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Journal - Jardin


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Mars

Depuis le mois d’avril 2004, il existe un doublet de ce journal, ayant la forme d’un blogue et pouvant donc recevoir des commentaires. (Et même, depuis peu, un deuxième doublet ici. Pourquoi ? Parce que.)

 


Mercredi 2 mars 2005

        Soirée (hors de chez moi) pleine de gens (amis ou parfaits inconnus). Pélagie attire tout particulièrement ces derniers : ils sourient, posent leurs mains sur le pelage de la bête, et entament la conversation. Je laisse généralement mes amis la poursuivre à ma place. Demain, arrivée de S***. Samedi, vraisemblablement, départ pour l’Espagne, uniquement parce qu’on m’invite et que je ne paierai rien. Du coup, pendant une semaine, je n’aurai pas à dépenser ce que d’ordinaire. Rien à dire de plus.

Jeudi 3 mars 2005

        J’avais oublié de parler de ce type, hier, qui me soutenait qu’un caniche « au pitbull, y lui rétame la gueule sans problème ! ». Je veux bien le croire, mais je pense qu’il parlait des grands caniches, pas de Pélagie, qui ne finit même pas tous les jours sa gamelle. Ce soir, dîner avec S***. Demain, nous irons à la plage, non pour nous baigner, bien sûr, mais pour faire courir la bête. Si je n’avais pas de chien, je n’aurais rien eu à dire aujourd’hui. Ah ! Si ! Cela, tout de même : j’ai appris cet après-midi que je ne compterais plus les deux Brésiliennes (la mère et la fille) parmi mes élèves : elles retournent chez elles pour un bon bout de temps, à cause d’un deuil dans la famille, si j’ai bien compris. Toute la journée, cette phrase idiote me trottait dans la tête : « Les étrangers, on leur donne ça, et ils repartent avec au pays ! ».

Samedi 5 mars 2005

        Finalement, je ne pars que demain pour l’Espagne. Hier, j’ai passé l’après-midi à la plage avec S***. Pendant une demi-heure, Pélagie court sur le sable et, entre deux grands bonds de joie, renifle partout. Puis, tout le reste du temps, elle semble effrayée, ne s’éloigne plus de moi, comme si elle craignait que je la perde. C’est tout de même très contrariant d’avoir un chien si peureux, même s’il ne sert ni à la chasse ni à la garde. Mais qu’elle était jolie, avec ses poils soulevés par le vent ! Le soir, au dîner, S*** me fait une aimable conversation. Il me parle en particulier du Chili, de Santiago, où des enfants livrés à eux-mêmes se regroupent en meutes sans foi ni loi : ils tuent pour des broutilles. C’est le seul moyen qu’ils ont, selon S***, de se faire respecter, tant il est vrai qu’il n’est pas naturel de respecter un enfant. Mais « se faire respecter », c’est une façon de parler, bien sûr. Ils ne se font que craindre. Oderint dum metuant disait le tyran Caligula. Ces enfants du Chili, à force d’être craints, se font, non respecter, mais haïr, comme ceux du Brésil, que des policiers constitués en escadrons de la mort n’avaient d’autre choix que d’abattre comme des chiens errants en surnombre. Vu d’ici, cela paraît inadmissible, mais vu des quartiers qui avaient à souffrir de ces bêtes sauvages, c’était, semble-t-il, un réel soulagement. Quant à moi, je ne suis pas si horrifié que cela par le sort qu’on faisait à ces malheureux, pour cette simple raison que je n’aime pas les enfants. J’aime l’idée qu’on s’en fait, j’aime leur belle image, dans les livres ou au cinéma. Mais les vrais enfants, je les abhorre. D’abord à cause de leur sale odeur, et surtout parce qu’ils ont un mauvais fond. Quelle sottise de voir en eux l’incarnation de la pureté ! Il n’est que de se rappeler sa propre enfance pour se convaincre que l’enfant ne vaut rien, et qu’il tire ses plus grands plaisirs du mal qu’il peut faire à son plus faible prochain. J’ai très souvent souffert, enfant, de la violence de mes petits semblables, et quelquefois aussi, de mes petits semblables (à commencer par ma sœur) ont eu beaucoup à souffrir de moi. L’enfant ne sait que recevoir, recevoir des cadeaux à Noël, recevoir de très mauvaise grâce une éducation qu’il méprise, recevoir les coups des autres enfants, les gifles de ses parents et maîtres impatientés, ou, plus rarement, comme on le rapporte souvent à la télévision ces temps-ci, recevoir dans un de ses orifices, le membrum virile de quelque pervers sexuel (et en effet, quelle abominable perversion que de trouver de la beauté à ces hideuses créatures !). Et que donne l’enfant en échange de tout ce qu’il reçoit, sinon des tracas et déceptions ? Mais j’exagère : certains se rapprochent tout de même parfois de la pure idée qu’on se fait d’eux, et pas seulement les enfants morts. Néanmoins, cela reste fort rare.

