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Journal - Jardin


Journal d’Adonis

Chantier d’Adonis

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Dernièrement


 

Les passages qui sont des doublets de mon journal sont écrits en blanc sur cette page.

Jeudi 29 janvier 2004

        Dans un forum consacré à la phobie sociale, quelqu’un dresse la liste de tout ce qu’il gagnerait à se couper la langue. Cela me rappelle un phantasme de mon adolescence que j’avais oublié : être muet. Pourquoi ne pas en faire une nouvelle ? Un personnage, du jour au lendemain, cesserait de parler… Mais après ? Y réfléchir.

        J’ai peut-être une idée de l’événement qui serait à l’origine de cette mutité. C’est une anecdote véridique que Fabien B*** m’avait racontée à l’époque où nous nous fréquentions encore. C’est dire si cela remonte à loin :

        Un père de famille vient d’acheter une Jaguar. Son épouse et lui partent en week-end, mais (pour je ne sais plus quelle raison) avec l’ancienne voiture et non avec la Jaguar. Au moment de partir, le père interdit à ses trois fils de se servir du véhicule resté dans le garage. Ils ne doivent s’en approcher sous aucun prétexte. Ceux-ci promettent et leurs parents s’en vont enfin. Les trois garçons ont la maison pour eux. Ils ont prévu d’inviter leurs amis à une grande fête organisée chez eux. Mais il faut aller en chercher certains, qui habitent trop loin pour venir à pieds. Le soir venu, les trois frères prennent donc la voiture et ramènent jusque chez eux lesdits amis. La fête se passe. On danse. On boit. Vers le milieu de la nuit tout le monde rentre chez soi. Il faut reconduire ceux qui habitent le plus loin. De nouveau, les frères prennent la Jaguar. Mais, chemin faisant, le véhicule percute un sanglier ! L’avant est abîmé, mais la voiture roule encore. Avant de repartir, l’un des frères fait cette remarque, qu’il serait dommage de laisser le sanglier sur le bord de la route. « Ce gibier que nous lui donnerons adoucira peut-être notre père, quand il faudra lui annoncer notre bêtise. » Les trois frères chargent donc le sanglier dans le coffre de la Jaguar, déposent leurs amis chez eux et rentrent à leur maison. Mais sur le chemin du retour, le plus jeune des trois frères, assis à l’arrière, sent de grands coups dans son dos, à travers la banquette. Le sanglier, que tout le monde avait cru mort, vient de se réveiller et commence à s’agiter dans le coffre. Panique à bord. On arrête la voiture. Tout le monde sort. Sauf le sanglier, qui est toujours enfermé, mais parfaitement réveillé à présent et… furieux. Finalement, l’animal, après avoir défoncé tout l’intérieur de la voiture, s’enfuit par une fenêtre cassée. (Ici s’arrête l’anecdote, véridique.)

        (Et là commence la fiction.) Les deux aînés des frères, décident de se liguer contre le troisième et de le désigner à leur père comme unique responsable de la catastrophe. Evidemment, le plus jeune n’a pas encore le permis de conduire, ce qui, aux yeux du père, sera une circonstance aggravante. Arrive la fin du week-end. Le père, furibond, exige des explications. Evidemment, le fils n’en peut donner aucune, par peur des représailles de ses frères. Il ne parle donc pas, et ne parlera plus jamais à compter de ce jour.

Vendredi 13 février 2004

En ce moment, je me consacre à une nouvelle. Celle dont je parlais le 29 janvier dernier, avec le personnage qui s’arrête de parler et l’histoire du sanglier dans la Jaguar. Titre : Adonis. (Le mythe, revu et corrigé par moi…)

Mardi 17 février 2004

        J’essaie de me documenter un peu sur Adonis, Tammouz et Dumuzi. Mais tout ce que je lis ne m’apprend qu’une chose : que mon Adonis sera fort différent de celui de la légende. D’ailleurs, le personnage principal ne s’appellera pas Adonis, mais sans doute Eugène ou Julien, comme à peu près tous les personnages principaux des mes livres avortés. Le nom d’Adonis, vraisemblablement, n’apparaîtra que dans le titre de la nouvelle. Mon but n’est pas d’être fidèle au mythe, non plus qu’à son sens, mais d’en reprendre seulement des éléments, que je trouve beaux : Le sanglier qui fend l’écorce de l’arbre d’où sort Adonis. Le sanglier qui tue le jeune chasseur. La beauté d’une vie aussi éclatante que brève. La couleur des roses, teintées du sang d’Aphrodite. Les anémones, nées du sang du jeune mort. Et la très belle coutume des jardins d’Adonis : chaque année, pour célébrer la mort du malheureux, les femmes plantaient des graines dans des pots, qu’elles arrosaient d’eau tiède, pour forcer l’éclosion de ces petits jardins, dont l’existence était aussi courte que celle d’Adonis…

        C’est l’occasion de recopier une page de Thomas Mann, modèle inégalable. Il évoque Adonis, au début des Histoires de Jacob, premier tome de Joseph et ses frères : « Jacob entretenait avec les habitants de Shékem des rapports basés sur des affinités religieuses : la divinité qu’on y adorait était une des formes du berger syrien, du beau seigneur, cet Adonis, ce Tammouz, l’éphèbe en fleur, qu’avait déchiré le sanglier, et que là-bas, dans les pays du sud, on appelait Osiris, la victime ; mais autrefois déjà, au temps d’Abraham et de Malchisedek, le roi-prêtre de Sichem, cette divinité avait eu un caractère particulier, qui lui avait fait attribuer le nom d’El-Elyon, Baal-Bérit, par conséquent le nom du Très-Haut, du Seigneur de l’Alliance, créateur et maître du ciel et de la terre. Jacob approuvait cette conception ; il inclinait à voir, dans le Fils Dépecé de Sichem, le Dieu véritable, suprême, le Dieu d’Abraham, et dans les Sichémites des frères en croyance, d’autant que, d’après une sûre tradition transmise de génération en génération, l’antique voyageur d’Our lui-même, dans une controverse savante avec le maire de Sodome, avait décerné au Dieu qu’il reconnaissait le nom d’El Elyon, l’assimilant ainsi au Baal et à l’Adonis de Malchisedek. Jacob, héritier de ces croyances, à son retour de Mésopotamie, de longues années auparavant, avait élevé un autel à ce dieu lorsqu’il établit son campement devant la ville de Sichem. Il y avait aussi creusé un puits et acquis le droit de pâturage contre de bons sicles d’argent. » (Traduction de L. Vic)

Jeudi 19 février 2004

        D’où vient que je veuille écrire cette nouvelle, Adonis ? Deux origines, à mon avis. La première, je la disais le 29 janvier dernier dans ce journal : je voulais initialement raconter une histoire dans laquelle le personnage principal s’est arrêté de parler. Cherchant quel événement pourrait avoir causé cette mutité, je m’étais souvenu de la véridique anecdote de la Jaguar et du sanglier que m’avait rapportée Fabien B***. Plus tard, j’ai associé ce sanglier à celui qui tua le malheureux Adonis.

        Il me semble que la seconde origine est dans la mort de Coccymèle. Qu’elle se soit éteinte dans mes bras m’a profondément bouleversé, en particulier l’impression d’avoir ressenti physiquement cette vie totalement et uniquement gracieuse s’évaporer, quitter son corps et disparaître dans l’air. De même, mon Adonis, être entièrement gracieux, va progressivement s’éteindre. Commençant par s’arrêter de parler, il cessera peu à peu de faire tout ce qu’on fait ordinairement dans une vie (se laver, manger, boire, respirer), et finira par mourir. L’épisode du sanglier heurtant la Jaguar (au commencement de la nouvelle) sera une mort symbolique, à travers laquelle mon Adonis prendra conscience de l’extrême fragilité de sa gracieuse existence et en sera comme foudroyé.

        A partir de cette « fausse » mort, tout le récit sera mené à rebours du mythe. Et le moment où mon Adonis meurt vraiment, à la fin de la nouvelle, correspond à celui où, dans la légende, il vient au monde. Cette espèce de mouvement inverse n’est pas vraiment un contresens, étant donné que le mythe est une tentative d’explication du cycle des saisons. Adonis, image de la végétation (qui vit et meurt indéfiniment), partage son temps entre Aphrodite (vie terrestre) et Perséphone (mort sous terre). Si mon Adonis retourne certes à la terre (tombeau), sa renaissance sera cependant fortement suggérée. Essentiellement par les anémones qui pousseront autour de sa tombe, et par le sanglier qui fera éclater l’écorce d’un arbre poussant à côté (d’où sortit le petit Adonis, dans une version de la légende).

