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Journal - Jardin


                                                                             Avril

Mai

Dernièrement

Depuis le mois d’avril 2004, il existe un doublet de ce journal, ayant la forme d’un blogue et pouvant donc recevoir des commentaires. (Et même, depuis peu, un deuxième doublet ici. Pourquoi ? Parce que.)

 


Dimanche 1er mai 2005

        Piscine rouverte. Première baignade. La violente sensation de glace après la fournaise des rues de Morcenx achève de m’épuiser. Continuerai ma distribution de prospectus demain, et sans doute encore mardi, parce que je remplace quelqu’un de malade. Au lieu de mes 680 boîtes aux lettres habituelles, je dois en remplir 1680. Si j’y arrive.

Mercredi 4 mai 2005

        Je ne termine qu’aujourd’hui ma longue distribution de couleurs criardes et salissantes dans les rues de Morcenx, pour le plus grand plaisir des chiens de toutes races, si j’en juge par leurs hurlements extatiques, dentus et baveux. Il y a à l’entrée de cette ville, encore au milieu des pins, un petit lotissement de maisons circulaires, dont les jardins ne sont pas peuplés que de chiens, mais aussi, tantôt d’oies fort bruyantes, tantôt de poules ou de chèvres. Un chien est attaché à une chaîne, elle-même reliée à un long filin traversant le jardin, pour permettre à l’animal de se déplacer. Et un peu partout, de jeunes mâles au regards intenses et peu commodes, beaux comme des gitans. Des mais ont poussé çà et là dans la ville. Un mai est un pin décoré de guirlandes, de couronnes de fleurs et parfois de drapeaux de la France, avec une pancarte portant l’inscription : « Honneur à Untel », qu’une troupe d’amis va planter la nuit, au mois de mai, dans le jardin d’une personne qui vient de vivre un événement important (baccalauréat, cinquantième anniversaire, etc.). En échange, ladite personne doit offrir un grand repas aux facétieux. Il faut tout de même faire partie d’un certain milieu, de ce milieu qui fournit généralement le gros des festayres, pour espérer découvrir un jour un mai devant chez soi. Jamais un tel arbre n’a poussé dans les jardins des membres de ma famille, peu nombreuse et peu joyeuse. J’aperçois encore ma Diane à trois pattes, et ce soir, en rentrant à Mont-de-Marsan, deux autres biches bondissant vers les pins.

Dimanche 15 mai 2005

        Je n’avais plus d’ordinateur chez moi pendant une semaine (problème technique). Je l’ai récupéré hier. Aussi ne pouvais-je pas écrire dans mon journal. De toutes façons, je n’avais rien à dire. Cet après-midi, pendant ma distribution de prospectus, une espèce de vieille peau m’interpelle qui, probablement, s’ennuyait à un tel point (n’ayant plus même, j’imagine, vu son grand âge, de mari pour occasionnellement la mal baiser) que, pour se divertir un peu, il ne lui restait plus qu’à s’en prendre à la jeunesse qui lui passait sous le nez, c’est-à-dire moi. Je la vois qui m’observe. Je m’approche de la boîte à lettre de la maison voisine. Je sens que la vieille va parler : « Pas de prospectus dans cette boîte ! Celle qui habite là, la pauvre, est en maison de retraite. C’est moi qui m’occupe de sa boîte. Et c’est désagréable d’avoir à ramasser tous ces prospectus. – Si vous ne voulez pas de prospectus dans votre boîte à lettre ou dans celle de votre voisine, écrivez-le dessus ! Je ne peux pas le deviner ! – Et puis c’est agaçant de devoir relever les prospectus le dimanche. Mais on doit le faire, parce que sinon, le lundi, quand le facteur passe… –  Bon, ça ne se voit peut-être pas, là, mais je suis en train de travailler, et je n’ai pas le temps de faire la conversation aux vieilles peaux qui s’emmerdent le dimanche après-midi. Au revoir, Madame. – Au revoir, Monsieur. » Pour être tout à fait honnête, je ne l’ai pas envoyée se faire mettre dans ces termes, mais je n’en pensais pas moins. Evidemment, cette vieille conne était dans son bon droit. Mais c’était tellement évident, au ton de sa voix, qu’elle voulait seulement m’être désagréable. Ils sont plusieurs, comme elle, à guetter mon passage tous les dimanches. Ainsi, l’autre jour, un type presque fou furieux a surgi de derrière une porte et braillé : « Y en a ras le cul, des prospectus le dimanche ! – Ah ouais ? Et vous les préfèreriez quel jour ? » Mais je n’ai pas insisté, parce qu’il n’avait vraiment pas l’air commode. Les chiens sont plus aimables. Au moins, ils remuent la queue. Mais maintenant, je regrette un peu d’avoir répondu si sèchement à cette vieille dame. Après tout, quand j’aurai son âge, je serai sûrement comme elle, à ne plus savoir qu’inventer pour emmerder le monde. Il paraît d’ailleurs que je le suis déjà un peu, voire beaucoup, selon certains.

