ma mère et ma sœur. Julie me dit qu’elle aimerait bien récupérer le piano, une fois qu’elle sera installée dans son appartement. Je crois pouvoir dire que je ne joue désormais plus vraiment de cet instrument, même s’il m’arrive encore de me pencher un peu sur le clavier. Mais depuis toujours, ce piano était mon territoire. La pensée qu’il doive bientôt changer de main m’attriste légèrement. Encore une manifestation du temps qui passe, sans jamais s’arrêter et sans qu’on s’en rende vraiment compte… Non, sur le moment, on ne le sent pas passer. C’est seulement plus tard, bien après, qu’on s’aperçoit que du temps est passé. Ce soir, je m’aperçois donc, alors que je l’avais presque oublié, que c’est sans doute assis à ce piano que j’ai connu parmi les plus beaux moments de ma vie. Adolescent, en plein été, la nuit, je m’asseyais dans le salon, dans le noir le plus complet. Les fenêtres étaient ouvertes sur le jardin et je jouais mes nocturnes préférés de Chopin. Les bestioles, dehors, m’accompagnaient. J’étais plus heureux alors que lorsque, plus tard, toujours la nuit, j’écrivais (et je le fais encore) mes mauvais petits vers. Pourtant, ce sont ces vers qui m’ont détourné de la musique.


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