        Le fait que mon Adonis s’évapore de sa propre existence devrait en condenser la grâce. Les témoins de son lent effacement en seront marqués à jamais. Leurs existences sont bouleversées. Naissance d’un nouveau culte : les jardins d’Adonis. 

        Je pensais d’abord donner deux frères aînés à Eugène/Julien (je ne sais pas encore quel nom aura mon Adonis). Finalement, ses frères seront des sœurs. Toutes deux l’aimeront passionnément et se le disputeront, comme les deux déesses de la légende. Pour aider le lecteur à reconnaître ces trois personnages, au moment de l’accident avec le sanglier, je les fais se rendre à une fête costumée : les deux sœurs sont déguisées, l’une en Aphrodite, l’autre en Perséphone ; le frère en Adonis.

        Pendant la fête, Eugène/Julien aperçoit une fille de son âge, vrai garçon manqué, qu’il trouve belle. Elle est déguisée en Artémis. Il l’observe de loin, la suit, la perd de vue, la retrouve, la surprend en train d’embrasser une autre fille. L’Artémis remarque la présence de cet Actéon. Colère. Une espèce de scandale. Premier renoncement de mon Adonis : il ne cherchera plus à aimer.

Samedi 21 février 2004

1/ Deux sœurs et leur frère empruntent une voiture que leur père, absent, leur a interdit d’utiliser. Ils se rendent à une fête costumée. Chemin faisant, ils heurtent un sanglier, qui abîme l’avant du véhicule. Le frère est bouleversé par la mort de cette bête. On la charge dans le coffre de la voiture, dans l’espoir d’adoucir la colère du père en lui offrant du gibier. Les trois jeunes gens reprennent leur route.

2/ Fête costumée. Les sœurs sont déguisées, l’une en Aphrodite, l’autre en Perséphone. Le frère est en Adonis. Durant la fête, Adonis aperçoit une jeune fille, véritable garçon manqué, qu’il trouve attirante. Elle est déguisée en Artémis. Il l’observe, la suit mais finit par la perdre de vue. Vient l’heure de rentrer. On s’aperçoit que la voiture a été saccagée. Le sanglier, qu’on croyait mort, a défoncé tout l’habitacle avant de prendre la fuite, par une fenêtre brisée. Terreur des trois adolescents, la colère du père sera terrible.

3/ Rentrées chez elles, les sœurs s’entendent pour dénoncer leur frère comme unique responsable de la catastrophe. Le père, qui était absent, rentre chez lui. Il exige des explications. Adonis, terrifié, ne trouvant rien à répondre, ne prononce pas un mot. Il voudrait disparaître. De ce jour, plus un son ne sortira de sa bouche.

4/ La colère du père dure longtemps, mais au fil des jours, devant le mutisme de son fils, cet homme dur, intransigeant, qui ne parle que pour donner des ordres, qui ne prononce jamais un mot de trop, et qui n’a jamais plus ouvert son cœur depuis la mort de sa femme, finit par s’épancher et se confie à se fils devenu muet comme une tombe. Se vider de tout ce qu’il avait sur le cœur rend le père meilleur. De son côté, Adonis voudrait disparaître, pour ne plus avoir à entendre les terribles confidences de son père. [Sur la mort de sa mère ; sur l’identité de sa mère ; inceste. Le père d’Adonis est aussi son grand-père, et sa mère sa sœur.]

5/ Un jour, se promenant dans un bois, Adonis surprend le garçon manqué de la fête costumée. Elle se baigne dans une rivière. Celle-ci l’aperçoit. Elle l’appelle, l’invite. Il ne répond pas, puisqu’il ne parle plus. A cause de son mutisme, l’Artémis le prend pour un voyeur pris sur le fait. Le regard qu’elle jette alors au visage d’Adonis est si terrible que le garçon ne peut le soutenir et est contraint de baisser les yeux. De ce jour, il ne regardera plus jamais personne dans les yeux, qu’il aura toujours baissés. Ses cheveux cacheront sont regard.

6/ Les deux sœurs, intriguées par ce frère devenu si discret, qui s’est arrêté de les regarder, qui a cessé de parler, à force de chercher à comprendre et de n’avoir plus qu’Adonis à l’esprit, s’en éprennent. Les deux filles se le disputent. Leur père arbitre : chacune aura son frère pour elle un jour sur deux. Aphrodite fait tout pour séduire Adonis et attirer ses regards. Perséphone, dans la cave où elle a installé sa chambre, rongée de noirceur, ne cesse de dévorer des yeux ce garçon qui voudrait ne plus être vu et disparaître du monde. D’un regard de son frère, Aphrodite attend une confirmation de sa beauté. [Qu’attend Perséphone de son frère ?]

7/ Mais Adonis ne se laisse regarder qu’à contre cœur par Perséphone, et jamais il ne regarde Aphrodite. Passant par tous les états, les sœurs, grâce à la muette influence d’Adonis, se transforment peu à peu. Incapable d’attirer les regards de son frère, Aphrodite renonce à séduire, se dépouille de tous ses artifices et devient supérieurement belle. Perséphone, à force de regarder son frère s’aperçoit elle-même et se reconnaît. [C’est elle qui doit se laisser regarder ?]

8/ Ses sœurs ne se le partageant que le jour, Adonis a la nuit pour lui seul. La plupart du temps, il se rend dans le parc, près de l’étang, où se trouve la tombe de sa mère. Il regarde la lune.

 

Le reste est encore trop flou pour être écrit, même sous forme de simples notes. Perséphone n’est pas encore assez nette. Et l’inexorable pulsion de mort d’Adonis s’intègre mal à l’ensemble. Important : la vie qui s’échappe d’Adonis doit se reverser toute dans les témoins de sa lente extinction.

Dimanche 22 février 2004

        Avant de représenter Adonis déserté par la vie, le montrer bel et bien vivant. Deux parties, séparées par l’épisode de la colère du père. Première partie : Aphrodite et Perséphone se disputant Adonis.

Lundi 23 février 2004

        Si je voulais seulement raconter l’histoire d’un être qui se détourne du monde et se laisse lentement dépérir, je prendrais Narcisse pour personnage. Mais je veux raconter l’histoire d’un garçon qui, à cause d’une peur étrange et que je ne me représente pas encore bien nettement, souhaitant de disparaître aux yeux de tous, attire au contraire peu à peu tous les regards sur lui. Chacun croit trouver dans la brève existence de ce personnage une source où s’abreuver. Un culte se crée, un dieu est en train de naître en mourant. Narcisse, être immobile, devient un végétal. Mais Adonis est la végétation même, qui ne cesse de mourir et de renaître.

        Et si le narrateur était un personnage de la nouvelle ? Un témoin direct ?

Mardi 24 février 2004

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        Quatre parties. Deux grandes, encadrées de deux plus petites. La première : sorte de préambule : évocation de la mère de Julien/Adonis/Eugène ; comment elle est morte ; quelques mots sur le père, très souvent absent. Deuxième partie : J/A/E élevé par ses deux sœurs, qui le chérissent et se disputent ses faveurs. Troisième partie : bouleversement de J/A/E qui, s’éteignant peu à peu, finit par mourir. Cette partie correspond en quelque sorte à l’¢fanismÒj des Adonies. La dernière partie correspond à l’eÛresij.

Mercredi 25 février 2004

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        J/A/E passe son enfance à la campagne. Puis vient le lycée et la ville. Est-ce cette ville qui le tue, c’est-à-dire la vie moderne, notre civilisation ?

 

*

 

        J/A/E arrête de se couper les cheveux. Il arrête de fumer. (Aphrodite s’occupait de lui couper les cheveux ; il fumait avec Perséphone.)

        Il se crève les tympans, pour ne plus avoir à écouter ; pour ne plus entendre.

 

*

 

        Nom des sœurs de J/A/E : Celle qui, à la fête costumée, se déguise en Aphrodite s’appelle Avril. Celle qui se déguise en Perséphone : Mélanie, pour évoquer le noir (mšlaj) de la mort. (Bailly écrit que Mšlaina était l’un des noms de sa mère Déméter.) J/A/E est partagé entre ses sœurs, c’est-à-dire entre le désir de vivre et la mélancolie, l’appel de la mort.

        Je ne sais pas quel nom donner au père. J’avais d’abord pensé au même que dans Contes du royaume d’à côté, à Basile. Cela serait également un souvenir de la royauté du père d’Adonis dans le mythe. Aussi bien, il n’aura pas de nom. Ce sera simplement : « le père ». Et la mère ? Même si elle est morte, il faudra peut-être la nommer également. Ou ne sera-t-elle, elle aussi, que « la mère » ?