        Aujourd’hui, j’ai préparé ma valise. Puis j’ai conduit Pélagie chez ma mère. Cela me déchire le cœur de l’abandonner pendant une semaine. J’ai longtemps hésité à faire ce voyage à cause d’elle. Je l’aurais bien emmenée, mais comme elle n’est pas encore vaccinée contre la rage… Ce soir, je fais lire à S*** mon tout dernier distique, inspiré pour la première fois d’un événement vécu avec lui. Horreur ! Je l’entends escamoter mes alexandrins ! Mais je ne dis rien. A quoi bon ? Si même un homme cultivé ne sait pas lire un alexandrin, c’est qu’il n’y a plus rien à espérer. Mon blogue ne sera pas mis à jour avant vendredi, voire plus tard, car il me faudra peut-être du temps pour me remettre de mon équipée hors de Mont-de-Marsan, et même pire : hors de France !

Dimanche 6 mars 2005

 

           

 

        Départ ce matin à dix heures. Je n’ai quasi pas fermé l’œil de la nuit. Nous avions prévu d’aller jusqu’à Salamanque, mais à cause de l’abondante neige de la chaîne cantabrique, qui nous a beaucoup retardés, nous faisons finalement halte à Burgos (en Castille et Léon, après avoir donc traversé le Pays Basque et la Cantabrie). C’est dans la cathédrale de cette ville que les restes du Cid on été définitivement transférés, en 1921.

 

 

Il fait très froid. Notre hôtel, le Palacio de los blasones, est plus que confortable. J’ai une chambre pour moi, avec un grand lit, une salle de bain spacieuse, et même un petit salon, bref, ce qu’on appelle une suite, un petit appartement (peut-être bien plus grand que le mien) sans cuisine, mais avec un minibar, qui me sera d’un grand secours, si je ne trouve pas le sommeil. Un mélange de whisky et de ces merveilleux cachets dont j’avais un jour parlé dans ce journal, très efficaces pour soigner le rhume, devrait venir à bout d’une éventuelle insomnie. Puisque que je suis en Espagne, j’ai prévu comme lecture le Don Quichotte… Ce n’est sans doute pas très original, mais il se trouve que je n’avais jamais lu ce livre. S*** non plus d’ailleurs ! J’ai l’impression qu’il n’est pas si amoureux de moi qu’il le prétend. Ou alors, son amour est réellement platonique, comme du reste il me l’avait dit dès le départ. Mais il y a encore trop de nique dans cet adjectif ! Disons que son amour est franchement plat, du moins, de mon point de vue. Si cela se trouve, il bout intérieurement de ne pas pouvoir me toucher ! Si tel est le cas, quel admirable comédien !

 

       

 

 

Lundi 7 mars 2005

 

 

 

        Du coup, nous passons cette deuxième journée à Burgos. La ville est sur la route de Compostelle, comme l’attestent partout des coquillages, et ce pèlerin au pied de la cathédrale, que nous avons visitée, avec ses genoux déchirés, sans doute parce qu’il a cheminé dessus, par pénitence. Il s’est assis sur un banc, et j’imagine que c’est la fatigue qui l’a statufié.

