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Journal - Jardin


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Juin

Dernièrement

Depuis le mois d’avril 2004, il existe un doublet de ce journal, ayant la forme d’un blogue et pouvant donc recevoir des commentaires. (Et même, depuis peu, un deuxième doublet ici. Pourquoi ? Parce que.)

 


Mercredi 1er juin 2005

        S*** me confie qu’il serait bien ennuyé de ne pas me revoir avant sa mort ! Je lui rappelle qu’il reste moins de quatre mois avant nos retrouvailles et (sans faire allusion à son âge, moins avancé qu’il ne le ressent) qu’il devrait tout de même pouvoir tenir jusque-là. Eh bien non, ce n’est même pas assuré ! Parce que non seulement on trouve dans son île paradisiaque des chiens sauvages, des requins, des murènes et des physalies qui, à tout moment, peuvent vous emporter un membre où la vie, mais encore, des aiguillettes, poissons d’une cinquantaine de centimètres de long, munis d’un long rostre coupant qui, lorsqu’ils sont poursuivis par un plus gros animal qu’eux, surgissent dangereusement hors de l’eau, pour s’échapper. Si l’on se trouve sur leur passage, comme S*** hier, on risque d’y passer ! Il paraît qu’une touriste américaine est morte ainsi, le cœur transpercé par ce poisson. Un pêcheur, également, a eu le cou traversé par une telle bête. Je suggère à S*** d’arrêter le canoë-kayak. Mais ce n’est pas possible, il en fait depuis quinze ans, il a besoin de sa promenade quotidienne sur la mer vineuse, qui doit d’ailleurs être bleu carte postale, dans ces barbares contrées.

        Mon ordinateur portable se met à faire de drôles de bruits, pas des bruits électroniques, mais mécaniques, très inquiétants. S’il doit me lâcher, je n’aurai pas les moyens d’en racheter avant longtemps, je pense.

Jeudi 2 juin 2005

        Un homme devait exterminer aujourd’hui tous les cafards dont mon immeuble est infesté depuis quelque temps. Il avait tout à fait l’air d’un cafard lui-même, d’un gros cancrelat flottant le ventre en l’air dans une tasse de café. Il serait, à mon avis, bien plus efficace de gazer directement mes voisins, dont les mœurs, en effet plus que bizarres (comme le faisait hier remarquer S*** dans son blogue), ne sont sans doute pas étrangères à la prolifération de ces abjectes bestioles. Certains ont pour habitude d’entreposer pendant plusieurs jours leurs ordures dans l’entrée du bâtiment, au lieu de les descendre directement dans la rue. Les cafards, évidemment, pullulent autour. A propos de ces poubelles, je rentrais hier soir de chez ma mère. Arrivé devant la porte vitrée de mon immeuble, j’aperçois un homme qui, tout à coup, se penche et ramasse les poubelles du hall pour les descendre dans la rue. Il passe devant moi, continue son chemin. J’enrage ! J’exulte ! Ça y est, pensé-je, je tiens le coupable ! « Oh ! Monsieur ! Dites-moi ! C’est vous qui entreposez vos poubelles dans le hall de l’immeuble ? » Alors le type se retourne vers moi, l’air franchement coupable, et me répond que « non, monsieur, oh vraiment, quelle honte ! Vous avez vu ça ? Et on a beau mettre des affichettes pour informer les gens, ils les arrachent. – Je sais, c’est moi qui les colle, les affichettes. Mais faut pas descendre les poubelles des autres, comme ça. On pourrait croire que vous êtes le coupable… – Oui, mais faut bien que quelqu’un le fasse, de toute façon, etc., etc. » J’ai comme l’impression que ce type s’est bien foutu de ma gueule. Il avait indubitablement une tête de coupable (tête qui ne me revient pas du tout, d’ailleurs). Seulement, de quoi se sentait-il coupable ? D’être pris en flagrant délit d’incivilité, ou d’excès de civilité ? Quelle connerie, tout de même, de s’occuper des ordures d’un autre ! C’est aussi bête que d’aller nettoyer bénévolement les plages de Normandie, ou de ramasser dans la rue les déjections d’un chien qui n’est pas à soi ! Et puis il existe tout une race d’hommes qui se croient toujours fautifs, non parce qu’ils le sont réellement, mais parce qu’ils se sentent regardés de haut, se sachant naturellement inférieurs. Et ce voisin-là, je le voyais bien, ne se sentait pas mon égal, peut-être bien à juste titre, d’ailleurs. S’il est innocent, je regrette tout de même un peu de m’être amusé, pendant un temps, à découper discrètement lesdites poubelles avec un cutter, pour en faire se répandre le contenu sur le coupable, au moment où il se déciderait enfin à les descendre dans la rue. Mais il l’aura cherché, après tout. Et puis, ils doivent bien aimer un peu ça, tous ces bénévoles nettoyeurs de plages polluées, se rouler dans la fange !