Jeudi 26 février 2004

        Dans un article de Jean Bottéro, L’amour à Babylone, (in Initiation à l’Orient ancien, De Sumer à la Bible, Points Histoire, Editions du Seuil, p. 146-147), je lis quelques beaux extraits de poèmes sur les amours d’Inanna/Ishtar et de Dumuzi/Tammuz :

 

Inanna. – Et quant à moi : ma vulve, mon tertre rebondi,

Qui donc me le labourera ?

Ma vulve à moi, la Reine, ma glèbe tout humide,

Qui y passera la charrue ?

 

Chœur. – O Dame Souveraine, c’est le Roi qui te labourera !

C’est Dumuzi, le roi qui te labourera !

 

Inanna. – Eh bien ! laboure-moi la vulve, ô toi que j’ai choisi !...

 

Surprenant de sensualité. Une autre pièce, décrivant Inanna « rêvant par avance à l’amour » (op. cit.) :

 

Lorsque je me serai baignée pour le Seigneur, pour Dumuzi,

Lorsque j’aurai paré mes flancs,

Couvert mon visage de crème,

Lorsque j’aurai fardé mes yeux de khôl,

Lorsque ses mains charmeuses m’enserreront les lombes,

Lorsque allongé contre moi il pétrira mes seins laiteux et succulents,

Lorsqu’il mettra la main sur ma vulve précieuse,

Lorsque son membre, pareil à une proue, y portera la vie,

Alors, moi aussi, je le caresserai longuement […]

Il mettra sa main en ma main, son cœur contre mon cœur :

Quel doux repos à dormir sa main dans ma main !

Quel suave plaisir à serrer son cœur contre mon cœur !

 

Voici Inanna « attendant avec impatience la visite que son amant devait lui faire chez elle – dans la maison de ses parents, puisqu’elle était censée être encore jeune fille » (op. cit.) :

 

Inanna prit un bain et se passa de l’onguent fin,

Revêtit son splendide Manteau-royal

Et disposa autour de son cou un collier de lazulite.

Après quoi, elle attendit anxieusement […]

Lors, Dumuzi d’ouvrir  la porte

Et de se glisser en la maison comme un rayon de lune ! […]

Il la contempla, fou de joie,

La serra dans ses bras, l’embrassa […]

 

« Il lui arrivait aussi, écrit Jean Bottéro, furtivement enfuie comme une adolescente, d’aller à la rencontre de son chéri sous les étoiles, ‘‘qui scintillaient comme elle’’, puis de s’attarder sous ses caresses et de se demander, tout à coup, voyant la nuit avancer, comment elle allait expliquer à sa mère son absence et son retard :

 

Laisse-moi ! Je dois rentrer !

Laisse-moi, Dumuzi ! Je dois rentrer !

Quel mensonge raconterai-je à ma mère ?

Quel mensonge raconterai-je à ma mère Ningal ?

 

Et Dumuzi de lui suggérer la réponse : elle prétendra avoir été emmenée par ses compagnes écouter de la musique et danser… »

Et Bottéro ajoute : « On se croirait vraiment de nos jours ! » C’est tellement vrai que je me demande si je ne vais pas m’inspirer de ces extraits pour peindre le désir d’Avril. (Ce désir est-il caractéristique du personnage ?)

 

Et encore, op. cit., p. 147-148 : « Ce ‘‘Mariage sacré’’, cette union des deux amants surnaturels, était à la foi figuré et réalisé : non pas, comme ce sera le cas plus tard, sous les espèces des images des dieux, mais par une vraie nuit d’amour entre le souverain du pays, représentant Dumuzi, et une ‘‘prêtresse’’ tenant la place d’Inanna [cela me rappelle, dans Theocr., XV, la reine Arsinoé jouant le rôle d’Aphrodite pendant les Adonies d’Alexandrie]. Nous avons retrouvé tout un dossier à ce sujet et les archéologues qui fouillaient Uruk ont même exhumé, en 1935, le collier d’une certaine Kubatum,  ‘‘chérie du roi Shû-Sîn’’ (vers 2030 avant J.-C.), dont nous croyons savoir qu’au moins une fois elle a joué ce rôle. Pour de telles occasions, on avait composé des chants ou des récitatifs de circonstance, parfois encore prenants en dépit des clichés inévitables dans ces poèmes de cour. Un exemplaire au moins a été conservé en entier. Il évoque le Cantique des cantiques de notre Bible […] et il est bien à sa place ici, d’autant que, daté du même roi Shû-Sîn, il avait peut-être été mis dans les lèvres de la charmante Kubatum :

 

O mon amant, cher à mon cœur,

Le plaisir que tu me donnes est doux comme le miel !

O mon lion, cher à mon cœur,

Le plaisir que tu me donnes est doux comme le miel !

Tu m’as ravie ! Je suis toute tremblante devant toi !

Que je voudrais déjà, mon lion, être emportée par toi en ta chambre !

Laisse-moi te caresser, mon chéri !

Mon doux chéri, je veux plonger en tes délices !

Dans ta chambrette, pleine de suavité,

Jouissons de ta beauté merveilleuse !

Laisse-moi te caresser, mon lion !

Mon doux chéri, je veux plonger en tes délices !

Tu as pris ton plaisir avec moi, mon chéri :

Dis-le donc à ma mère, qu’elle t’offre des friandises !

Et dis-le à mon père : il te fera des cadeaux !

Ton âme, je sais comment égayer ton âme :

Dors chez nous, mon chéri, jusques au point du jour !

Ton cœur, je sais comment te dilater le cœur :

Dors chez nous, mon lion, jusques au point du jour !

Et toi, toi, puisque tu m’aimes,

Prodigue-moi, s’il te plaît, tes caresses, ô mon lion !

Mon divin souverain, Seigneur et protecteur,

Mon Shû-Sîn qui réjouit le cœur du roi des dieux, Enfil,

Prodigue-moi, s’il te plaît, tes caresses !

Ce recoin doux comme le miel, pose ta main dessus, je t’en prie :

Pose ta main dessus comme sur une étoffe agréable au toucher,

Et referme ta main dessus, comme sur une étoffe voluptueuse au palper ! »

 

*

 

        Avril et son frère, interprètent, dans leurs jeux, des personnages. Par exemple Inanna et Dumuzi, Aphrodite et Adonis. La sœur joue avec son frère comme avec une poupée. Elle le coiffe. L’habille. Le touche beaucoup. (Habitude qu’elle a depuis que son frère est né, puisque, la mère étant morte, elle a dû l’élever – avec sa sœur –, jouant ainsi « à la maman ».)

Leur jeu favori serait donc d’interpréter deux rôles. De là leur viendrait l’idée de revêtir leurs déguisements préférés pour se rendre à la fête costumée. Et d’« assortir » leur sœur, en l’habillant en Perséphone.

 

*

 

        Avril et son frère vont-ils jusqu’à l’inceste ? Si oui, quand J/A/E apprendra qu’il est né de l’amour également incestueux que sa mère portait à son père, il en sera plus bouleversé encore.

 

*

 

        Pourquoi J/A/E est-il attiré par l’Artémis, pendant la fête costumée ? Parce que cette fille est différente de ses sœurs, qu’il a seules connues jusqu’alors : elle n’a ni la sensualité d’Avril, ni la mélancolie de Mélanie : c’est un garçon manqué, fier et sauvage.

Vendredi 27 février 2004

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         Ce que je lis dans les pages d’un livre traitant de la civilisation assyro-babylonienne, Chaldée, Assyrie, Médie, Babylonie, Mésopotamie, Phénicie, Palmyrène (Ferdinand Hoefer, Paris, Firmin Didot, frères, 1852) m’aide à voir plus clair dans la nouvelle que je veux écrire. « Le culte d’Astarté était fondé, écrit Hoefer, sur un antagonisme mystérieux, qui paraît avoir échappé aux auteurs grecs et latins. L’Astarté sidonienne, assimilée à la lune, était une déesse chaste, la Vierge céleste, Numen Virginale. On pouvait la comparer à l’Artémis (Diane) des Grecs. C’était le contraire pour la Vénus terrestre, l’Aschra de la Bible, dont les prêtresses étaient des prostituées. » Je n’étais pas sûr, avant de lire ces phrases, que le garçon manqué déguisé en Artémis eût vraiment sa place dans ma nouvelle. Désormais, plus de doute : ce personnage, c’est précisément l’Astarté sidonienne. J/A/E sera d’abord amoureux de la sensuelle Avril, puis de la chaste Artémis.