 

 

A l’intérieur de la cathédrale, dans la chapelle de los Condestables, au pied d’une gisante (une certaine Doña Mencia de Mendoza y Figueroa), il y a un tout petit chien de marbre, qui semble endormi, voire aussi mort que sa maîtresse. Cela m’a bêtement bouleversé : beaucoup plus que de savoir que se trouvaient non loin de là les restes del Cid Campeador (y su esposa Doña Jimena).

 

 

Je voulais acheter une édition en espagnol du Quichotte. Finalement, S*** m’offre un gros et coûteux livre, avec des illustrations de Dalí : pour que je conserve un souvenir physique de lui… Je ne sais trop si c’est une grande chance que ce petit voyage en Espagne, ou si au contraire, le fait qu’il se fasse grâce à la générosité de S*** est d’une grande indécence. Qui doit remercier l’autre ? Moi, qui n’ai rien à payer ? Oui lui, parce que je daigne le suivre ?

 

 

Mardi 8 mars 2005

 

 

 

        Nous quittons Burgos, passons par Valladolid et nous arrêtons à Salamanque (encore une étape avant Compostelle : coquilles Saint-Jacques), dans un hôtel Parador, aussi confortable que le précédent, mais où les minibars sont nettement mieux garnis.

 

           

 

De grands oiseaux blancs aux ailes bordées de noir volent majestueusement dans le ciel de la ville. Ce sont des cigognes. Elles se posent sur les clochers des églises. On les entend faire de drôles de bruits avec leurs becs. S*** me dit que c’est leur façon de parader devant leurs belles.

 

 

 

Dans une des cathédrales, la nueva, un homme prie. Tout à côté, un touriste japonais, qui ne s’est pas même découvert la tête, prend des photos (alors que c’est interdit.) J’en ressens un grand malaise. Pourtant je ne crois ni à Dieu ni à Diable. Je finis par me dire que je ne suis pas à ma place dans cet endroit, puisque je ne suis pas venu pour prier.

 

Vue depuis l’hôtel

 

        Il était prévu que nous soyons revenus à Mont-de-Marsan  vendredi, samedi matin au plus tard. Finalement, je crois que je vais annuler mon cours de samedi après-midi, ne pas participer dimanche au déménagement des deux copines lesbiennes de ma mère (où l’on avait besoin, paraît-il, de mes quelques rares forces). Ainsi, nous n’aurons plus à être rentrés que pour lundi midi au plus tard, car je dois tout de même me rendre à quatorze heures à un rendez-vous relativement important (un entretien d’embauche, pour un petit boulot consistant à distribuer journaux et prospectus). Après quoi, S*** veut que nous partions pour la Bretagne, jusqu’au samedi suivant. Je veux bien, seulement la pensée que je risque de ne voir Pélagie qu’une journée entre l’Espagne et la Bretagne me peine un peu. Je crois que je ferais mieux de ne pas la voir du tout, pour ne pas lui causer de fausse joie, si tant est que ces bêtes aient assez de conscience et de mémoire pour éprouver de ces joies amères. Du coup, je téléphone ce soir à ma mère, pour lui demander des nouvelles de la bête, qui se porte très bien. C’est à elle que j’ai pensé hier, plus qu’à la défunte Coccymèle, en voyant ce petit chien de marbre au pied du gisant de Burgos. Je m’imaginais mort, avec Pélagie contre moi, qui, me croyant endormi, attendait mon impossible réveil. C’est quelque chose de tout à fait irrationnel et dont j’ai presque honte : elle n’est qu’une bête, mais elle me manque.