        Cet après-midi, en ville, j’aperçois la mère de ce pustuleux sac d’os de Hieronymus. Elle est facile à reconnaître, dans la foule, sur le trottoir : c’est celle qui a l’air de tapiner. Pendant que les autres femmes font du lèche-vitrine, celle-ci suce en pensée leurs maris !

Mercredi 8 juin 2005

        J’ai décidé de mettre un peu d’ordre dans mes différentes pages Internet, trop nombreuses. Pour commencer, je fais le vide dans la partie jardin de mon site personnel. Il y avait trop de choses. Ce n’était plus un jardin, mais une friche. J’y replanterai peut-être plus tard, soit les mêmes fleurs, soit d’autres. En attendant, j’ai toujours mon blogue de pédé pour donner à lire mes minables petites rimes. Ensuite, ce journal est publié sur trop de pages à la fois. Je vais donc bientôt (à partir de juillet, je pense) cesser de l’éditer sur mon site personnel et 20six, et le poursuivre sur Hautetfort uniquement. Quant aux archives, je ne sais pas encore si je les laisserai à leur place ou si je les transfèrerai peu à peu dans le blogue Hautetfort. Si d’éventuels lecteurs ont des suggestions ou des raisons de se plaindre, qu’ils me les fassent savoir par le moyen qu’ils jugeront le plus approprié (commentaires, courriels).

Jeudi 9 juin 2005

        Mont-de-Marsan est une petite ville, où les choses finissent toujours par être sues, si ce n’est par tous, du moins par quelques-uns. Une amie de Julie vient d’avoir une conversation avec la toute nouvelle amoureuse de cette seringue usagée de Hieronymus Z***. Cette écervelée prétend d’elle-même qu’étant blonde, elle est trop idiote pour comprendre certaines choses, par exemple pourquoi Hieronymus ne veut plus avoir de relations sérieuses avec des filles depuis que ma sœur l’a quitté (cela en dit d’ailleurs assez long sur ce qu’il pensait de l’espèce de tarée qu’il traînait derrière lui avant l’actuelle !). Eh bien moi, je crois savoir. Quand cela devient du sérieux, ces demoiselles ne veulent plus que celui qui les monte s’enveloppe de plastique. Mais comme ce grand courageux de Hieronymus n’a jamais été capable de prononcer le mot de sida (qui lui coule pourtant dans les veines depuis qu’il est tout jeune) et qu’il ne peut tout de même pas le donner à toutes les filles de la ville, comme il fit à ma sœur, il préfère sans doute aller butiner une autre fleur avant d’avoir à révéler qu’à son contact, la sève de la plus fraîche fleurette retournerait abreuver les vers qui grouillent dans la terre.

        Je m’aperçois que l’adresse électronique que je donnais hier à d’éventuels lecteurs désireux de se plaindre ne fonctionne plus. On peut m’écrire ici.

Vendredi 10 juin 2005

        Récemment, je lisais chez Raphaël Juldé que le dernier volume du journal de Renaud Camus (Outrepas, Fayard, 2005) venait de paraître. Ce matin, dans son blogue, Juan Asensio publiait un article sur un autre livre du même Camus : La dictature de la petite bourgeoisie (Privat, 2005). Et ainsi de suite, tous les jours. Je crois que je suis bien d’accord avec Dominique Autié, lorsqu’il écrit « que le livre d’aujourd’hui est, le plus souvent, d’un prix exorbitant pour une qualité médiocre ». Quelle que soit sa qualité, son prix est toujours exorbitant pour quelqu’un comme moi, dont la bourse n’est pleine que de toiles d’araignées. De lecture en lecture, ma frustration et mon désespoir grandissent un peu plus. Un seul livre mène à cent autres, à tel point qu’une bibliothèque est souvent un véritable trésor, je veux dire : au sens propre !