Du coup, dans l’ombre de ces deux Astartés, je distingue encore moins bien Mélanie, la Perséphone, qui n’avait déjà pas beaucoup d’épaisseur. Il faudra pourtant l’étoffer, puisque la première grande partie doit la montrer élevant son frère, puis s’éprenant de lui et donc opposée à sa soeur Avril, qui, dans ce jeu de la séduction, finit par l’emporter. Dans la seconde, on verrait surtout l’Artémis, qui sera à l’origine de la mort de J/A/E, je pense, un peu comme la cruelle Inanna, qui n’avait pas hésité à donner à la mort son amant Dumuzi, en échange de sa liberté.

Aux deux parties de ma nouvelle correspondent sans doute les deux versions de la légende grecque. Première version/partie : Aphrodite se dispute avec Perséphone qui ne veut pas lui rendre Adonis séjournant aux enfers ; arbitrage de Zeus, les deux déesses doivent se partager l’adolescent ; celui-ci préfère Aphrodite qui se réjouit de le voir passer plus de temps avec elle ; mais le jeune chasseur est tué par un sanglier. Dans ma nouvelle, cette mort n’est que symbolique (voiture heurtant un sanglier) : mais à partir de cet accident, J/A/E se met à quitter la vie, à disparaître. Il dépérit, il meurt. Cette disparition est le sujet de la deuxième partie/version : dans la légende, Aphrodite, qui vient de perdre le bel Adonis, est tellement accablée de douleur qu’elle supplie Zeus de lui rendre son bien-aimé. Elle obtient finalement qu’il revienne régulièrement du royaume des morts. Elle le retrouvera à chaque printemps. C’est dans cette partie-là que mon récit se fera à rebours du mythe : je pars de la mort d’Adonis (celle symbolique de la première partie) et je remonte jusqu’à sa naissance, qui est donc comme une résurrection. Comment montrer qu’une vie se déroule à l’envers ? En faisant arrêter au personnage les gestes qu’il a appris et reproduits depuis la naissance. J/A/E s’arrête de regarder, de parler, d’entendre, de se laver, de marcher, de manger, etc., jusqu’à en mourir. Mais les hommes, et surtout les femmes, assistent à la lente et miraculeuse agonie de J/A/E comme s’il s’agissait d’une naissance. De la naissance d’un Dieu. C’est cette espèce de mouvement religieux que suscite l’étrange « action » de J/A/E qui me permettra de parler de son agonie comme d’une renaissance.

 Remarque : dans la première version, l’eÛresij (découverte d’Adonis) précède l’¢fanismÒj (sa disparition), tandis que dans la seconde, l’¢fanismÒj précède l’eÛresij. J’ai lu d’ailleurs je ne sais plus où que l’ordre de ces deux moments des Adonies changeait selon la version de la légende qui était suivie. 

 

*

 

Saigneur – Seigneur

 

        J/A/E se met à avoir des saignements de nez. Un bruit court : où tombent les goûtes de son sang, il pousse des fleurs. A un certain moment, une petite fille aperçoit J/A/E saignant du nez. Naïve, elle dit à sa mère : « regarde le garçon qui saigne, maman, regarde le saigneur. » La mère regarde et dit : « J’ai vu le Seigneur. » Rapidement, le bruit se répand dans le pays que J/A/E est le Seigneur. Les femmes viennent de partout pour le voir. Lorsqu’il saigne du nez, elles l’embrassent, pour boire du sang qui s’écoule sur ses lèvres. Elles croient que son sang fera pousser des fleurs dans leurs vies.

        A strictement parler, un saigneur, ce n’est pas quelqu’un qui saigne lui-même, mais quelqu’un qui fait saigner, qui, par exemple, saigne un porc. Mais c’est une petite fille qui dit à sa mère : « regarde le saigneur ». Cette faute de vocabulaire est vraisemblable dans la bouche d’une enfant.

        Peut-être J/A/E est-il également le ‘‘Saigneur’’, en cela qu’il fait saigner le cœur des femmes qui ne sont pas possédées par lui.

 

*

 

Adonis, « dieu mourant »

 

        « Un second exemple de régression se voit dans la vogue des cultes étrangers, pour la plupart d’un genre extrêmement émotif et ‘‘orgiaque’’, qui se développa avec une rapidité étonnante pendant la guerre du Péloponnèse. Avant qu’elle n’ait pris fin, on avait vu s’installer à Athènes les cultes de la ‘‘Mère de la Montagne’’ phrygienne, Cybèle, et de sa contrepartie thrace, Bendis ; les mystères thraço-phrygiens de Sabazius, une espèce de Dionysos sauvage et non hellénisé ; et les rites des ‘‘dieux mourants’’ asiatiques, Attis et Adonis. » (Dodds, Les Grecs et l’irrationnel, Flammarion, p. 193-194).

 

*

 

        Dans Chaldée, Assyrie, Médie, Babylonie, Mésopotamie, Phénicie, Palmyrène, Ferdinand Hoefer, Paris, Firmin Didot, frères, 1852, p. 67 :

 

        « Baaltis ou Aphrodite était la divinité protectrice de la ville de Berytus. C’est là qu’elle aborda, après être née de l’écume de la mer ; et elle y eut d’Adonis la nymphe Béroé ou Berytus. Les mythographes grecs lui donnent indifféremment  les noms de Rhéa, de Dione, d’Astronoé, d’Aphrodite. Elle offre quelque ressemblance avec l’Isis égyptienne, que l’on fait voyager jusqu’en Phénicie. On lui consacrait des poissons, comme à la déesse tyrienne Darcéto. La Vénus d’Aphaka et la Vénus Architis étaient des modifications du culte de Baaltis. La première avait un caractère sidéral : ‘‘Une étoile, dit Sozomène, qui tomba dans le lac d’Aphaka fut prise pour la déesse.’’ Quant à la Vénus Architis, elle était adorée sur le mont Liban ; sur les monnaies de Césarée, on la représente la tête voilée, inclinée tristement sur l’épaule gauche. Elle est le symbole de l’hiver, et rappelle la déesse tyro-babylonienne Salambo, pleurant la perte d’Adonis, symbole de la force génératrice du printemps. Baaltis porte quelquefois le surnom de Bérouth, tvrb, cyprès, sans doute par allusion au culte de ces arbres.

        Adonis, (de ]da, adon, seigneur) représente symboliquement, sous la forme d’un beau jeune homme, le principe mâle, fécondateur, constamment associé au principe femelle, dont nous venons de parler. C’est le dualisme sous la forme créatrice. Adonis était particulièrement adoré à Byblos, comme Baaltis à Berytus. Il y portait le nom de Gauas, qui signifie le sublime, l’élevé, de ]vag (gavan), élevé. C’est à ce nom que Sanchoniathon fait allusion quand il dit que chez les Bybliens la divinité (de l’endroit) s’appelle par excellence le plus grand des dieux (par¦ Bubl…oij ™xairštwj qeîn Ð mšgistoj Ñnom£zetai). Le Gauas des Bybliens présidait à l’agriculture : c’était tout à la fois le dieu des semences et le dieu des moissons.

Le culte d’Elioun (]vlyi, suprême, Ûyistoj) était une modification de celui d’Adonis. Peut-être était-il identique avec celui de Kalaat-Fakna, aux environs de Byblos. Le mythe qui fait périr Elion sous les dents d’une bête féroce rappelle celui d’Adonis, déchiré par un sanglier, dans le voisinage de Byblos. »

 

*

 

        Quelques autres citations de Chaldée, Assyrie, Médie, Babylonie, Mésopotamie, Phénicie, Palmyrène, Ferdinand Hoefer, Paris, Firmin Didot, frères, 1852 :

 

        « […] les divinités du nord de la Phénicie différaient de celles du midi. Ainsi, là le dieu suprême s’appelait El, ici il se nommait Baalsamim. Au premier s’associait, comme divinité femelle, Baaltis ou Berut, avec Adonis ou Esmun, et au dernier, Astarté et Melkart. A tyr, Astarté était adorée comme l’épouse de Baal, tandis qu’à Sidon elle était adorée comme vierge pure. » Page 64.

 

        « Les divinités assimilées à des forces naturelles n’étaient pas seulement des idées abstraites : elles étaient figurativement et symboliquement représentées par des images plus ou moins anthropomorphiques. Les uns étaient mâles, les autres femelles ; il y en avait même qui indiquaient les différents âges de la vie : Adonis, l’enfance ; Esmun,  l’adolescence ; Baal, l’âge viril ; Belitan (Saturne ou Aïon), la vieillesse. Il y avait des rois (Moloch) et des reines (Astarté, Baaltis). Enfin on attribuait aux dieux les passions et les sentiments des mortels. » Page 64.