        Quel empoté que ce S*** ! J’essaie bien de lui tendre des perches, mais il n’y a rien à faire, je crois que je lui fais peur. Ce soir, dans sa chambre, je bois un peu, je commence à me rouler sur son canapé, à faire la chatte en chaleur : rien. Je lui demande s’il n’a pas de cartes à jouer dans ses bagages, pour que nous fassions un strip-poker, mais non, il n’en a pas. Par contre, il imagine bien certains autres jeux. Ah ! Quand même ! On y vient ! Je lui réponds qu’il peut jouer à ce qu’il veut avec moi, du moment que nul objet ni partie de son corps ne soient introduits dans le mien par le passage qu’il n’est pas décent de nommer. Très ébranlé, S*** me demande alors s’il m’arrive d’être romantique… Non, cela ne m’arrive jamais, sauf peut-être parfois à l’écrit. J’ai bien peur que S*** ne soit de ces personnes qui ne veulent que faire l’amour et jamais baiser. Bizarrement, ces gens-là ne savent pas qu’entre les deux, il y a le plus simple et amical faire plaisir. Tant pis pour eux. Tant pis pour lui. Rien ne se passe donc.

Mercredi 9 mars 2005

        C’est décidé, nous ne rentrerons que lundi. Si bien que nous pousserons demain jusqu’à Séville, parce que S*** veut me montrer une Espagne moins castillane, plus andalouse, moins catholique et plus arabe ! Je retranscris telle quelle sa formulation, qui, quelle que soit sa justesse, pourrait bien paraître, à cause de l’amalgame (qui n’est plus permis que dans les préparations culinaires) qu’elle semble faire entre race (mot honni) et religion, très politiquement incorrecte à des lecteurs français et, qui sait, peut-être même à des Espagnols, si jamais la bêtise est aussi avancée chez eux que dans mon pays.

        Cet après-midi, dans les rues de Salamanque, nous croisons un garde civil. S*** m’explique d’où vient le curieux chapeau de son uniforme. Cela remonte au temps de Napoléon, qui rencontra une grande résistance en Espagne. Pour le ridiculiser, les gardes civils arborent une caricature du couvre-chef du petit caporal. Nous passons un court moment dans un cybercafé. S*** en profite pour lire le dernier doublet de ce journal publié sur Internet. Je me relis par-dessus son épaule et découvre avec horreur cette faute de syntaxe : « Il n’est que de se rappeler de (sic) sa propre enfance ». Je ne pourrai pas me corriger avant lundi.

        Dans la soirée, S*** me parle du Chili. Il y a dans ce pays tout un tas de petits métiers qui n’existent pas en France. Par exemple, les parquimetros sont des jeunes gens miséreux, dont le travail consiste à trouver une place de parking au conducteur lambda. S’il n’y en a pas, ce dernier peut laisser ses clefs de voitures au parquimetro, lequel se chargera de ranger le véhicule sur la première place qui se libèrera. Tout cela est fondé sur une confiance réciproque. Le parquimetro n’a aucun intérêt à voler la voiture : il faut au contraire que les conducteurs puissent toujours lui faire confiance pour que son métier perdure. Dans les supermarchés, des enfants, après l’école, endossent l’uniforme du magasin et deviennent ainsi de modernes portefaix : ils accompagnent les personnes qui le désirent dans les rayons, rangent les produits achetés dans le caddy, les déposent sur le tapi roulant de la caisse, les emballent, accompagnent jusqu’au véhicule et déposent le tout dans le coffre de la voiture. Si le client est particulièrement paresseux, il peut laisser la liste de ses courses au gamin, qui les fait à sa place. Ces métiers n’existent pas en France. Il serait d’ailleurs impossible de les y introduire : les habituelles bonnes âmes y verraient probablement quelque chose d’archaïque et de dégradant pour l’homme. En France, les hommes étant plus égaux qu’ailleurs, certains métiers, certains services, n’ont plus lieu d’être : ils évoquent trop la servitude. Le Français doit se salir les mains lui-même : déjà les pompistes ne servent plus l’essence. Ils l’a font seulement payer. Mais en Espagne, ils n’en sont pas encore là (au Chili non plus, j’imagine) : chez eux, dans les restaurants, il me semble que les serveurs sont encore serviables, contrairement à ceux de France, qui font souvent bien sentir qu’ils font une faveur en servant le client.