        Cet après-midi, au bord de la piscine, Pélagie et moi avons observé un lézard, qui se traînait péniblement sur ses deux pattes avant. Tout l’arrière était paralysé. Un chat sans doute avait mordu le reptile, dont la moitié des tripes sortaient par le côté. Elles étaient séchées et rabougries par le soleil. C’était une impression étrange : l’animal vivait encore, mais ses boyaux ressemblaient déjà à de la viande avariée. Cela m’a rendu triste. Je crois que j’avais de la pitié pour cette sale bête. Pendant ce temps, Pélagie reniflait gaîment ce nouveau jouet, qui est mort un peu plus loin.

Mercredi 15 juin 2005

        All-zebest, dans son blogue, nous propose un questionnaire. Je n’avais pas participé à l’enquête de Tibolano (« Pourquoi lisez-vous »), essentiellement parce que je me sentais bien incapable de répondre à une telle question. (Pour être tout à fait honnête, je ne sais absolument pas pourquoi je lis. Pas plus que je ne sais pourquoi je marche, si ce n’est parce que je sais le faire, pour l’avoir appris dans mon enfance, comme tout le monde. Souvent, on marche sans raison, sans même savoir où l’on va. (Enfin, pas moi, parce que je suis toujours des itinéraires très précis, qui ne me mènent jamais bien loin, de toute façon.) J’imagine que pour la lecture, c’est un peu la même chose. C’est après avoir lu un livre qu’on connaît vraiment les bonnes raisons qu’on avait de le lire.) Cette fois-ci, les questions sont nettement moins vertigineuses. Et y répondre me donne l’occasion d’écrire trois mots dans ce journal.

        1/ Combien de livres lisez-vous par an ? Je n’en ai pas la moindre idée. Et d’ailleurs, doit-on prendre en compte les livres dont, pour une raison quelconque, on n’a pas terminé la lecture ? Lecture qu’on reprendra peut-être dans quelques années. Et les livres qu’on lit plusieurs fois dans la même année, faut-il aussi les compter ?

        2/ Quel est le dernier livre que vous ayez acheté ? Le dernier livre que j’ai acquis, ce n’est pas moi qui l’ai payé, mais mon bon ami S***. Un soir, nous conversions électroniquement, préparant notre prochain voyage en Allemagne (nous parlions d’ailleurs essentiellement d’itinéraires). Je lui ai demandé de rechercher (puisqu’on trouve tout, grâce à l’Internet) dans quelle librairie je pourrais trouver le Lexicon recentis latinitatis, un dictionnaire absolument indispensable si l’on veut savoir comment dire cigarette en latin (fistula nicotiana), mais qui n’est publié qu’en Italie et en Allemagne, (un travail de Karl Egger, mené sous l’égide de la fondation Latinitas). Deux jours plus tard : que livrait-on chez moi ? Ledit livre : Neues latein Lexicon, Lexicon recentis latinitatis, Über 15.000 Stichwörter der heutigen Alltagssprache in lateinischer Übersetzung, Von Astronaut NAUTA SIDERALIS, bis Zabaione MERUM OVO INFUSUM.

        Mais je peux sans doute dire quels sont les deux prochains livres que j’achèterai. J’en parlais récemment dans ce journal, dans l’espoir que S*** me les offre, d’ailleurs. Mais bon, ça ne peut pas marcher à tous les coups ! Ce devrait donc être (si j’en ai les moyens) le dernier volume du journal de Renaud Camus (Outrepas, Fayard, 2005) et, du même, La dictature de la petite bourgeoisie (Privat, 2005).

        3/ Quel est le dernier livre que vous ayez lu ? Les Racines du mal, Dantec.

        4/ Listez cinq livres qui comptent pour vous. Catulle. Mémoires d’Hadrien. Les Enfants terribles. Mort à Venise. La ville dont le prince est un enfant. Et beaucoup d’autres encore (j’ai des goûts de pédé, mais pas seulement).

        5/ A qui allez-vous passer le relais ? Je passe le relais à S***. Cela me permettra de vérifier s’il lit toujours ce journal. Si je constate qu’il le lit encore et que personne ne vient livrer chez moi les deux livres évoqués plus haut, j’aurai enfin la preuve qu’il ne m’aime pas autant qu’il le prétend.