 

« Le nom de baal est, par son emploi et sa signification, identique au mot seigneur : il s’applique tout à la fois au dieu suprême et à des hommes. Dans ce dernier cas il est synonyme d’adon (]da), dominus. » Page 65.

 

« Astarté. Ce nom est sans doute dérivé du syriaque astar, étoile [note : Il est à remarquer que ce mot se retrouve, avec la même signification, en grec, en latin, en allemand (¢st»r, astrum, stern, etc.)]. Astarté était une divinité féminine, assimilée souvent à l’étoile de Vénus. Elle était représentée portant sur la tête une étoile ou les insignes de la royauté. Elle avait un temple très-ancien à Sidon. La Bible la désigne sous les noms d’Aschérah ou d’Ascherot (Jud., 2, 13 ; 1 Sam., 7, 4 ; 12, 10). Le prophète Jérémie la mentionne deux fois (7, 18 ; 44, 17) sous le nom de reine du ciel. Ses prêtresses étaient des femmes, qui se prostituaient aux étrangers ; ce qui rappelle le culte de Melytta-Ascherah à Babylone. L’Ascherah des Phéniciens avait des analogies évidentes avec l’Ischuari des Indiens et l’Isis des Egyptiens. Lucien (de Dea Syria) la déclare sans hésiter pour la déesse de la lune. D’après Cicéron, Astarté est la quatrième Vénus, fille de Syria et de Tyrus, et épouse d’Adonis [note : Cicéron, de Natura Deorum, III, 23]. Quoiqu’il en soit, le culte d’Astarté était fondé sur un antagonisme mystérieux, qui paraît avoir échappé aux auteurs grecs et latins. L’Astarté sidonienne, assimilée à la lune, était une déesse chaste, la Vierge céleste, Numen Virginale [note : St. Augustin, de Civitate Dei, II, 26]. On pouvait la comparer à l’Artémis (Diane) des Grecs. C’était le contraire pour la Vénus terrestre, l’Aschra de la Bible, dont les prêtresses étaient des prostituées. L’Astarté sidonienne avait les mêmes attributs que la déesse perso-assyrienne Tanaïs ; elle porte même le nom de Tanit, tnt, dans les inscriptions carthaginoises. L’Aschra était l’épouse de Baalsamin (Jupiter), et avait son principal temple à Tyr ; elle était assimilée à la planète Vénus. On pouvait la comparer à l’Aphrodite (Vénus) des Grecs. » Page 66.

 

« […] chez les Giblites, à Byblus et à Berytus, on trouve, au lieu de la triade tyro-sidonienne, les trois divinités principales : El, Baaltis et Adonis. » Page 66.

 

« A cette même catégorie de divinités locales du nord de la Phénicie appartiennent Esmoun, l’un des Cabires, et Memnon. […] Il faut comprendre les Cabires (de rybk, puissant) ai nombre des dieux qui étaient vénérés dans tous les Etats phéniciens. » Page 67.

 

« Astarté, divinité protectrice de la Phénicie, était aussi au nombre des Cabires. Le mot hrybk (cabirah), puissante, était l’une de ses épithètes. Dans le sens mystique elle représentait la terre, comme Taaut le ciel. Elle était alors identique à l’Isis des Egyptiens. Sur quelques monnaies phéniciennes on la trouve à côté de deux autres Cabires. » Page 69.

 

« Esmoun (de ]vm>', huitième) était le huitième ou dernier des Cabires, parmi lesquels il occupe cependant un rang élevé, conformément à ce principe reproduit par les alchimistes sur la fameuse table d’émeraude : ‘‘Le haut est le bas, le premier est le dernier, etc.’’ Esmoun était vénéré à Béryte : on ne trouve pas ailleurs en Phénicie des traces de son culte ; mais il était surtout vénéré à Carthage, dans l’île de Chypre et dans plusieurs villes phéniciennes de l’Espagne et de la Sicile. Sur les monnaies cabriques des îles Baléares on le voit représenté avec la tête entourée de huit rayons. Les Grecs et les Romains l’assimilaient à Esculape. » Pages 69-70.

 

« Bel-Baalsamim, Esmoun, Adonis et d’autres dieux avaient […] un caractère sidéral. » Page 70.

 

« Plusieurs divinités avaient dans leurs attributs la lune ; telle était Astarté, avec son double caractère de bon et de mauvais génie (bona caelestis, inferna caelestis). » Page 70.

 

« Nous avons beaucoup plus de renseignements sur le culte de la planète Vénus. Ainsi, Strabon (lib. III, 1, 9) parle d’un temple érigé en l’honneur de Lucifer (FwsfÒrou ƒerÒn), à Tartessus, colonie phénicienne à l’embouchure du Baetis. C’est par allusion à ce culte sans doute que les Romains appelaient cette planète lux divina. On sait que Vénus annonce par sa présence le lever et le coucher du soleil ; de là les différents noms qu’on lui appliqua dès la plus haute antiquité. Dans l’Ancien Testament (Jes., 14, 12) elle s’appelle le fils brillant de l’aurore (kx> ]b llyh). Les Arabes la nomment encore aujourd’hui Alilat, c’est-à-dire la brillante. Le nom de Seroua avait la même signification chez les Néo-Juifs. La planète Vénus passait pour favoriser la génération. C’est pourquoi on la voit souvent figurée, comme un attribut, sir la tête de la grande déesse Vénus, principe générateur de la nature. Le culte de la Vénus sidérale se trouve intimement lié à celui de la Vénus mère du monde. De là les différentes épithètes d’Astarté : ’AstronÒh, AstunÒmh, Astoret naama, Naama (la gracieuse). » Page 71.

 

« L’eau, comme élément-dieu, recevait des sacrifices. C’est dans le lac sacré d’Aphaca qu’on jetait des offrandes à la Vénus Aphaticis. Les eaux de la mer Morte et de quelques rivières de la Palestine étaient également des eaux sacrées. Le sang des animaux immolés en l’honneur de Neptune était mêlé aux flots de la mer. Encore du temps de saint Augustin il existait dans l’Afrique carthaginoise l’usage de jeter la chair des victimes dans les sources et les fleuves [note : Sanct. August., Episol., 47, n. 4.] Pline appelle le fleuve Bélus ceremoniis sacer [note : Plin., Hist. Nat., XXXVI, 65]. » Page 71.

 

« Dans le temple de l’Astarté on entretenait aussi un feu perpétuel. Les météores ignés étaient les manifestations de quelque divinité. Dieu apparut à Moïse sous forme de buisson ardent. Les globes de feu qu’on voyait à des époques déterminées, à Aphaka, lieu de pèlerinage, étaient adorés comme la déesse de ce lieu. N’est-ce pas là le premier indice d’observations d’étoiles filantes faites à des périodes régulières ? Les étoiles tombées du ciel, c’est-à-dire les aérolithes, étaient déposées dans le sanctuaire des temples, et reçurent les honneurs divins sous le nom de bétyles. L’antique kaaba du temple de la Mecque est probablement une de ces pierres noires ou bétyles (bolides, aérolithes), qui tombent de temps en temps du ciel. On en voyait dans le temple d’Astarté à Tyr. » Page 72.

 

« L’air et les vents sont au nombre des principales puissances dans la cosmogonie phénicienne. Ils servent quelquefois de forme ou d’enveloppe matérielle sous laquelle la divinité apparaît aux hommes. Ainsi, Astarté était adorée comme une personnification, tantôt de l’air, tantôt de la mer. Esmoun, comme principe conservateur de la vie, était aussi identifié avec l’air. » Page 72.

 

« Parmi les animaux considérés comme des personnifications de certaines divinités, les serpents (en phénicien tannim) occupent le premier rang. […] Le huitième Cabir, Esmoun, était figuré avec l’attribut d’Esculape, et placé au ciel comme porte-serpent (Ñfioàcoj). […] Le taureau jouait un aussi grand rôle chez les Phéniciens que chez les Egyptiens. Astarté (Astaroth karnaïm de la Genèse, 14, 5), était représentée coiffée de cornes ou d’une tête de taureau. » Page 72.

 

« Baal. – Ce dieu, comme emblème de la lascivité, était quelquefois représenté sous la forme d’un chien ou d’un porc. On offrait à la déesse de l’amour et de la prostitution les sacrifices de poissons, de tourterelles, d’oiseaux aquatiques et de boucs. » Page 72.