Jeudi 10 mars 2005

 

           

 

        SALAMANQUE-Cáceres-Mérida-SEVILLE. Apercevons plusieurs Taureaux Osborne sur la route. Nous laissons la voiture à l’aéroport et prenons un taxi jusqu’à notre hôtel, la Taberna del alabardero. Il reste une chambre et une petite suite. S*** me laisse la suite, afin que, me dit-il, n’ayant pas l’habitude des voyages, j’en profite davantage. Il me semble que le minibar est encore plus rempli qu’à Salamanque.

 

 

        Rectification : S*** n’est peut-être pas si empoté que cela. Seulement maintenant, il en demande trop. Il aimerait bien que je l’encule ! (Il n’y pas d’autre mot. On n’entend pas, dans sodomie, tout ce qu’il y a de dégoûtant dans un tel acte. Enculade est bien plus parlant.) Hélas, j’ai en grande horreur tout ce qu’implique cet horrible verbe d’enculer, qu’il soit conjugué à l’actif ou au passif.

 

 

« Espagne moins castillane, plus andalouse »

 

 

Vendredi 11 mars 2005

 

     

 

« Moins catholique, plus arabe »

 

           

 

        Premier anniversaire de l’attentat de Madrid. Les drapeaux sont en berne. Nous visitons l’Alcazar, la cathédrale (dans laquelle se trouve le tombeau de Christophe Colomb) et montons dans la Giralda, ancien minaret, reconverti en clocher, du haut duquel on voit toute la ville, dont la Maestranza, arènes de Séville. Certaines pièces du trésor de la cathédrale sont sous cellophane, comme la viande des supermarchés.

 

Tombeau de Christophe Colomb

 

Arènes vues depuis la Giralda

 

 

Trésor sous cellophane

 

 

Minaret devenu clocher

 

        Ce soir, avant le dîner, je descends à l’accueil déposer une lettre pour Laurence et Myriam. Je la laisse à un garçon beau comme en France. Il me parle dans la langue de Molière (qui est aussi celle de Jean-Marie Bigard, il est vrai). Il n’y a pas l’ombre d’un accent dans son joli petit filet de voix, une voix qui me semble si limpide, si pure, que je pourrais la boire à même son grand sourire, si cela était permis. En voilà un que j’enculerais volontiers, s’il me le demandait. Et Dieu sait que je n’aime pas ça ! On dirait un Felix Krull, mais brun et beaucoup plus candide. Bref, on ne dirait pas du tout Felix Krull. C’est plutôt moi qui ressemble à Thomas Mann, je veux dire dans la façon que j’ai de regarder les jeunes hommes (je regarde beaucoup mais ne touche guère et encule encore moins…). La ressemblance s’arrête là. D’ailleurs, je suis loin d’être aussi digne et vieux que le grand homme !

        Pendant que, cette nuit, nous nous promenons sur les bords du Guadalquivir, nous entendons (sans les voir) des fanfares répéter les marches qu’elles auront à jouer pendant la Semaine Sainte.

 

 

Samedi 12 mars 2005

 

           

 

        TOLEDE. Nous revenons vers la France. La ville semble magnifique. Malheureusement, je tombe malade et n’en vois quasi rien. Nous aurions dû y consacrer bien plus de temps. Cet après-midi, en traversant la Mancha, nous apercevons des géants dans le lointain, sans doute prêts à en découdre avec quelque anachronique chevalier errant.

 

 

Dimanche 13 mars 2005

 

           

 

        Nous dormons à Biarritz. Je vais un peu mieux qu’hier. Je fais venir un médecin à l’hôtel. Il me rassure. Je m’étais cru à l’article de la mort, mais il n’en était rien. Demain, retour à Mont-de-Marsan. Après-demain, départ pour la Bretagne. S*** veut que je voie le Mont-Saint-Michel. Je le soupçonne de romantisme.

Lundi 14 mars 2005

        Mont-de-Marsan. Je dors chez ma mère, pour profiter le plus possible de Pélagie avant de repartir demain : pour la Bretagne. Prochaine mise à jour de ce journal : ce week-end.