Lundi 20 juin 2005

        Hier, je marchais au bord de la piscine. Soudain, je sens comme une épine qui s’enfonce dans la plante de mon pied droit. Une écharde, sans doute. Je regarde, et trouve un tout petit dard, avec au bout, un minuscule agrégat de tripes. Je reviens sur mes pas. L’abeille était là, par terre, en train de mourir, mi-écrasée, mi-éviscérée.

        On me livrait aujourd’hui les livres que je disais l’autre jour. Finalement, ç’a marché.

Mardi 21 juin 2005

        Comme chaque année, il n’y avait personne pour vivre avec moi le jour le plus long. D’ailleurs, y aura-t-il jamais quelqu’un pour vivre avec moi ne serait-ce que le jour le plus court ? Et avec qui je serais heureux de le passer ? Je ne crois pas. Je ne suis d’ailleurs pas bien sûr de le souhaiter.

Mercredi 22 juin 2005

        Je pensais passer une petite soirée sympathique, chez Emilie et son amoureuse, avec ma sœur et Emmanuel, son grand ami, son confident, pour ainsi dire, et petit ami de notre cher Matio, absent aujourd’hui. Mais il n’en fut rien. Tout avait pourtant agréablement commencé et se déroulait fort bien. Jusqu’à ce qu’Emmanuel me rapporte les événements d’hier soir. Julie a revu cette pochette-(mauvaise) surprise de Hieronymus, et a tenté une réconciliation avec lui. Réconciliation apparemment en bonne voie. Mais Emmanuel trouve cela scandaleux, et me dit, les yeux dans les yeux, que je n’y suis pas pour rien ! C’est à moi, selon lui, de guider ma sœur, et de lui faire entendre qu’il n’est pas bon qu’elle se réconcilie avec la personne qui lui a transmis sciemment le virus du sida. Je réponds que ma mère et ma sœur m’ont fait comprendre que je ne devais plus me mêler de cette affaire. Que c’était à cause de moi si la réconciliation désirée par ma sœur était si difficile. Que depuis, je me contente de flétrir Hieronymus silencieusement, dans mon journal, en allant même jusqu’à cacher son nom derrière sa traduction latine ! Mais Emmanuel de continuer en affirmant que j’étais, au contraire, la seule personne à avoir réagi sainement (c’est-à-dire assez violemment, tout de même), et que cette réconciliation était tout bonnement impensable, ignoble, obscène. Pour parler clairement, ce devrait être une éternelle vendetta entre la famille de Hieronymus et la mienne si, du moins, nous n’étions pas arrivés, semble-t-il, à la fin de notre race, ma sœur étant sidéenne, et moi pédéraste. Et il fallait qu’Emmanuel me parle de cela juste quand le lis l’entretien de Renaud Camus sur la dictature de la petite bourgeoisie, dans lequel il est question, entre autres choses, de l’honneur, de l’honneur qui a disparu de notre société. Si j’avais de l’honneur, je m’empresserais évidemment de faire boire à la terre le sang de cette sale engeance de Hieronymus ! Mais ma sœur ne le veut pas, je le vois bien. Je crois qu’elle se sent davantage la sœur de Hieronymus que de moi depuis qu’un même sang coule dans leurs veines. Comme si ce sang souillé les unissait plus que le sang de la race. Que faire ?