 

« Une colonne de pierre était le plus ancien idole d’un dieu. Une colonne de bois (aschera, hr>') représentait une déesse. » Pages 73-74.

 

« On n’immolait pas […] de veaux ; mais on en amputait les parties génitales pour les offrir à Vénus. » Page 74.

 

« Les fameux sacrifices humains étaient offerts aux dieux vengeurs, particulièrement à Baal-Samin, à Astarté, à Hercule et Mouth. Comme les victimes devaient être pures et sans tache, on choisissait pour cela des enfants mâles, plus souvent des vierges. En même temps, on désignait l’objet le plus cher, le premier-né ou le fils unique des plus nobles familles de l’Etat. Le fils aîné du roi était la plus belle victime. » Pages 74-75.

 

« D’après une coutume religieuse répandue dans une grande partie de l’Asie, particulièrement dans l’Inde et dans la Babylonie, les jeunes filles avant leur mariage devaient se prostituer en l’honneur d’Astarté. Cette coutume existait en Phénicie. Dans les temples ou bois sacrés où ces prostitutions avaient lieu on conservait l’image mystique de la déesse de la fécondation, espèce de fétiche […]. […] Ces prostitutions se faisaient pendant les pèlerinages à un endroit réputé saint, particulièrement à Héliopolis. Là était l’antique siège de la Vénus impudique de la Syrie. Les femmes et les enfants y étaient en commun. Les vierges devaient, selon la loi, s’offrir elles-mêmes aux étrangers. Leur beauté passait pour un don de la déesse à laquelle elles sacrifiaient. Peu à peu ces sacrifices tombèrent en désuétude, et furent remplacés par la coutume imposée aux femmes de se couper les cheveux tous les ans à la fête d’Adonis ; celles qui ne voulaient pas s’y soumettre étaient livrées aux étrangers. Le prix de la prostitution était dépensé en offrandes pour la déesse. Les prêtresses des temples d’Aphaca, de Tyr, de Sicca Venerea, près de Carthage, servaient la divinité en offrant leurs corps. Elles étaient d’ordinaire déguisées en hommes. Le culte d’Astarté à Sicca Venerea a subsisté jusques aux premiers siècles de l’ère chrétiennes. » Page 76.

 

« La fête de la Fuite ou de la Disparition était une fête lunaire, en l’honneur d’Astarté, confondue, dans les mythes grecs, avec Io, Europe, Hélène, Harmonie. » Page 77.

 

« Lucien nous donne les détails suivants sur les Adonies, ou fêtes d’Adonis [Lucian., de Dea Syria]. ‘‘A Byblos, dit-il, j’ai vu un temple de Vénus byblienne, où l’on célèbre des mystères en l’honneur d’Adonis ; je m’y suis fait aussi initier. Les habitants prétendent que l’histoire d’Adonis s’est passée dans leur pays ; c’est pourquoi ils ont institué ces orgies, en célébrant la mort d’Adonis par un deuil public. Après s’être déchiré le sein et pleuré suffisamment, ils offrent au mort un sacrifice funèbre ; puis le lendemain ils le proclament ressuscité et monté au ciel. Ils se coupent aussi les cheveux, comme les Egyptiens à la mort de leur Apis. Les femmes trop coquettes pour sacrifier leur belle chevelure sont condamnées pendant un jour à se livrer au premier venu. Cependant la place où cette prostitution a lieu n’est ouverte qu’aux étrangers. C’est  avec ce gain qu’on fait à Vénus un sacrifice.’’

Quelque temps avant les Adonies on promenait publiquement des corbeilles de fleurs, ou des pots dans lesquels on avait semé des plantes ; c’est ce qu’on appelait des jardins d’Adonis. La fête elle-même durait deux jours ; le premier jour on célébrait avec pompe les funérailles d’Adonis, le second jour était consacré à des réjouissances. Cette fête était répandue dans un grande partie de l’Ancien Monde ; on en retrouve des traces en Babylonie (Baruch, VI, 30), en Assyrie (Macrob., Saturnal., VIII, 14), en Egypte, en Grèce et même à Rome. Adonis est un mythe physico-astronomique, comme Hercule, avec lequel il a beaucoup d’analogie. » Page 77.

Dimanche 29 février 2004

 

Quelques notes prises dans la Bible

 

Tammouz

 

        Ez 8, 14 : « Il m’emmena à l’entrée de la porte de la Maison du SEIGNEUR ; là étaient assises les femmes qui pleuraient Tammouz. » TOB (Traduction œcuménique de la Bible).

        [Note de la TOB : Tammouz est le dieu akkadien de la première floraison et de la verdure printanière. Nommé par les syro-phéniciens Adoni, c’est-à-dire « mon Seigneur » (Adonis, chez les Grecs), il est célébré par une liturgie dont Es 17, 10-11 donne quelque idée.]

 

        Es 17, 10-11 : « car tu as oublié Dieu ton Sauveur, tu ne t’es pas souvenu du Rocher, ton refuge, tu fais pousser des plantes de délices et tu sèmes des graines étrangères. Le jour où tu les plantes, tu les vois grandir et dès le matin, tu vois germer ta semence, mais au moment d’en profiter, la récolte s’est enfuie et le mal est sans remède. » TOB.

[Note de la TOB : Les plantes de délices sont probablement une allusion à la pratique des jardins d’Adonis, petits vases de plantes hâtives mais éphémères (fenouil, orge, blé, laitue) consacrés à Tammouz-Adonis et dont l’usage est bien attesté dans le monde méditerranéen. Esaïe s’adresse à Israël comme à une femme qui se livre à cette pratique et il veut par là souligner le caractère illusoire de ces coutumes cananéennes qui ne valent pas mieux que les alliances politiques dont on attend un salut rapide  et spectaculaire et qui, en réalité, provoquent une déception cruelle et irrémédiable.]

 

Ct 1, 13 : « Mon chéri pour moi est un sachet de myrrhe : entre mes seins il passe la nuit. » TOB.

[Note de la TOB sur le mot chéri : Premier emploi de ce terme qui, en Canaan, désignait un dieu de la fertilité mourant et revenant à la vie chaque année grâce à l’amour de son amante.]

 

Ct 5, 8-10 : « […] Je vous en conjure, filles de Jérusalem : Si vous rencontrez mon chéri, que lui expliquerez-vous ? Que je suis malade d’amour ! CHŒUR – Celui que tu chéris, qu’a-t-il de plus qu’un autre, ô la plus belle des femmes ? Celui que tu chéris, qu’a-t-il de plus qu’un autre, pour qu’ainsi tu nous conjures ? ELLE – Mon chéri est clair et rose, il est insigne plus que dix mille. » TOB.

 

Ashéra

 

        Ex 34, 13 : « mais leurs autels, vous les démolirez ; leurs stèles, vous les briserez ; les poteaux sacrés, vous les couperez. » TOB.

        [Note de la TOB : les poteaux sacrés (hébr. ashéra) étaient des objets en bois, dressés dans les sanctuaires cananéens en l’honneur de la déesse Ashéra (cf. 1 R 15, 13 note), parèdre de Baal et patronne de la végétation. Cf. Dt 16, 21 ; Jg 6, 25-32]

 

        1 R 15, 13 : « Et même il priva sa mère Maaka de sa fonction de reine mère parce qu’elle avait fait une idole infâme d’Ashéra ; Asa supprima son idole infâme et la brûla dans le ravin du Cédron. » TOB.

        [Note de la TOB : Ashéra était une ancienne divinité cananéenne, bien connue grâce aux textes d’Ougarit. Avec le temps, elle se confondit souvent avec Astarté. On la représentait volontiers par un arbre ou un poteau sacré. Cette forme d’idolâtrie était une « horreur » pour la théologie des prophètes.]

 

        Jg 3, 7 : «  Les fils d’Israël firent ce qui est mal aux yeux du SEIGNEUR, leur Dieu, et ils servirent des Baals et des Ashéras. » TOB.

 [Note de la TOB : Ashéra connue par les textes d’Ougarit sous le nom d’Athirat, est l’épouse du dieu El. Souvent associée dans la Bible à Baal, Ashéra désigne à la foi la divinité cananéenne et le pieu sacré qui se dressait près des sanctuaires comme symbole de fécondité.]

 

Astarté

 

        Jg 2, 13 : « Ils abandonnèrent le SEIGNEUR et ils servirent Baal et les Astartés. » TOB.