Mardi 15 mars 2005

        Saint-Martin-de-Ré. C’est sur l’île de Ré, à treize ou quatorze ans, que j’écrivis mes premiers vers. J’étais en train de faire du vélo, et de si belle humeur que j’avais envie de chanter. Mais comme je ne connaissais pas de chanson par cœur : j’en inventai une. C’était de petits quatrains de vers de trois. Au fond, chaque quatrain était un grossier alexandrin, mais rimant à l’intérieur. Je me rappelle encore que je m’entichai sur cette île d’un garçon tout blond qui devait avoir deux ans de plus que moi. Il se promenait seul à vélo. Il portait des bermudas. J’étais fasciné par ses genoux recouverts de fils d’or. J’avais très envie de sympathiser avec lui, mais n’osais pas. C’était il y a bien longtemps. Et je m’aperçois ce soir que depuis cette époque, j’ai fait bien peu de choses. Je n’ai pas tant aimé que cela. Je n’ai pas fait l’amour (disons-le en ces termes) autant que j’aurais pu. Je n’ai à peu près rien écrit. Je n’ai jamais travaillé. Je pourrais presque dire que je n’ai jamais vécu. Et je n’ai pas pensé à photographier le minibar.

 

       

Mercredi 16 mars 2005

        Saint-Malo. S*** me fait une petite dépression nerveuse. Pas une crise de nerf, non. Il est bien trop lymphatique pour cela. Une petite dépression. Plus un mot ne sort de sa bouche. Il est très abattu. J’ai dû être par trop odieux aujourd’hui. Aussi odieux qu’il a été aimable, comme il est toujours d’ailleurs. Il m’a même offert tout un tas de livres qui me plaisaient, cet après-midi, tandis que nous étions dans le village de Bécherel, connu pour ses nombreuses librairies. Du coup, ce soir, pendant le dîner, j’essaie d’être aimable. De dire des gentillesses. Mais il me dit qu’il me préfère encore odieux. On voit bien, prétend-il, que mes gentillesses ne sont pas sincères. Il m’avoue qu’il est inquiet. Il redoute un peu de lire ce que j’ai pu écrire sur lui dans ce journal. J’ai beau l’assurer que je n’ai rien dit de bien méchant, il me répète qu’il sautera tout le passage consacré à notre petite escapade sur les routes de France et de Navarre ; de France et d’Espagne, veux-je dire. C’est sous le ciel de Saint-Malo que repose Chateaubriand. Et quel ciel !

 

Jeudi 17 mars 2005

        Ce matin, de Saint-Malo nous partons pour le Mont-Saint-Michel. Dans l’abbaye, j’aperçois un moine qui s’incline devant la croix. C’est un peu comme s’il était dans un autre espace-temps. Brouhaha des touristes (dont je suis, après tout). Je me dis confusément que ce moine tolère le bruit de la foule, mais que la foule ne respecte pas son silence : d’ailleurs, elle ne le voit pas, puisqu’elle n’est pas dans le même espace-temps. Elle ne sait pas qu’il ne fait pas de bruit, qu’il est silencieux. Je me rends compte que le silence n’est pas nécessairement l’absence de bruit : ce peut être, dans le bruit, quelqu’un qui n’en fait pas, quelqu’un qui se tait. Retour vers Mont-de-Marsan. Dormons à La Rochelle.

Vendredi 18 mars 2005

        Mont-de-Marsan. Dernier dîner avec S***. Il le voulait intime, mais nous tombons, dans le restaurant, sur Emilie et son amoureuse. La soirée n’en est pas moins agréable : au contraire, cela m’épargne les inévitables effusions, au moment des adieux.