Jeudi 23 juin 2005

        Renaud Camus donne donc le nom de dictature de la petite bourgeoisie au régime, non pas politique, mais social et culturel dans lequel nous vivons tous. Nous sommes tous des petits-bourgeois, même lui, et moi le premier. Et nous sommes tous dictateurs. C’est d’ailleurs, selon Camus, l’une des raisons pour lesquelles nous n’avons généralement pas le sentiment de vivre dans une dictature. « Ma ‘‘thèse’’, dit-il, si je peux m’exprimer ainsi, est que la petite bourgeoisie n’est pas seulement dominante, mais qu’elle est dictatoriale, pour les raisons que nous avons vues plus haut : il ne lui reste plus de classes à dominer, elle les a toutes avalées, absorbées, digérées. A l’égard des individus, elles est passivement dictatoriale, si vous voulez : il n’y a rien en dehors d’elle, on ne peut pas lui échapper, aucun extérieur ne lui est concevable, ni conçu par elle, ni par ses victimes, qui sont elles-mêmes, forcément, des petits-bourgeois, lesquels ne peuvent critiquer la petite bourgeoisie qu’en termes petits-bourgeois, dans la langue petite-bourgeoise, la seule que la petite bourgeoisie leur ait apprise. » Que je me suis senti visé par cette phrase ! Cela ne se remarque peut-être pas énormément en me lisant, mais la plupart du temps, je parle fort mal. D’une façon très négligée, comme à peu près tout le monde, c’est-à-dire comme un petit-bourgeois sans culture. « La culture générale, nous dit encore Renaud Camus, se traduit d’abord, essentiellement, par un usage de la langue, un usage distancé de la langue », usage que je suis bien loin d’avoir, évidemment. Mais la satire en alexandrins serait un bon moyen, je pense, disons, un moyen à ma portée, de critiquer de temps en temps le régime petit-bourgeois, sinon en me libérant de la langue petite-bourgeoise, du moins en la soumettant à un rythme plus aristocratique, l’alexandrin étant, après tout, le mètre de la tragédie. Alors que souvent, comme bien des gens, je néglige de faire, lorsque je parle, la plupart des liaisons (travers que Renaud Camus aime à parodier) ; lorsque je lis des alexandrins, au contraire, je les respecte évidemment toutes, sans quoi je ne lirais pas, mais massacrerais ces alexandrins, comme font mes élèves ! Aussi bien, ce goût que j’ai d’écrire des alexandrins est encore un ridicule petit-bourgeois, comme celui, entre bien d’autres, que signale Camus, de ces gens qui voudraient avoir une piscine semblable au bassin de la villa d’Hadrien…

Vendredi 24 juin 2005

        Puis tout une série de définitions de la petite bourgeoisie actuelle. Dont celle-ci : « La petite bourgeoisie, c’est l’ensemble des assujettis à la Sécurité sociale ». Pendant plusieurs années, et jusqu’à tout récemment (deux ou trois mois), je n’étais plus assujetti à ladite Sécurité sociale. Lorsqu’il arrivait que j’en parle, on me regardait généralement avec une sorte d’animosité mêlée d’incompréhension, et même d’un peu d’angoisse, il me semble. J’étais une réelle anomalie. La dictature se faisait tout à coup bel et bien sentir. On s’empressait ensuite de me convaincre, généralement avec beaucoup de véhémence, que j’étais coupable d’une bien grande négligence, pour ne pas dire de folie. Mon Dieu ! Et si je tombais malade ? Mais j’étais en excellente santé. Et s’il m’arrivait d’attraper la grippe, je payais tout bonnement de ma poche (qui était généralement (et généreusement) remplie par mes parents, il est vrai). C’est quand on attrape le sida ou le cancer que la Sécurité sociale devient indispensable, parce qu’on doit se soigner constamment, et que les soins coûtent une fortune. Lorsque je suis allé, dernièrement, « régulariser » ma situation, la dame du guichet, au contraire, était bêtement admirative (il y avait tout de même, je crois, un peu de provocation dans sa réaction). « Ah ! Si tout le monde faisait comme vous, il n’y aurait plus de trou de la Sécu ! » Est-ce bien raisonnable de se faire rembourser les petits soins, s’ils sont dans ses moyens ? Toujours est-il que depuis quelques mois, je suis officiellement entré dans le rang petit-bourgeois.

Mardi 28 juin 2005

        « Tu es vraiment l’être le plus méchant que j’ai rencontré. En permanence, tu fais montre de la pire des méchancetés : la méchanceté gratuite ! Celle qui n’est pas provoquée par la colère. Tu es incontestablement intelligent et tu as du charme. Mais tes yeux… Tes yeux trahissent ta méchanceté. Je l’ai senti à la première seconde. Un regard froid, qui jauge, juge, soupèse. Je pense que nous avons au moins un point commun : nous finirons tous les deux nos vies dans la solitude la plus absolue ! » Ce n’est pas toujours agréable de s’entendre dire ses quatre vérités. Je n’ai jamais douté que tout cela se terminerait dans la solitude. Seulement, il y a longtemps déjà que la solitude s’est installée. J’ai dépassé le début de la fin depuis belle lurette. C’est une fin qui n’en finit pas de durer, voilà tout. Une fin qui prend toute la vie. Aux yeux de ma chienne Pélagie, je ne suis pas si mauvais que cela, je le vois bien. Ma solitude est telle que les yeux de cette bête sont le miroir de mon âme. C’est une solitude fidèle et douce, pleine de grâce et de candeur. Mais il n’y a rien à faire, les gens n’aiment pas les caniches.


Mai

 


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