        [Note de la TOB : Associée à Baal, Astarté est la déesse de l’amour et de la fécondité ; son culte était très répandu dans tout le Proche-Orient ancien.]

 

Ishtar

 

        Jr 44, 26 : « Eh bien, écoutez la parole du SEIGNEUR, Judéens qui vous êtes établis dans le pays d’Egypte ! Je jure par mon grand nom, dit le SEIGNEUR, que mon nom ne sera jamais plus prononcé dans tout le pays d’Egypte par la bouche d’un judéen disant : ‘‘Vivant est le SEIGNEUR !’’. TOB.

        [Note de la TOB : Cf 12, 16. Les émigrés associaient au culte de la Reine du ciel (cf. vv 17-19), Ishtar ou Anath, celui du Seigneur, cf. 2, 20 note pour les pratiques analogues en Palestine. Les documents juifs d’Eléphantine en Haute-Egypte, de peu postérieurs, attestent l’association du culte de deux déesses à celui du Seigneur.]

 

        Jr 44, 17-19 : « ‘‘[…] Nous allons faire tout ce que nous avons décidé : brûler des offrandes à la Reine du ciel, lui verser des libations, comme nous l’avons fait dans les villes de Juda et dans les ruelles de Jérusalem – nous-mêmes, nos pères, nos rois, nos ministres – ; alors nous avions du pain à satiété et nous vivions heureux sans connaître de malheur. Depuis que nous avons cessé de brûler des offrandes à la Reine du ciel et de lui verser des libations, nous manquons de tout et nous périssons par l’épée et par la famine.’’ Les femme ajoutèrent : ‘‘Et quand nous, nous brûlons des offrandes à la Reine du ciel et nous lui versons des libations, est-ce sans la collaboration de nos maris que nous lui préparons des gâteaux qui la représentent, et que nous lui versons des libations ?’’ » TOB.

       

        Jr 7, 18 : « les enfants ramassent des fagots, les pères allument le feu et les femmes pétrissent la pâte des gâteaux à la Reine du ciel. Vous répandez des libations à d’autres dieux, et ainsi vous m’offensez. » TOB.

        [Note de la TOB à la Reine du ciel : Il s’agit de la déesse Ishtar (Astarté), appelée Reine du ciel en particulier en Mésopotamie et identifiée à la planète Vénus.]

 

Lundi 1er mars 2004

        J’accumule dans le Journal d’Adonis toutes sortes de notes brutes, des citations, la plupart du temps, que je ne commente même pas. Mais j’y trouve de la matière (qu’il faudra bien sûr dégrossir) pour ma nouvelle. Quelques mots de la Bible, par exemple, et c’est tout un petit tableau qui m’apparaît. En lisant Jr 7, 18 (« les femmes pétrissent la pâte des gâteaux à la Reine du ciel »), j’aperçois J/A/E demandant à la bonne de préparer les biscuits que sa mère aimait le plus (ses sœurs ou cette bonne lui auront dit lesquels) pour aller les répandre sur l’étang près duquel se trouve la tombe de la défunte. L’orphelin associe sa mère à l’endroit où se trouve sa tombe, au saule qui y pousse, à la lune qui se mire dans l’eau, les nuits où il rêve à elle. La dimension lunaire d’Artémis se retrouvera dans l’image que se fait J/A/E de sa mère plutôt que dans la fille de la fête costumée, qui sera surtout la vierge farouche. Mais selon toute vraisemblance, J/A/E croira reconnaître sa mère dans cette vierge qu’il ne lui sera pas permis d’aimer, comme il n’est pas permis d’aimer celle dont on est né.

        Je me nourris des mythes, surtout de leurs détails, et de quelques caractères ; en aucun cas je ne prétends leur être fidèle. Tout se mêle. Ainsi, lorsque J/A/E l’associe à la lune, sa mère prend les traits de l’Artémis et de la Sélénè des anciens ; mais quand il l’associe au saule, celle-ci devient en quelque sorte l’arbre à Myrrhe dans lequel Myrrha avait été transformée, et d’où était sorti le petit Adonis, au milieu des éclats d’écorce.

        De même, la Reine du ciel de Jr 7, 18 est l’Astarté-Vénus (et donc la planète Vénus) plutôt que la lune. Mais c’est bien à la lune, reflétée dans l’eau de l’étang que J/A/E fait son offrande de biscuits. Et peut-être aussi à l’eau comme élément divin : « L’eau, comme élément-dieu, recevait des sacrifices. C’est dans le lac sacré d’Aphaca qu’on jetait des offrandes à la Vénus Aphaticis », Hoefer. (J/A/E se baignant dans l’étang, pour être dans le sein de sa mère ?)

Vendredi 12 mars 2004

        Puisque mon Adonis doit mourir noyé dans un étang, pourquoi ne pas inscrire cette immersion fatale dans son nom en l’appelant Baptiste ?

A partir d’un certain moment, Baptiste cesse de se laver. Peut-être se charge-t-il ainsi des souillures du monde, qu’il lave en se noyant. Peut-être baptise-t-il en cela qu’après sa mort, il est imité par les hommes qui, comme lui, s’immergent pour se purifier. Après sa noyade, apparition d’une colombe, comme après le baptême du Christ par Jean (Mt 3, 16). 

 

        « Le verbe baptô signifie ‘‘tremper’’. Il a ce sens dans la Septante (Jos 3, 15) et dans la Nouvelle alliance (Lc 16, 24). Sa forme intensive, baptizô, signifie « immerger, (se) plonger, couler, se noyer ». La Septante ne l’utilise qu’à quelques reprises : à propos de Naamân plongeant dans le Jourdain (2 R 5, 14), du bain – rituel – de Judith (Jdt 12, 7), de la purification après le contact d’un mort [Si 31(34), 25]. A l’époque de la Nouvelle Alliance, le sens rituel du mot s’est affermi : baptizô est aussi utilisé pour signifier l’admission des prosélytes (femmes) dans le judaïsme. Jean le baptiste a fait du baptisma le signe d’un changement radical de vie. Jésus et ses principaux disciples ont accepté de se plonger dans l’eau à l’appel de Jean, puis les premiers chrétiens ont adopté le baptisma comme rite d’entrée dans leurs communautés (voir 1 Co 12, 13).

        Au cours des âges, le mot baptizô et ses dérivés ont été plutôt translittérés que traduits. Ici, en plus des mots traditionnels tels que ‘‘baptême, baptiser’’ ou ‘‘baptiste’’ (‘‘baptiseur’’), sont utilisés des vocables qui cherchent à rendre le sens original des termes : ‘‘plonger, immerger, pratiquer l’immersion, immersion’’. » BNT (La Bible, Nouvelle Traduction, sous la direction de Frédéric Boyer, Paris, Bayard, 2001, Glossaire 2, s.v. baptizô, page 3144.)

 

            « Baptist»j, celui qui immerge, qui baptise ; 'Iw£nnhj Ð Baptist»j, Jean Baptiste, litt. Jean l’immergeur. » Bailly, Dictionnaire grec-français.

 

        Mt 3, 16 : « Jésus est plongé dans l’eau. Aussitôt il en ressort. Les cieux s’ouvrent, il voit comme une colombe  se poser sur lui : c’est le souffle de Dieu. » BNT.

Dimanche 14 mars 2004

        Baptiste/Adonis ne se nourrit plus que de quelques grains de sels par jour. Et, s’il en trouve, de sauterelles, comme Jean-Baptiste (Mt 3, 4).

 

Sel

 

        Lv 2, 13 : « Sur toute offrande que tu présenteras, tu mettras du sel ; tu n’omettras jamais le sel de l’alliance de ton Dieu sur ton offrande ; avec chacun de tes présents, tu présenteras du sel. » TOB.

        [Note de la TOB : la signification du sel est double : 1) par opposition au levain (cf. Mt 13, 33 ; 1 Co 5, 6) et au miel, il a des propriétés conservatrices, voire purificatrices (cf. 2 R 2, 19-22) ; 2) il est un condiment ; dans la mesure où l’offrande prend la forme d’un repas offert à la divinité, il a sa place sur les mets présentés en sacrifice. D’où l’expression le sel de l’alliance (et l’alliance de sel, dans Nb 18, 19 et 2 Ch 13, 5) : il s’agit d’une alliance perpétuelle, symbolisée par le sel qui garde sa saveur à perpétuité.]