Lundi 16 mai 2005

        Magie de l’Internet. Je disais récemment à S*** que je comptais profiter de notre prochain voyage en Allemagne pour acheter un livre qui n’est pas édité en France. Quelques jours plus tard, on sonne à ma porte : c’était ledit livre, que S*** avait commandé depuis sa lointaine île, et qu’on venait livrer chez moi. Je ne pus me départir d’un large sourire, tout le reste de la journée. Nous parlons régulièrement, lui et moi, de ce voyage que nous continuons d’organiser. Ainsi, peut-être allons-nous inverser l’itinéraire initialement prévu, pour pouvoir assister à une représentation de L’Opéra de quat’sous, qui se donnera dans la ville de Münster, mais à partir du 24 septembre 2005, c’est-à-dire en plein milieu de notre périple. Nous ne pourrons donc pas aller dans le sens Hambourg-Rostock-Berlin, etc., si du moins nous ne voulons pas faire marche arrière en cours de route, pour revenir vers Münster. Je tiens absolument à assister à ce spectacle. Dès qu’il a été question d’un voyage en Allemagne, j’ai pensé à ces deux choses : d’abord me rendre sur la tombe d’Anja, puis voir une représentation de L’Opéra de quat’sous, que les élèves du lycée Karl von Ossietzky travaillaient, la toute première année où je me rendis à Hambourg, et qui est un très beau souvenir. (Quel merveilleux lycée c’était, avec son petit théâtre et ses deux ou trois pianos à queue pour les leçons de musique.) Une bien grande chance qu’il doive se donner une représentation de cette œuvre pendant que nous serons en Allemagne ! C’est en parlant de cela que j’apprends que S***, qui aime se vanter d’avoir visité plus de cent pays, n’a jamais mis les pieds dans un théâtre ! Il a de ces sortes de lacunes. C’est d’ailleurs pour cette raison que je ne parvenais pas à me départir de mon petit sourire, quand je devais l’écouter pontifier (le mot lui plaît, je crois), pendant nos repas. Bien sûr, il faut toujours regarder avec le plus grand respect ceux qui ont vu plus de choses que soi, sauf s’ils en sont suffisants. Et de suffisance, S*** n’en manque pas, même s’il ne voudrait pas le reconnaître. Cela fait peut-être bien partie de son charme étrange, d’ailleurs : S*** est un grand aventurier dégingandé, marin d’eau gazeuse, pontifiant, suffisant, et soumis par un seul de mes regards. Il prétend connaître le monde et les hommes qui le peuplent. Mais qui les connaît mieux ? Celui qui les visite, dispersés dans l’espace ? Ou celui qui les regarde, concentrés sur la scène ?

Mardi 17 mai 2005

        C’était la journée contre l’homophobie, journée mondiale, même, je crois. Il fallait bien que j’en parle un peu, étant doublement concerné, pour être homosexuel une ou deux fois par an, et homophobe le reste du temps, enfin, soyons honnête, surtout quand j’ai sous les yeux un texte à la syntaxe aussi douteuse que, par exemple, dans l’article (et les commentaires souverainement cons qui suivent) qu’on peut lire en ce moment sur la page d’accueil du site de pédés où j’ai mon autre blogue. D’un autre côté, il suffit que j’entende une remarque ne serait-ce qu’un peu réservée sur la lutte contre l’homophobie (comme il ne manquera sans doute pas de s’en faire sur Hautetfort, où les gens affectent de penser librement), pour que je me sente soudain un anti-homophobe primaire. C’est que je ne suis pas quelqu’un qui pense, moi. Je suis bien trop paresseux pour cela. Je ne sais que réagir, quand du moins j’en ai la force. Car contrairement à ceux qui prétendent parler haut et fort, je ne suis pas du tout un homme libre, mais entièrement soumis à mes épouvantables humeurs, qui sont très changeantes.