Dimanche 20 mars 2005

        Je passe la journée à distribuer des prospectus. Désormais, je sais que l’enfer existe. Il se trouve à 36 kilomètres de Mont-de-Marsan, dans la petite ville de Morcenx. Et je dois y retourner demain, parce que je n’ai pas eu le temps de finir aujourd’hui mon travail. J’espère qu’il n’en sera pas toujours ainsi. Coup de soleil. Je continue de vivre au rythme adopté avec S***. Lever le matin, coucher le soir. Je n’ai toujours pas eu le temps de mettre à jour ce journal sur mon site personnel depuis mon retour de Bretagne, ni mes blogues depuis mon retour d’Espagne. Pour ce qui est de ces derniers, j’avais tenté de le faire, lundi chez ma mère, à partir de sa vieille machine, mais sans y parvenir. J’ai l’impression de ne plus avoir une minute à moi. Il doit me falloir du temps pour retrouver mes marques, surtout en me levant le matin, si tant est que cela dure. Je tombe de sommeil. Il est dix heures, je vais me coucher. (Dix heures du soir !)

Mardi 22 mars 2005

        J’écoute enfin l’émission de radio à laquelle était invité Juan Asensio. Je m’attendais à entendre une voix robuste et rocailleuse, une voix d’homme des cavernes, ou du moins d’homme des tavernes, de pilier de bar, connu lui aussi pour sa philosophie chaude et bruyante. Une voix de Basque, avec de l’ail et du piment dedans. Au lieu de quoi je découvre une aimable petite voix de jeune homme fort policé. Ce n’est pas que je sois déçu (loin de là : c’est une belle voix). Mais surpris, tout de même. On comprend que le garçon ait besoin parfois de lester sa phrase de tant de caillasses pour se faire entendre, pour que les coups portent.

Mercredi 23 mars 2005

        J’avais oublié le bonheur que ce peut être de vivre en plein jour, je veux dire : sous le chaleureux regard du soleil, que je sais être pourtant depuis belle lurette le seul qui me soit vraiment supportable, avec celui des bêtes et le mien. Pourquoi donc, jusqu’alors, vivais-je la nuit ? Demain, j’irai promener ma chienne et ma mère sur la plage de mon enfance.

Dimanche 27 mars 2005

        Aujourd’hui, je chemine toute la journée dans les rues de Morcenx, sous la petite pluie, dans les éclaircies et le vent. Certaines personnes que je croise trouvent curieux qu’on travaille un dimanche. Mais il est bien plus commode de faire cette sorte de travail dans des rues désertées par un dieu qui, de toutes les façons, n’est pas le mien. « Qui ne sait être pauvre est né pour l’esclavage. » Quand je pense qu’il y a des hommes pour travailler huit heures (et plus), mais tous les jours ! C’est probablement qu’ils ne savent pas être pauvres. Une femme qui fait le même travail que moi me racontait qu’initialement, elle cherchait une salle de sport, pour se maintenir en bonne forme. Au lieu de quoi, elle avait trouvé cette autre forme de sport : payé (et non payant) pour être pratiqué. C’est uniquement parce que je me répète qu’il est mon sport hebdomadaire que ce travail m’est supportable. Et puis il n’est pas désagréable de marcher des heures durant, en ne pensant à rien. Cela me vide tout à fait la tête, que je n’ai d’ailleurs pas très pleine ordinairement. « Une pauvreté libre est un trésor si doux ! », dit encore Chénier. Bien sûr, le poète ne parle pas exactement des mêmes esclavage et liberté qu’aujourd’hui. Ce qu’aujourd’hui j’ai de plus libre, c’est mon temps. J’en fais absolument tout ce que je veux, ce qui épate fort mon petit coiffeur, que je ne peux plus voir autant qu’autrefois, précisément, lui expliqué-je, parce que je sais être (relativement) pauvre. Lui travaille toute la journée, et bien plus de huit heures ! Il vient de casser son poste de télévision. Il voudrait le remplacer par écran plasma : 2000 € ! Cela ne nous empêche pas de rire ensemble.

Mardi 30 mars 2005

        Il n’est pas toujours désagréable d’être dévisagé : surtout si c’est par un joli petit minois, comme ce soir, et qu’il est bien accompagné. Plus encore si on lui fait tourner les yeux, et qu’on surprend encore son reflet dans le miroir, qui nous fixe. Mais les miroirs ne parlent pas.


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