 

        2 R 2, 19-22 : « Des gens de Jéricho dirent à Elisée : ‘‘Comme le voit mon seigneur, le séjour dans la ville est agréable ; toutefois l’eau est mauvaise et le pays stérile.’’ Il dit : ‘‘Procurez-moi une écuelle neuve et mettez-y du sel !’’ Ils la lui procurèrent. Il sortit vers l’endroit où jaillissait l’eau, y jeta du sel en disant : ‘‘Ainsi parle le SEIGNEUR : J’assainis cette eau ; elle n’apportera plus ni mort, ni stérilité.’’ L’eau fut assainie jusqu’à ce jour, selon la parole qu’avait dite Elisée. » TOB

        [Note de la TOB : Le sel dans la pensée antique, a une puissance purificatrice, c’est pourquoi on l’utilisait dans certains sacrifices, Lv 2, 13 note ; Ez 43, 24. L’écuelle doit être neuve, c’est-à-dire pure : même exigence pour les animaux, Nb 19, 2 ; Dt 21, 3-4]

 

        Mt 5, 13 : « Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il sel ? Il ne vaut plus rien ; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes. » TOB.

        [Note de la TOB : Le sel rend les aliments savoureux (Jb 6, 6) ; ayant la propriété de les conserver (Ba 6, 27), il en vient à signifier la valeur durable d’un contrat, tel une alliance de sel (Nb 18, 19), pacte perpétuel (2 Ch 13, 5). Matthieu interprète la parole de Jésus (Lc 14, 34 ; Mc 9, 50) en affirmant que le croyant doit conserver et rendre savoureux le monde des hommes dans son alliance avec Dieu : sinon il n’est plus bon à rien, et les disciples méritent d’être jetés dehors. (cf. Lc 14, 35).]

        Mc 9, 49-50 : « Car chacun sera salé au feu. C’est une bonne chose que le sel. Mais s’il perd son goût, avec quoi le lui rendrez-vous ? Ayez du sel en vous-mêmes et soyez en paix les uns avec les autres. » TOB.

        [Note de la TOB : « Chacun sera salé au feu » : On traduit aussi pour le feu ou par le feu. Autre leçon : Et tout sacrifice sera salé de sel.

        Cette parole ne se trouve qu’en Mc et fait difficulté. On connaît une coutume palestinienne qui utilise dans les fours le sel comme catalyseur ; celui-ci, au bout de quelques années, perd ses propriétés chimiques et on le jette : il est devenu sans sel (v. 50). D’où l’explication donnée par certains pour le v. 49 : chacun doit être comme du sel pour le feu. Mais les différents textes synoptiques où il est question de sel montrent que celui-ci représente le renoncement, qualité sans laquelle le disciple n’est pas un vrai disciple. Ici, les vv. 42-48 le montrent clairement. Si le feu est l’image de l’épreuve, de la persécution ou même le feu éternel (v. 48), le sens serait alors : chacun doit accepter le sacrifice pour pouvoir passer l’épreuve.]

        [Autre note de la TOB : Pour certains, avoir du sel, ce serait vivre en paix. Mais on perd alors le symbole que représente le sel. Il vaut mieux comprendre : ayez en vous-mêmes l’esprit de sacrifice (vis-à-vis du monde) et soyez en paix (entre vous).]

        Lc 14, 34-35 : « Oui, c’est une bonne chose que le sel. Mais si le sel lui-même perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il n’est pas bon ni pour la terre, ni pour le fumier ; on le jette dehors. » TOB.

        [Note de la TOB : Le sens que Lc attache à l’image du sel n’est pas clair. Quoiqu’il en soit, il en fait un avertissement aux disciples : qu’ils ne s’affadissent pas, qu’ils restent fidèles à eux-mêmes et d’abord au message de l’Evangile.]

 

        Mais le sel est aussi symbole de stérilité :

Jg 9, 45 : « Abimélek combattit toute la journée contre la ville, puis il s’en empara et massacra toute la population qui s’y trouvait ; il démolit la ville et y sema du sel. » TOB.

 

Sauterelles

 

        Mt 3, 4 : « Jean avait un vêtement de poil de chameau et une ceinture de cuir autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. » TOB.

        Mc 1, 6 : « Jean était vêtu de poil de chameau avec une ceinture de cuire autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. » TOB.

 

Jean-Baptiste

 

        Mt 11, 4-5 : « Jésus leur répondit : ‘‘Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée au pauvres. » TOB.

        Lc 7, 22 : « Puis il répondit : ‘‘Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres. »

        Tenter un rapprochement avec mon Adonis, qui cesse de parler, d’écouter, de regarder, de marcher ?

 

        Mt 11, 7 : « Comme ils s’en allaient, Jésus se mit à parler de Jean aux foules : ‘‘Qu’êtes vous allés regarder au désert ? Un roseau secoué par le vent ?’’ » TOB.

        Tenter un rapprochement avec mon Adonis ? Est-il un roseau ou bien, comme Jean, est-il inflexible ? Il a la fragile silhouette du roseau, mais rien ne le détourne du projet qu’il s’est fixé : disparaître. (Et ma propre devise : « Mon tronc ne peut dévier. » Lui donner Olivier pour second prénom ? Où simplement le comparer au saule qui pousse au bord de l’étang, près de la tombe de sa mère ?)

 

        Mt 11, 18 : « En effet, Jean est venu, il ne mange ni ne boit, et l’on dit : ‘‘Il a perdu la tête’’. » TOB.

 

Moisson

 

        Mt 3, 12 : « Il [celui qui vient après Jean] a sa pelle a vanner à la main, il va nettoyer son aire et recueillir son blé dans le grenier ; mais la bale, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. » TOB.

        [Note de la TOB : Dans l’A.T. et le N.T., la moisson est l’image du jugement dernier de la fin des temps parce que c’est le moment où le bon grain  (ou la bonne partie du blé) est séparé du mauvais (Jl 4, 12-13 ; Es 27, 12-13 ; Ap 14, 14-16 ; cf. Mt 13, 30 note).]

        Lc 3, 17 : « Il a sa pelle à vanner à la main pour nettoyer son aire et pour recueillir le blé dans son grenier ; mais la bale, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. » TOB.

        Mt 13, 30 : « Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson, et au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs : Ramassez d’abord l’ivraie et liez-là en bottes pour la brûler ; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier. » TOB.

        [Note de la TOB : moisson. Image biblique traditionnelle symbolisant le jugement à la fin des temps (voir Mt 3, 12 note ; 13, 39 note ; Es 17, 5 ; Jr 13, 24 ; Ap 14, 14-20).]

        Mt 13, 38-39 : « le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les sujets du Royaume ; l’ivraie, ce sont les sujets du Malin ; l’ennemi l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs ce sont les anges. » TOB.

        Jl 4, 12-13 : « Que les nations se mettent en branle ; qu’elles montent vers la vallée nommée ‘‘Le Seigneur juge’’ : c’est là que je vais siéger pour juger toutes les nations d’alentour. Brandissez la faucille, la moisson est mûre ; venez, foulez, le pressoir est plein ; les cuves débordent. Oui, leur malice est grande. » TOB.

        Es 17, 4-6 : « Ce jour-là, le poids de Jacob diminuera et son embonpoint se changera en maigreur. Comme à la moisson on ramasse le blé et par brassées on recueille les épis, comme on rassemble les épis dans la vallée des Réfaïtes, il n’en restera que des glanures et comme au gaulage de l’olivier, deux ou trois olives tout en haut, à la cime, quatre ou cinq dans les branches qui produisent – oracle du SEIGNEUR, Dieu d’Israël. » TOB.  

Es 27, 12 : « Ce jour-là, le SEIGNEUR procèdera au battage depuis le cour du Fleuve [i. e. l’Euphrate] jusqu’au torrent d’Egypte. Et c’est vous qui serez glanés un par un, fils d’Israël. » TOB.

Ap 14, 14-16 : « Et je vis : C’était une nuée blanche, et sur la nuée siégeait comme un fils d’homme. Il avait sur la tête une couronne d’or et dans la main une faucille tranchante. Puis un autre ange sortit du temple et cria d’une voix forte à celui qui siégeait sur la nuée : Lance ta faucille et moissonne. L’heure est venue de moissonner, car la moisson de la terre est mûre. Alors celui qui siégeait sur la nuée jeta sa faucille sur la terre, et la terre fut moissonnée. » TOB.

 

Tenter un rapprochement avec Adonis, dieu de la végétation ?

Vendredi 26 mars 2003

        Quand on a une bonne santé, se laisser mourir, n’est-ce pas une façon de vivre intensément, puisque vivre, c’est aller à sa mort ? Comment représenter cette intensité particulière d’une flamme qui s’éteint ? Comment représenter la vie de Baptiste ?


Journal - Jardin

 

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