        Je comprends de moins en moins cette différence que l’on fait entre les homosexuels et les hétérosexuels. Les deux font à peu près la même chose, c’est à savoir : tremper leurs queues dans des trous. Et souvent dans les mêmes types de trous : ceux par où l’on parle, par exemple. Et même, quel hétéro (normalement constitué) n’a jamais eu la tentation d’enculer sa femelle ? De leur côté, les femmes ont sûrement à peu près les mêmes goûts en matière de plaisir, qu’elles soient homosexuelles ou hétérosexuelles. Finalement, la grande différence reste celle qu’il y a entre les hommes et les femmes.

        Certains voient dans les revendications (parfois inattendues, il est vrai) des homosexuels, un danger pour les fondements de la société. Des hommes homosexuels voudraient se marier entre eux, par exemple. Mais qui sait, peut-être accepteraient-ils plus volontiers de se marier avec des femmes, si celles-ci savaient rester à leur place de femme, c’est-à-dire avec d’autres femmes. A mon avis, la libéralisation des mœurs s’est trompée de voie en permettant aux deux sexes de se mêler autant. Il me semble beaucoup plus conforme à la nature de chacun de passer le plus clair de son temps avec des représentants de son propre sexe. Se retrouver avec sa femme, d’accord, mais dans la maison seulement, et aux heures prévues à cet effet (pour la procréation ou le plaisir, si plaisir il y a). Et laisser les femmes faire leurs petites affaires entre elles le reste du temps : être lesbiennes, si ça leur chante ; ou voir d’autres hommes, si c’est ce qu’elles préfèrent. Même chose pour les hommes de leur côté. Seulement, celles-ci veulent devenir pompiers, pendant que ceux-là donneraient (volontiers d’ailleurs) le biberon ! Hommes et femmes s’affairent, non pas à inverser les rôles, mais à tenir l’un et l’autre indifféremment. Seulement, s’il ne doit plus y avoir de différence entre un homme et une femme, pourquoi deux hommes ou deux femmes ne se marieraient-ils pas entre eux, après tout ?

        Une société idéale, à mes yeux, tiendrait pour assurée la différence fondamentale entre les deux sexes, qu’elle n’inciterait à vivre ensemble qu’autour du foyer, par le mariage, à l’intérieur de la maison, qu’il serait interdit de céder, parce que je n’ai jamais été si triste que lorsque ma mère a vendu la maison de ma défunte grand-mère (à la famille de cette fin de sale race de Hiéronymus, qui plus est !). A chaque maison seraient attachés un homme et une femme. En échange, chacun serait libre de faire ce qu’il voudrait hors de ladite maison (et donc aussi libre d’en sortir l’un que l’autre). A la naissance des enfants, la maison deviendrait propriété de ces derniers. En cas de divorce, les deux parents quitteraient la maison. Ou plutôt non, ils y resteraient attachés, avec la liberté d’acquérir chacun un autre logement. La garde des enfants serait aux deux parents, qui choisiraient soit de continuer de vivre tous les deux en même temps dans la maison (et avec la même liberté à l’extérieur de la maison que du temps de leur mariage), soit chacun à tour de rôle. Les enfants, eux, ne changeraient pas de domicile. Dans une telle société, hommes et femmes se marieraient entre eux quelles que seraient par ailleurs leurs préférences sexuelles. La famille serait renforcée et, dans le même temps, l’épanouissement personnel de chacun respecté. Evidemment cela n’est qu’une utopie.

        En attendant, il n’est que très hypothétiquement permis de baiser comme on veut, il y a encore bon nombre d’homophobes et, sans être pour cela des homophobes, pas mal aussi de personnes pour qui une journée mondiale contre l’homophobie est tout de même fort horripilante. Que ces derniers se rassurent. Cette journée-là n’est pas pire que la fête des mères ou du sida : il faut la passer, après quoi, on est tranquille pour le reste de l’année. A propos de sida, j’apprends que ce pesteux de Hiéronymus a viré sa pute de chez lui, sans lui avoir entre-temps refilé sa maladie (apparemment, c’est un cadeau qu’il n’a fait qu’à son très grand amour, le tout premier). Il s’est installé avec un copain à lui. Il n’y a que de cette façon qu’il peut être heureux : assis sur un canapé, avec un bon copain à côté, en train de jouer à des jeux vidéos, en sifflant des bières et fumant des pétards.

Mercredi 18 mai 2005

        « Mais qui sait, peut-être accepteraient-ils [les homosexuels] plus volontiers de se marier avec des femmes, si celles-ci savaient rester à leur place de femme, c’est-à-dire avec d’autres femmes. » Je me demande si cette phrase n’est pas la plus idiote de toutes celles que j’ai pu écrire dans ce journal depuis qu’il est publié. Je me demande également si ma mère ne fréquente pas trop de lesbiennes, dont elle semble avoir pris certains réflexes. Cet après-midi, nous étions en voiture, dans un embouteillage. A un stop, sur ma droite, une autre voiture, désespérant d’avoir une occasion de tourner et poursuivre sa route dans la même direction que nous. La jolie conductrice essaie de m’attendrir avec de grands sourires. Et tout à coup, ma mère me dit : « Laisse-la passer, celle-là, elle est mignonne. »

Mardi 24 mai 2005

        Hier soir, apéritif chez Emmanuelle. Je crois bien l’avoir fort vexée en lui disant que je trouvais sa fille un peu grassouillette. Elle a réagi comme si je lui avais dit que je la trouvais grosse, ce qui n’est pas du tout le cas. Je rencontrais pour la première fois le nouvel actuel amoureux de ma sœur, qui nous a reçu chez lui simplement vêtu d’une serviette autour de la taille. Il est très beau, quoiqu’un peu bedonnant. Trop de bière. Mais des yeux magnifiques. Rien d’autre.

Jeudi 26 mai 2005

        Heures vides au bord (ou dans) la piscine. Griffonne dans mon cahier quelques vers d’une élégie que je terminerai peut-être.

Dimanche 29 mai 2005

        Dans un reportage de la chaîne Alegria, un banderillero explique que ce qui le fascinait, dès l’enfance, ce n’était pas le toro, comme on entend dire ordinairement, mais le torero, cet homme, dit-il, accueilli dans la ville comme un dieu vivant, puis qui disparaît, qu’on ne revoit plus, comme s’il était mort, jusqu’à l’année suivante. Cela m’évoque les dieux antiques de la végétation.

Lundi 30 mai 2005

        Ce soir : cinéma. Suis allé voir Last days. Quelques considérations désordonnées et peut-être bien contradictoires : Elephant proposait une mythologie de l’adolescence. Last days nous montre la jeunesse enlisée dans sa boue. Tout ce qu’il y avait de grâce et de légèreté dans les personnages de Elephant est devenu gravité, saleté, mollesse, crasse, lourdeur. Il faut que Blake soit mort pour qu’on le voie enfin s’alléger, grimper aux barreaux de la fenêtre et partir, j’imagine, dans le ciel. Le John de Elephant, en allant à la rencontre des différents personnages, qu’il reliait les uns aux autres, était en quelque sorte la lumineuse trame du film. Blake, son négatif (son nom évoque d’ailleurs le noir), ne se déplace qu’en apparence. Bien que marchant beaucoup, il est toujours manifestement muré à l’intérieur de lui. Ce sont les autres personnages qui viennent à sa rencontre. Non pour son salut, mais uniquement par intérêt. Ils tournent autour de lui comme des mouches  attirées par un gros bonheur tombé par terre. Comme John derrière la vitre de la cantine, Blake est là sans être là. On le voit se déplacer dans le même manoir que le reste des personnages, mais il évolue dans une autre dimension. Peut-être est-il déjà mort, devenu pur esprit, marmonnant incessamment, se parlant à lui-même, parfaitement étranger à son corps tellement lourd, et qu’il peut blesser sans souffrir, comme s’il avait cessé de l’habiter. Puisque son corps n’est plus sa maison, mais une prison, il veut s’enfuir. Il est normal que les morts cherchent à mourir, comme les vivants cherchent à vivre. Avec ses cheveux sales, Blake m’évoque un ange dont les ailes seraient prises dans une nappe de pétrole. C’est un John déchu, cherchant à se renvoler.


Avril

 


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